Je conclus cette année de voyage par un séjour dans le Néguev. L’occasion de marcher dans le désert, de débattre avec un pacifiste israélien et de finir sur une note optimiste avec une rave au milieu des montagnes. Dernière étape de notre globe trotteur Antoine Calvino. Et un grand merci de toute l'équipe de Libévoyage pour ce superbe voyage.
Bethléem, le 4 décembre
Les choses sérieuses
Bon, maintenant que je suis à nouveau seul, c’est le moment d’aller voir ce qui se passe en Palestine. Pas dans la bande de Gaza, puisqu’elle est fermée, mais en Cisjordanie. A peine suis-je installé dans le bus que deux ou trois personnes m’adressent gentiment la parole. On me demande d’où je viens, on me propose de me faire visiter, on m’invite à dîner... Ils sont charmants, ces Palestiniens. Je commence par une soirée à Bethléem, où l’étable du petit Jésus a laissé la place à une agglomération de 60 000 personnes. J’y ai rendez-vous avec un groupe de journalistes anglo-saxons de l’agence palestinienne maannews.net, qui me dressent un tableau assez noir de la situation. Le lendemain, je me rends dans le village de Bela’in, à proximité de Ramallah, où une manifestation contre le Mur a lieu tous les vendredis. Lorsque j’arrive, elle a dégénéré en guérilla et des gamins éparpillés dans les champs d’oliviers hurlent leur haine en lançant des pierres avec leur fronde contre des soldats israéliens protégés par des grillages, qui ripostent avec des jets de gaz lacrymogène et des tirs de balles en caoutchouc. Je m’en tire avec quelques picotements dans les yeux et me rends le soir à Hébron, siège du tombeau d’Abraham et épicentre des tensions entre juifs et Palestiniens.
Les colons d’Hébron
C’est une ville peuplée de 160 000 Arabes, mais dont le centre historique a progressivement été grignoté depuis 1967 par 400 colons, des extrémistes israéliens désireux de récupérer ce haut-lieu du judaïsme. De leurs fenêtres, ils insultent et terrorisent les passants en leur jetant des pierres ou des ordures, quand ils ne les passent pas à tabac. Postée dans des jeeps et sur les toits des immeubles, l’armée israélienne empêche les habitants de se défendre, si bien qu’ils ont peu à peu abandonné leurs maisons et leurs commerces, laissant derrière eux un centre-ville fantôme. La situation explose parfois, comme en 1994 lorsqu’un colon est entré dans la mosquée pendant la prière et a tué vingt-neuf musulmans, ce qui a provoqué une semaine d’émeutes. La veille de mon passage, l’armée a dû faire appliquer une décision de la Cour suprême et a évacué une maison que les colons occupaient illégalement depuis des semaines, si bien que ces derniers sont devenus fous de rage. Ils ont reçu des renforts de toute la Cisjordanie et se sont répandus dans la ville pour s’en prendre aux passants et mettre le feu aux voitures et aux maisons. Un ami français rencontré en Syrie qui se trouvait sur les lieux me confirme que les soldats surveillaient les émeutes et ne s’en prenaient qu’aux Arabes qui ripostaient.
Désespoir
Deux personnes se sont fait tirer dessus par un colon devant une maison palestinienne située entre une importante colonie et la maison squattée. C’est là que nous nous rendons avec un journaliste américain. Les habitants nous racontent que, dès la nouvelle du tir connue, les soldats ont embarqué tous les hommes du pâté de maisons avoisinant, probablement afin d’éviter les représailles. Cinq minutes plus tard, des dizaines de colons se sont rués sur les maisons où s’étaient enfermés les femmes et les enfants. Ils sont montés sur les toits, où on nous montre les réservoirs d’eau et les antennes satellite qu’ils ont arrachés et défoncés avant de les jeter à terre, ainsi que les fenêtres grillagées dont ils ont brisé les vitres afin d’y introduire des feuilles de palmier enflammées qu’ils avaient imprégnées d’alcool. Ils n’ont pas réussi à mettre le feu aux maisons, mais nous constatons les traces d’un fort brasier allumé contre un mur. A la tombée de la nuit, en repartant vers Bethléem, je suis un peu sonné. Je m’en remets une dernière couche en allant passer une nuit dans l’hôtel d’un camp de réfugiés, où j’ai un nouvel aperçu de la misère et du désespoir des gens. Le lendemain, je conclus ma tournée par la visite de la basilique de la Nativité, la plus vieille église de la chrétienté, construite à l’emplacement supposé de la naissance du Christ. C’est émouvant, bien sûr, mais insuffisant à me calmer. En passant devant les soldats qui gardent le checkpoint vers Israël, je ne peux pas m’empêcher d’avoir les poings qui se serrent.
