Faites pousser des marguerites dans vos cheveux, sortez le henné et les sandales en cuir, et surtout jetez ce slim à 150 euros que vous venez juste d'acheter et dans lequel vous risquez une thrombose. Après une semaine de défilés parisiens, il est à peu près établi que le printemps 2008 sera placé sous la bannière «hippie chic». Bien sûr, la règle souffre d'exceptions et certains designers se sont fait remarquer en s'éloignant de la ligne flower power. Revue de détails.
Au marché aux fleurs
Bien évidemment, il s'agissait de collections d'été où les robes et les tons clairs sont de mise plus que le noir et les pantalons qui se déclinent en hiver. Néanmoins, le parti pris des créateurs fut très très coloré, comme si le grand manitou de la mode les avait visités une nuit et que tous, ou presque, avaient décidé d'aller dans le même sens. Plus sérieusement, ce virage-là serait à mettre sur le compte des stylistes et autres cabinets de tendances. Vive les bleus pétants, les verts mousse, les jaunes plus ou moins pisseux, les oranges, les rouges, les prunes, les parmes, les lilas si possible juxtaposés sur une même silhouette. Quant aux imprimés, ce fut une explosion florale chez Balenciaga et Dries Van Noten, deux très belles collections, mais également chez le champion de la palette Christian Lacroix ou chez Stella McCartney qui réussit souvent à être dans l'air du temps sans trop en rajouter. On eut également droit à une avalanche de pastels, à impressions plutôt géométriques chez Chloé, rehaussés de fils d'argent chez Dior, déclinés en robes à volants, esprit années trente chez John Galliano. A noter que certains designers ont évité les chemins fleuris et les colchiques dans les prés : Stefano Pilati a versé dans le minimalisme austère pour YSL et Ivana Omazic a habillé ses «Céline girls» de la façon la plus sobre qu'il soit : chaussures plates, robes simples sur lesquelles se détachaient uniquement les baleines, sorte de réminiscence paysanne au final assez chic. Très remarqué, Albert Elbaz a bluffé son monde. Pour Lanvin, il a conçu un show sans fleur mais empreint d'une très grande légèreté. Construites sur des drapés, ses robes semblaient prendre vie au moindre souffle d'air.
Woodstock sans la boue
Fini le rock'n'roll et la sobriété, place aux pantalons larges, aux matières fluides, aux longues robes et aux combinaisons qui traînent par terre. A soufflé sur les podiums comme un vent des années 70, joyeuse époque où l'on mixait les couleurs et les cultures, laissant les formes prendre de l'ampleur. Dans un registre très «summer of love», Sonia Rykiel réussit l'impossible : réconcilier hippie et sexy. Si Givenchy en suivait l'option sobre avec des imprimés de ronds noirs et blancs sur des ensembles jupes/chemisiers qui épousaient le corps , Kenzo offrait une palette de robes aussi indiquées pour un stage de poterie dans le Larzac que pour une excursion mystique à Stonehenge (même si le thème du défilé était l'Amazonie), pouvant également faire office de pyjamas : archi flottantes et, sûrement, ultra-confortables. Les breloques, pendentifs, pierreries, franges, pins, camées étaient un peu partout : des motifs art déco de Dries Van Noten aux écharpes de plume d'Ann Demeulemeester. Et les coupes d'inspiration exotique : après les jodhpurs de la saison dernière, on vit des sarouels (Rick Owens), des saris, des dhotis ou des vestes Nehru chez Hermès sous influence indienne, et de beaux oranges chez Costume National.
Va y avoir du sport
Certes, l'été est propice à la pratique du sport, mais à l'approche des Jeux olympiques de Pékin, certains se sont jetés à corps perdus dans la tendance. C'est le cas de Jean-Charles de Castelbajac et sa collection baptisée «Sportacus». De l'esprit olympique, on retrouve les anneaux, les couleurs (vert, jaune, rouge, bleu...), les rayures, les étoiles, les bannières, le tout emballé dans une sauce très «fluo kids». Au milieu de ce déballage, on remarque une robe à damier ballon de football ou un marcel en lamé bleu et or. La Russe Alena Akhmadullina a également sorti ses baskets, proposant un modèle avec talon compensé. Dans un décor de stade avec couloirs de courses numérotés, des filles prennent le départ en petit short rouge ultrafluide ou en robe de soie, simple comme une tenue de tennis. Travaillant la nostalgie, elle reprend le graphisme des camarades sportifs qui effectuaient de belles pyramides à la gloire de l'Union soviétique. Et le décline en imprimés pour des combinaisons ultra-moulantes. Enfin, le Chinois Jefen ne pouvait pas louper cette année la tendance «jeux du stade».
Bizarre vous avez dit bizarre
Dans ce vaste cabinet de curiosités auquel ressemble parfois la semaine de la mode, il y eut dans la cour carrée du Louvre un moment d'étrangeté indépassable : le défilé Vuitton qui se déroula dans une structure entièrement tapissée d'affiche de films (fictifs) à l'esthétique pulp gentiment érotique. Sonorisé par Daft Punk, le pavillon Louis Vuitton nous présenta d'abord le plus affolant service d'infirmières du monde occidental. Eva Herzigova, Naomi Campbell et Natalia Vodianova et leurs copines, présentèrent la nouvelle collection de maroquinerie dans un uniforme qui hésitait entre la nurse initiatrice et la Betty Page virginale. Mais le salut final de Marc Jacobs porta au paroxysme l'ambiance bizarre. Oisillon amaigri, flottant dans une veste oversized, le couturier vint saluer avec, à la main, une mallette de métal et de verre. Sur chacune des facettes, un écran. Et sur chaque écran passaient, en boucle, des extraits de Bob l'éponge (précision pour les adultes sans enfant : un dessin animé totalement allumé destiné aux 4-8 ans). A côté de ça, évidemment, les curiosités de la concurrence parurent presque pâlotes.
On citera tout de même les jambières façon «gladiateuses» vues chez Balenciaga, Miu Miu, Kenzo ou Givenchy ; l'aventure américaine de Chanel, avec les coupes jeans et stars and stripes de Lagerfeld ; les effilochés de shorts et pantalons de Margiela dont ils ne restent que quelques fils de trame et de chaîne ; les deux lieux les plus improbables qu'étaient l'ex-parking en sous-sol du Grand Palais pour Dries Van Noten, le manège forain rétro de Galliano ; les partis pris quand même minimalistes et délicats de petits jeunes (Commun, Limi Feu) ou moins jeunes (Bruno Pieters, Demeulemeester, Haider Ackermann) ; et l'impression générale d'un accompagnement musical moins excitant que d'habitude. Forcément, sans le rock...
Trois tops au top
Ce fut le grand retour de Natalia Vodianova, la Cosette russe aux yeux bleu-vert, devenue comtesse anglaise, qui promène toujours son charme racé sur les podiums ce fut elle la plus en vue. Juste après venait notre autre chouchoute, Mariacarla Boscono, l'Italienne au regard charbonneux et au chic impeccable. Autre de nos favorites, la canadienne Irina Lazareanu avec sa frange, son regard teigneux, avait l'air encore plus pressée que d'habitude. Est-ce parce que son album folk plusieurs fois annoncé devrait finir par sortir en fin d'année ? Parmi les nouvelles, fit sensation Agyness Deyn, la petite Anglaise (qui doit frôler le 1,80 m) aux cheveux ultracourts et aux airs de punkette. Et l'on a trouvé que Jessica Stam, une autre des stars des catwalks, avait une bien sale mine. Un coup de froid ? Quant à la maigreur, rien de bien nouveau, elles font toujours 42 kg.
Notre podium people
D'une manière absolument scientifique, suite à l'observation minutieuse des front row, il s'avère que la médaille d'or de l'assiduité revient au rappeur Kanye West, l'argent à Courtney Love, le bronze à Lily Allen, ex-aequo avec la strip-teaseuse Dita Von Teese. Hormis l'arrivée tardive et peu aimable d'une Victoria Beckham (chez Chanel), pas de belles vulgarités à noter ; a contrario, la guest list Balenciaga était, comme souvent, la plus arty, et dans la catégorie «vieux rockers» passèrent Sting (chez Dior), Paul McCartney (chez sa fille) et Marianne Faithfull (chez Chanel). Où est donc passée Ivana Trump et son toy-boy ?
Avec ses tatouages et son allure de teenager rebelle, Limi Feu a insufflé un petit air frais salutaire sur la planète mode samedi soir. Quel soulagement de voir défiler des filles ni blondes ni à talons, marchant les mains dans les poches, comme dans la vraie vie ! La fille de Yohji Yamamoto présentait son premier défilé et son papa semblait ravi. Bien sûr, chacun va aller chercher chez la demoiselle l’influence de ce père illustre. A vrai dire, on s’en fiche un peu, Limi s’imposant d’elle-même dès le premier coup. Bien sûr, elle reste fidèle à l’esthétique japonaise (du noir et blanc, des superpositions, des asymétries, des jeux de volume) jusqu’au choix des mannequins aux traits asiatiques et aux coupes de cheveux vues seulement à Tokyo (décolorés et savamment dégradés). Mais ce qu’on retiendra surtout, c’est que, chez Limi Feu, le vêtement sophistiqué et parfaitement architecturé semble aussi venir de la rue. Comme s’il imprimait l’esprit de l’époque.