Mitzpe Ramon, le 13 décembre
Un deal impossible
Je repasse par Tel Aviv, toujours aussi ensoleillée et agréable à vivre, loin du conflit même s’il est dans toutes les conversations. La plupart des gens que je rencontre condamnent l’attitude des colons d’Hébron et la passivité du gouvernement, c’est déjà ça. Ohad m’explique qu’en 2000 Yasser Arafat a refusé le deal que lui proposait le premier ministre travailliste Ehud Barak, soit la création d’un Etat indépendant sur 97% des territoires occupés - la plupart des colonies étant donc évacuées -, avec Jérusalem est comme capitale. Mais selon Ohad, peut-être parce qu’il n’était pas prêt à faire la paix et donc à reconnaître définitivement l’existence d’Israël, Arafat s’est arc-bouté sur la question des quatre millions de réfugiés palestiniens en sachant très bien que Barak n’accepterait jamais leur retour en Israël sous peine d’une guerre civile. Depuis, les Israéliens ne croient plus dans la volonté de paix des Palestiniens et la gauche s’est effondrée. Ils vivent plus que jamais dans la paranoïa, ne pensent qu’à se protéger, fût-ce par un mur ou par l’oppression.
Aider les Palestiniens à vivre
Je reprends la discussion plus tard chez un couple d’amis d’Ohad qui habite la petite ville de Mitzpe Ramon dans le désert du Néguev, où je veux faire un peu de trekking avant de filer pour le Caire, dernière étape de mon voyage. Mes hôtes, Boaz et Tamar, sont très accueillants, très gentils. Ils sont également très à gauche et très engagés pour la paix. Malheureusement pour eux, je suis toujours aussi remonté par ce que j’ai vu en Cisjordanie et c’est sur eux que ça tombe. Je leur dis qu’en aucun cas un livre religieux ne vaut titre de propriété et que les juifs ont bénéficié avec la création d’Israël d’une ahurissante entorse au droit international. Jamais on a vu un peuple récupérer sa terre deux mille ans après l’avoir quittée, quelles que soient les persécutions dont il ait pu faire l’objet. Je comprends bien que les Israéliens puissent aujourd’hui se dire chez eux en Israël car la plupart d’entre eux y sont nés. Mais ils devraient avoir l’honnêteté d’admettre que les fondateurs de leur pays ont volé leur terre aux Arabes, et ce même s’il leur fallait un refuge après la Shoah. Au minimum, ils devraient se sentir gênés vis-à-vis de leurs voisins et faire de leur mieux pour les aider à vivre plutôt que les traiter comme des chiens.