On ressortit enchanté du show que John Galliano a donné, pour sa propre marque, samedi soir dans un gymnase de la porte de Saint-Cloud. Le mélange des faunes était drôle ; les supporteurs déçus du PSG qui sortaient du Parc des Princes, ceux pleins d’espoir du XV de France qui s’installaient devant les écrans géants des bistrots, et l’habituelle cohorte de la fashion, en limousine, au milieu de tout cela. Si John Galliano a toujours été exubérant, il rate parfois sa cible à vouloir se domestiquer ; cette fois-ci était un jour de fantaisie, tant mieux. Dans un décor champêtre de fête foraine, la salle brillait de lumières chaudes suspendues au-dessus d’un vrai manège de chevaux de bois, il y avait les guirlandes, les lampions chinois rouges, les mini-estrades surmontées de cages à oiseaux garnies de roses, et les mannequins se baladaient parmi la foule, riant et sautillant. Un show aux contours de garden-party d’aristocrates anglais excentriques mais envahie de people modernes, tels les abonnés Kanye West et Dita von Teese, les actrices Natacha Régnier et Rossy de Palma, les top ou ex-top Naomi Campbell et Ines de la Fressange - avec ses deux filles. Sur une bande-son entre rétro, new-wave ( Here Comes the Rain Again d’Eurythmics) et disco, on vit un cardigan vieux rose au volume grossi par des montagnes de volants, un trench argenté relativement sobre, toute une série de robes longues plus ou moins transparentes couleur saumon, quelques maillots de bain imprimés, des chapeaux démesurés, des badges-camées comme chez Chanel. Ainsi que le rire et les petites manières de quelques tops ; à ce jeu d’interprétation, certaines sont plus douées que d’autres, ainsi Agyness Deyn, l’Anglaise à lippe charnue et cheveux courts, surnommée «la nouvelle Kate Moss», qui fit un numéro de charme très réussi.
Les défilés Kenzo suivent aussi le fil d’une certaine extravagance inscrite dans les codes maison hauts en couleur, et dans la volonté du créateur sarde Antonio Marras d’explorer des territoires sans cesse nouveaux ; on eut droit, samedi matin, à la jungle amazonienne. Une fausse forêt vierge descendait du plafond jusqu’au podium parmi des rubans, des loupiotes en papier et des écrans plats où se succédaient des images d’oiseaux exotiques. Et les mannequins ne déparaient pas, créatures au ramage brillant en robes ultralongues pailletées dans une explosion d’imprimés rappelant les 70’s - géométriques ou fleuris -, arborant des cols de plumes, des jambières spartiates, du kaki, du vert mousse, du prune ou du rouge sang, sur une musique signée Nicolas Judelewicz, avec bruitages idoines de forêt vierge sur fond de Caruso. Autre voyage et autre continent chez Hermès , où Jean Paul Gaultier avait créé, comme il aime à le faire des destinations lointaines, une Inde purement fantasmée. Un côté de la salle, celui où entraient sur scène les mannequins, était occupé par un grand mur orange sur lequel coulaient, comme les gouttes de pluie contre une vitre, des pigments plus sombres - sobre et très beau. Et puisque nous étions téléportés au pays des maharadjahs, les filles portaient des turbans à la manière sikh, noués en boule au-dessus du front, des variations de saris, de jodhpur et de dhotis, de vestes Nehru. Si l’emploi de foulards Hermès pour un trench ou une robe longue rappelait, ici et là, que la maison tenait siège en France, le reste de la collection renvoyait non seulement à l’Inde mais à l’imagerie coloniale et au style qui en découle : des combinaisons longues couleur mastic, des bottes montantes en crocodile avec pantalons glissés dedans, des tuniques brodées ultrachic et quelques tenues du soir, dont cet ensemble noir qui eut été parfait pour une réception chez l’ambassadeur parmi bougainvilliers et manguiers - pantalon sous une robe serrée et veste par-dessus la robe, dont l’encolure se terminait en écharpe. Finement épicée, la prestation Gaultier donnait envie d’une escapade dans une gargotte indienne du passage Brady, de sauces crémeuses et de curry.
Il est toujours assuré, avant les défilés Chanel, de ne pas y retrouver ce qui fleurit sur les autres podiums, comme si Karl Lagerfeld vivait dans une bulle mode étanche; son show de vendredi matin n’a pas failli à la règle. Alors que l’explosion post-post-post hippie se poursuit de-ci de-là sur les podiums, le designer commença par lancer une série de maillots de bain, tenues de plages et vestes d’apparence militaire taillés dans une toile jeans. Les mannequins sortaient d’un gigantesque nœud papillon posé sur une estrade en plein Grand Palais, au son de «Be My Baby», le tube des Ronettes produit par le fou furieux Phil Spector en 1963. Si la mode de la rue, aujourd’hui, en est encore aux jeans slim couleur brute, ceux de Chanel étaient de coupe large avec des teintes «blue jeans» classiques, donc plus claires – on parie que ce style-là se retrouvera dans les chaînes de prêt-à-porter d’ici un an. Et quand, lors de sa dernière collection printemps-été, Lagerfeld misait sur du très court en noir et blanc, on dirait qu’il s’est amusé, cette fois-ci, à faire de son défilé, intitulé «Nuits d’été», une ode à l’Amérique cool et sophistiquée des années 50 et 60.
Le «Stars and stripes», drapeau des Etats-Unis, se déclinait en jupes et bermudas où les étoiles blanches ressortaient sur un fond bleu nuit, quand les vestes étaient rayées de rouge et blanc. Quelques robes du soir, noires, en broderies et dentelles, portées par nos deux préférées des podiums Natalia Vodianova et Mariacarla Boscono, semblaient plus indiquées pour un cocktail estival à Kennebunkport qu’à un after-show façon Woodstock. Quoique Lagerfeld, toujours malin quant aux détails, en ait inventé cette fois-ci deux, assez drôles, comme un clin d’œil et à la bohème, et au chic. La petite besace à nouer à la cheville d’abord, intéressante alternative à la micro-pochette qui embarrasse les mains, et permettant, par la même occasion, de se muscler le mollet si l’on y met clés, portable et toutes ses invitations mode ; les nombreux gris-gris, ensuite, à mi-chemin du pin’s et des camées, qui ornaient chemises, robes et vestes parmi les moults colifichets, bracelets et chaînes couleur argent qui eux saupoudraient l’affaire d’une once de gothique. Quel mixage.
De l’ère soviétique, la russe Alena Akhmadullina garde, elle aussi, la tradition du pin’s, petite décoration colorée qu’elle détourne de sa vocation militaire. Pour l’été 2008, la jeune créatrice s’est plongée dans la culture sportive, tendance années 30. Dans la veine des constructivistes russes, elle reprend l’image du sportif en maillot de l’époque effectuant de belles pyramides avec ses camarades. En format ultra mini, cette imagerie devient un bel imprimé gris ou couleur ocre des pistes d’athlétisme dans lequel sont taillées des combinaisons intégrales ultra moulantes. Sur un tee-shirt tout blanc pédale un beau cycliste géométrique. Porté avec un simple pantalon.
L’esprit sportif soufflait aussi chez Jean-Charles de Castelbajac, mais cette fois en référence affichée aux prochains JO. Couleurs et anneaux olympiques inspiraient le gros de la collection, le tout emballé dans une sauce très Fluo Kids.
Les yeux cernés de khôl, les cheveux lisses, l'air grave... Le gang des filles Givenchy emmenées par Mariacarla Boscono aurait aussi bien pu sortir des bas-fonds de la Rome Antique ou d'une rue sombre de l'East End londonien. Les mollets enserrés dans des spartiates de cuir noir, on imaginait ces gladiatrices urbaines en partance pour un conflit apocalyptique. Riccardo Tisci installa vite son romantisme noir, même si sa densité était un peu moins forte qu'à l'accoutumée. Des cercles noirs imprimés ou découpés revenaient comme en leitmotiv. Les jupes plissées en soie noire ou blanche, avec de larges poches sur le côté, amenaient une subtile touche d'érotisme, et les découpes asymétriques étaient toujours aussi bien maîtrisées. Les fermetures éclair qui zébraient les robes ou se posaient à même la peau des mannequins avaient un côté fétiche punk assez réjouissant. On sait que Riccardo Tisci n'est pas insensible à la dimension fantastique, et pour le finale, il fit apparaître une sorte de Circé futuriste. Sur son court manteau étaient greffées de minuscules boules noires. A coup sûr, elles étaient empoisonnées.