Une société israélienne empoisonnée
Boaz et Tamar, qui m’accueillent gentiment sans me connaître, encaissent et ont la gentillesse de me répondre. Comme Ohad, ils estiment que c’est la peur qui guide l’opinion israélienne. Puisque les Palestiniens refusent de reconnaître Israël, puisqu’ils veulent son anéantissement, il existe à terme le risque de voir la Shoah se reproduire. Dans ces conditions, les Israéliens se sentent en droit de se défendre par n’importe quel moyen. Mais selon Boaz et Tamar, l’existence d’Israël n’est plus menacée depuis bien longtemps. Il faut donc impérativement surmonter cette tentation paranoïaque et reprendre les négociations, peu ou prou en repassant par l’offre de 2000. Car Israël n’a pas le choix. Le conflit mine la société, travaille son inconscient. On ne peut donner à des gamins de dix-huit ans armés d’un M16 les pleins pouvoirs sur des populations civiles palestiniennes sans les pervertir pour le restant de leurs jours. En même temps, à qui s’adresser ? La position palestinienne s’est radicalisée avec la victoire du Hamas aux dernières élections et l’opinion israélienne est de plus en plus sur les nerfs avec ces roquettes envoyées régulièrement depuis Gaza. Boaz et Tamar estiment que la situation est bloquée, ils mettent leur seul espoir dans d’hypothétiques pressions d’Obama sur le gouvernement israélien, qui est sur le point de rebasculer à droite. En les écoutant, je réalise que si la situation des Palestiniens est intenable, la position des pacifistes israéliens n’est pas vraiment confortable non plus.
Rave dans le désert
Le samedi, une rave est organisée en plein désert. Du coup, je décale mon billet de retour, ce sera une belle façon de conclure cette année de voyage. Comme les nuits sont fraîches, la fête démarre à 6h du matin et s’achève vers 18h. Nous filons avant l’aube. A notre arrivée, le soleil se lève sur un plateau perdu au milieu d’un fantastique paysage de montagnes érodées par des siècles de crues saisonnières. Il y a une centaine de personnes, dispersées entre le dancefloor, les tentes et les replis de terrain. Bien sûr, la température avoisine les 25 degrés alors que nous sommes en plein mois de décembre. Rien de bien particulier pour les Israéliens, qui ont droit à des fêtes comme celle-là pendant huit mois de l’année... La musique est sympa, une trance énergique avec des pointes acides, même s’il est dommage que les DJ ne se foulent pas davantage sur le mix. Il y a aussi tout le folklore habituel. Le stand de maquillage fluo, le bouclier maya couvert de signes ésotériques, le garçon en manteau violet avec des plumes dans les cheveux, les danseuses tatouées avec leur hula hoop, l’organisatrice torse nu devant les enceintes... Et puis les sourires, la gentillesse, ces gens qui n’en finissent plus de se tomber dans les bras, ces groupes qui ont la délicatesse de discuter en anglais entre eux pour que je puisse comprendre... Boaz n’est pas peu fier de me montrer son pays sous un autre angle. Comme il me l’explique, si la trance et ses codes peace & love ont si bien pris en Israël, c’est que les raves sont une soupape dans ce pays en guerre permanente.
Le Caire, le 16 décembre 2008
Départ
Et bien voilà, c’est terminé. Je suis au Caire depuis deux jours, c’est d’ici que je vais prendre mon avion pour Paris. Après une ultime balade dans un curieux cimetière squatté qu’on appelle la Cité des morts, c’est le grand départ. J’ai un peu la trouille. A la télévision, j’ai vu qu’en France il fait zéro degré. Il va falloir que je me refasse aux habitudes parisiennes, aux entrechats mondains, aux jours qui défilent tous plus ou moins les mêmes. Je vais essayer de vendre mes articles, si possible de repartir en reportage à l’étranger. On verra bien. Qu’est-ce que c’était bien, ce voyage. Des années que j’en rêvais. Voilà, ça a eu lieu. Sans accident, sans maladie, sans problème d’aucune sorte. Tenir ce blog, aussi, ça m’a beaucoup plu. Je sais que des amis et des inconnus le lisent, mais généralement ils passent sans laisser de traces. Si vous avez envie de mettre un commentaire, de m’écrire un mail ou même de me rencontrer, n’hésitez surtout pas. Bon, c’est le moment de prendre mes sacs et de monter dans le taxi, l’avion ne va pas m’attendre. Allez, courage. Je rentre à la maison, c’est quand même pas la fin du monde.
Une version abondamment illustrée de ce blog figure à l’adresse http://lestribulationsdantoine.blogspot.com