Le grand hall du palais de Chaillot recouvert, d'un côté, par un mur végétal signé de la star botaniste Patrick Blanc donnait, hier matin, le ton du défilé Stella McCartney ; frais, sophistiqué et léger. C'est un peu une antienne concernant la jeune créatrice anglaise qui, à 36 ans, 2 enfants et six ans de maison derrière elle, a toujours dessiné une mode simple et portable ce qui ne veut pas dire dénuée d'inventivité , avec une patte aisément reconnaissable où l'on distingue l'o versized , le volume, les gilets XXL et une joliesse toute «féminine». Ses premiers modèles surgis du mur végétal semblaient indiquer une direction florale très en vogue cette semaine ; des imprimés gorgés de couleurs à dominante rouge pour des coupes longues et fluides qu'il s'agisse de robes ou combinaisons précédaient d'autres impressions plus psychédéliques dans les registres bleus ou chocolat. Avant que l'on revienne à des tons plus «Stella» comme le mastic, le crème ou le blanc, déclinés en robes courtes aux dos dénudés, combinaisons-shorts bouffants, pantalons larges et sahariennes, et quelques gilets en crochet pas si oversized que cela la créatrice a resserré ses proportions , accompagnés de chaussures en bois sculpté, entre le sabot et le soulier chic, qui achevaient de donner à l'entreprise un air champêtre. Et décontracté.
On assista même, c'est assez rare sur des podiums où la mine fermée est de rigueur, à des fous rires entre Jessica Stam, Lily Donaldson et Sasha Pivovarova, qui passèrent devant un front row également de belle humeur on a vu plus guindé, du moins où François-Henri Pinault, le patron de PPR et propriétaire de la marque McCartney, côtoyait l'actrice Ludivine Sagnier et la chanteuse anglaise Lily Allen. Dans la bande-son énergique, entre pop et hip hop, on entendit les jeunes françaises Soko et Yelle, ainsi que deux titres de la Britannique M.I.A. Rafraîchissant, vraiment.
Chez Haider Ackermann, c'était plutôt ambiance garage et lumière brumeuse dans un vrai parking du Marais en fond de cour, avec rampe d'accès bétonnée. Sur un tempo d'électro dépressive, les silhouettes étaient sublimées par un travail de précision quasi mathématique des formes et des matières. Une jupe semble quasi suspendue aux hanches, juste retenue par des liens croisés autour du ventre. Le tailleur se porte avec un pantalon légèrement bouffant, comme fouetté telle une chantilly. Une robe dos nu se plisse à la naissance du cou et en bas des reins. Les mousselines transparentes laissent voir la chair des seins. Pas d'effets de manche ou d'accessoires tape-à-l'oeil, Ackermann se concentre seulement sur le vêtement et la matière. Pour l'été 2008, il ne succombe ni à l'explosion de fleurs, ni à celle des couleurs. Dans un nuancier de gris et de blanc craie, tranche seulement un très bel aubergine décliné par exemple en tailleur jupe en soie, aérien et tenu à la fois.
Des fines nattes tressées, des anneaux d’argent et un tricorne, ça vous rappelle quelque chose ? Johnny Depp dans Pirates des Caraïbes et ses poses à la Keith Richards, telle était l’inspiration, hier, de Jean Paul Gaultier . Lors de la première partie du show, ces amazones des mers étaient recouvertes d’imprimés camouflage, ce qui leur conférait une allure martiale plutôt bienvenue. Des chaussettes résilles montantes jusqu’à mi-mollet, des gilets sans manches, des ceintures à large boucle, toute la panoplie du forban marin y passa. Les touches d’androgynie, savamment distillées çà et là dans le défilé, empêchaient la monotonie de gagner. Arrivée à la moitié du show, les couleurs devinrent plus flashy, plus osées et apparurent, encore une fois, des sarouels, pièce incontournable de cette prochaine saison.
Après cette tornade de pirateries en tout genre, le finale fut assez soufflant. Gaultier fit débouler non pas une, ni deux, mais douze mariés à la file. Dans ce matrimonial show, ce mini-salon du mariage débridé, il y en avait pour tous les goûts : mariée virginale avec dentelles, exotique d’inspiration indienne, nettement plus canaille et expérimentée avec cigarette au bec, porte-jarretelles et regard par en dessous, voire une autre simplement habillée (?) de transparence. JPG souhaitait-il hier prôner un retour à la monogamie et à la fidélité ? On peut en douter, car on les aurait bien épousées toutes. En même temps.
Le lendemain, Karl Lagerfeld défilait sur les couleurs de la Gay Pride ou sur celles de l’arc-en-ciel. En grande forme, Michel Gaubert, le sound designer maison, chauffait la salle avec le son discoïde des Dragonettes : «I like boys, white boys, black boys…». Bracelets translucides en plexi rose, ongles bleu électrique, oreilles bien dégagées, Edith Nylon n’était pas loin et les filles auraient pu sortir de la Main Jaune, voire du Palace des débuts. Certaines portaient des slims recouverts d’un fin voile, d’autres des jupettes de patineurs, mais la plus remarquable d’entre toutes était, sans nul doute, l’ex-top russe Natalia Vodianova, de retour sur les podiums et qu’on ose à peine qualifier de jeune maman (et mère de trois enfants) tant elle a l’air de sortir d’une bulle de fraîcheur.
Christian Lacroix a t-il succombé à l’ivresse des sommets ? Une bonne partie de son show virait carrément vers la fashion inca, avec explosion de couleurs sur fond bleu turquoise. Quelques secondes plus tard, le corps à peine couvert de longs voiles transparents, les filles gambadaient sur un sol orangé et scintillant. On repartait carrément vers Ibiza, période More, avec surexposition solaire et abus de psychotropes. Le reste était un peu moins lisible mais ce moment de surréalisme péruvien valait le détour. A mi-chemin de la semaine de la mode, on remarque que l’été 2008, tel que le proposent les créateurs, sera très court et très coloré, et cette tendance-là est une mauvaise nouvelle pour les amateurs de noir et blanc. Car hormis quelques poches de résistance (comme en début de semaine, Ann Demeulemeester ci-après), les choix des créateurs se restreignent dès lors à deux options : les pastels d’un côté, inenvisageable, et les teintes très fortes de l’autre, car puisqu’on y est, autant y aller vraiment.
Dans la catégorie «explosion florale hypermaîtrisée», et après notre enthousiasme d’hier pour le show Balenciaga, voilà que le grand maître des imprimés, le Belge Dries Van Noten , revient, après quelques saisons plus sages, à ses premières amours. Le lieu du défilé, déjà, méritait la palme de l’étrange et nous changeait des tentes surchauffées ou des salles trop imposantes, puisque le grand manitou des shows DVN, Etienne Russo, avait loué les sous-sols du Grand Palais. Dans un ancien parking, aujourd’hui plus ou moins désaffecté, et bas de plafond, avec ses poutrelles métalliques et ses murs de parpaing, l’éclairage a minima créait une ambiance postindustrielle du meilleur goût, où les vêtements, par contraste, allaient mieux briller encore. Et l’on en vit, des couleurs et des motifs, jusqu’à cinq dans une même silhouette - floraux, géométriques, abstraits, pointillistes, etc. -, sur des pantalons larges, des robes nouées à la taille, des ensembles jupe-chemisier à manches trois-quarts, aux encolures délicatement ornées d’incrustations d’un argent mat très art déco. La soie était la matière de prédilection, donc fluide, et chaque vêtement, dans son explosion d’imprimés, arrachait des soupirs émerveillés aux fashionistas. Le jaune dominait, parmi d’autres combinaisons de couleurs que personne n’aurait osées, comme ce haut à fleurs orange et bleues sur cette jupe beige à roseaux verts. Et, c’est à signaler dans la course aux plus hauts talons qui saisit la mode, la plupart des mannequins défilèrent en tongs.
Ann Demeulemeester est également belge, mais plus rock’n’roll que Van Noten - elle a habillé Patti Smith. Sa mode privilégie depuis toujours les superpositions, le noir et le blanc, et elle n’a pas failli, quoique apportant un poil, ou plutôt des plumes, de fantaisie. Les jupes étaient très courtes, plus courtes que les trenchs qui les recouvraient par-dessus des gilets, les pantalons n’étaient pas longs, ou alors carrément larges et traînant au sol. Il y eut quelques taches de rouge parmi le noir et blanc, pas mal de colifichets autour du cou et de mitaines en cottes de maille aux poignets des filles, et surtout cette petite invasion de plumes : en écharpes, en spencers, en boas géants, ils teintèrent ce show minimaliste d’une pointe de fantaisie.
Noir et fleuri comme l'expression fiévreuse du romantisme, le show Balenciaga fut ce matin le premier coup d'éclat de la semaine de la mode. Maîtrisée jusqu'à l'obsession par l'adepte de la science-fiction Nicolas Ghesquière, la collection apportait ce que doit apporter un créateur au cirque normalisé de la fashion: de l'audace et de l'inventivité, magnifiées par un grand formalisme.Les ensembles courts, très courts, se succédaient et pourtant semblaient n'être que la déclinaison d'une même idée, Ghesquière dira backstage l'envie qu'il a eu d'aller voir vers le « total look », et c'est absolument cela. Il a misé sur trois invariants qui structuraient son propos comme la rythmique tient un morceau rock: une mystérieuse matière apparemment faite de mousse et pourtant rigide; des motifs aux couleurs vives couvrant presque tout le spectre du floral -des imprimés japonisants à ceux plus baroques en passant par d'autres qu'on auraient cru sortis d'une toile de Gauguin-; des allures quasi-identiques, enfin, avec les micro-jupes et micro-cabans qui prenaient cependant un beau volume grâce à leur étrange matière, et avec les chaussures à talons lacées de cuir jusqu'au genoux, qui accentuaient encore un peu plus l'impression d'anachronisme: les mannequins comme les héroïnes décalées d'un film de Jane Austen transposé au siècle prochain.
Sur trente-six modèles on comptait 31 robes, les 5 derniers étaient des combinaisons pantalon et top près au corps et couleur pastel -comme un clin d'oeil après ce bouquet coloré, ou comme la volonté, chez Ghesquière, d'accentuer a posteriori l'audace de son pari fleuri, lui qui (re)lança l'allure cigarette et garçonne chez les filles, qui (re)lança les vêtements d'inspiration militaire ou le futurisme. Cet intérêt pour le futur lui a permis de connaître, et d'utiliser, cette fameuse matière qui a la caractéristique d'être « double-face » et très technique, car faite à l'origine pour les sports extrèmes, parce qu'il avait l'envie de vêtements « carapaçonnés, taillés dans le vif », nous dira-t-il en coulisses; et c'est ce qu'il fit, couper dans la masse cette chose mousseuse et rigide; puis il fallut arriver à l'imprimer de ces motifs dont une bonne partie vient des archives de Cristobal Balenciaga. Quand le show se termina sur la musique des Chemical Brothers qui avaient relayé Vivaldi sous la patte du DJ Michel Gaubert, une pluie de people chics applaudirent de toutes leurs petites mains; Catherine Deneuve, Isabelle Huppert, Charlotte Gainsbourg, Jeanne Balibar, Joanna Preiss, Amira Casar, Pascal Greggory -rarement avait-on vu brochette aussi distinguée.
Les défilés de la Maison Martin Margiela se regardent un peu comme une série télé. A chaque collection, le couturier reprend des éléments de la saison passée et introduit de nouveaux morceaux dans la pâte. Résumé des épisodes précédents. Depuis trois saisons maintenant, Margiela propose une silhouette minimaliste étirée et épaulée.
Tel un savant dans son laboratoire, il fait évoluer son modèle selon des oppositions très formelles (opaque/transparent; court/long; horizontalité/verticalité). Cette prise de tête peut sembler aussi chiante qu’un film intello exténuant de beauté. Pas du tout, d’épisode en épisode, Margiela réussit à capter l’attention, n’abandonnant jamais le champs de la création. Au sommaire de l’été 2008, sont apparues des lunettes bandeau totalement opaques tel le masque du condamné à mort.
Baptisé «incognito» -une référence au créateur qui ne montre jamais ses traits ?-, le verre occulte une partie du visage de créatures blondes habillées de robes ou jupes résumées à des bandes de couleur chair, noire ou pastel. Des collections passées, Margiela a gardé cette carrure très épaulée qui allonge exagérément les silhouettes. Et poursuivit son travail d’épure comme s’il voulait se débarrasser du vêtement. Des pantalons et des shorts, il ne reste que les fils de trame, reliefs de tissus déchiqueté par des années de lavage. De couleur chair, la robe tunique se confond avec la peau, devenant quasi invisible.
Par SEAN JAMES ROSE, envoyé spécial à Londres
Dans ses mémoires, Deborah, duchesse de Devonshire (la granny du top Stella Tennant), se souvient d'une anecdote de sa belle-mère. On est en 1947, «Moucher», la duchesse en titre de l'époque et son amie la duchesse de Rutland en visite à Paris pour quelque mission plus sérieuse, décident d'aller au défilé de Christian Dior, avenue Montaigne. Les deux Anglaises, vêtues de manteaux de tweed qui ont tout l'air d'avoir survécu au Blitz, sont refoulées à la porte. Dépitées mais stoïques, elles mangent un sandwich en attendant de rentrer à l'ambassade.
«High society». Pour anodin qu'il soit, l'épisode donne une idée juste de ce que fut cette période d'après-guerre : Paris, le Versailles de la mode, et Dior, son Roi Soleil. L'exposition «The Golden Age of Couture : Paris and London 1947-1957», au Victoria and Albert Museum de Londres, célèbre cet âge d'or et montre surtout les échanges fructueux entre Savile Row et l'avenue Montaigne. Cette décade dorée a été celle d'une certaine entente cordiale entre le savoir-faire des tailleurs britanniques et le démiurge du New Look, Christian Dior. En Angleterre, c'est Hardy Amies, Digby Morton, John Cavanagh ou Norman Hartnell qui habillera la souveraine de ses Flowers of the Fields of France, lors de sa visite d'Etat en 1957 (une robe-hommage entièrement brodée des symboles de l'histoire de France, fleurs de lys, abeilles napoléoniennes, épis de blé républicains). Ce côté-ci de la Manche, il n'y a pas que Dior. D'autres noms sont synonymes du style parisien. Balenciaga, Balmain, Jacques Fath ou encore Hubert de Givenchy vont être les couturiers de ces dames. Pour la comtesse Mona Bismarck, c'est Balenciaga only, pour lady Alexandra Howard-Johnston, femme de diplomate à Paris, «Fath était la perfection». Après les années noires de la guerre et malgré les mesures d'austérité qui s'ensuivirent, la high society ose revivre et se montrer. Harold Wilson, alors ministre de l'industrie du gouvernement travailliste d'Attlee, a beau fustiger la longueur de la jupe, qu'il juge indécente en période de rationnement, Elizabeth la future reine et sa soeur Margaret (une Dior addict ) vont en catimini admirer la nouvelle collection de Dior à l'ambassade de France à Kensington.
Diva. L'intérêt de l'exposition du «V & A» est, bien sûr, de présenter des robes exceptionnelles, telle cette nouvelle acquisition du musée : le légendaire modèle Zémire de Dior datant de 1954 (dont il ne restait que des photos) jupe longue, veste et cache coeur en sa version rouge vif , ou la cape Givenchy bleue de 1957 portée par Audrey Hepburn dans Drôle de frimousse. Mais, au-delà de l'émerveillement, il s'agit de montrer dans une scénographie dynamique avec reconstitutions de boutiques très loin de l'alignement poussiéreux et plan-plan de mannequins sans vie la mode comme art de vivre. Le parcours décline l'emploi du temps de n'importe quelle diva du glamour : tailleurs du matin, robes d'après-midi, robes de cocktail, robes longues. Comme art de vivre et comme industrie avec des documentaires sur les métiers de la mode, les défilés et des photos signées Avedon ou Cecil Beaton.
Du 22 septembre au 20 janvier, au Victoria & Albert Museum, Londres.
Le fashion circus, cette caravane de l’étrange a déboulé depuis deux jours à Paris pour les collections. Première à se montrer, la styliste espagnole Estrella Archs, nouvelle directrice artistique de Cacharel qui a fait un joli coup double. En succédant à Clements Ribeiro à la tête de l’enseigne aux petites fleurs, elle a gagné le droit de lancer sa propre marque. Dimanche, elle présentait sa première collection, robes ultracourtes en mousseline de soie poids plume. Tons gris ou grège, bretelles ultra fines, la styliste, passée par le Saint Martins collège de Londres, décline gentiment les figures imposées du moment. Soit une variation autour du legging avec robe intégrée. Ou un combi-short, bretelles spaghettis taille 12 ans. Espérons qu’elle sera plus inspirée pour son premier défilé Cacharel prévu en février prochain pour la collection hiver 2008-2009.
Le meilleur sauna de Paris, le plus efficace en tous cas pour perdre dix kilos en moins de trente minutes, se trouvait hier aux Tuileries pour le défilé Dior. On frôlait les cinquante degrés, la salle n’était qu’un vaste champ d’éventails regardant passer, sur le podium, des filles maigrissimes comme sorties de la dernière pub à scandale d’Oliviero Toscani. Mais la maison Dior, après un show qui oscillait entre le grandiose et le grandiloquent à l’Orangerie de Versailles, pour ses soixante ans en juillet redressa la barre vers une mode plus portable, plus posée et globalement moins show-off. Les années trente-quarante, thème choisi par John Galliano conféraient une élégance évidente à ce show. Dès les premières secondes, Sting et sa femme Trudie Styler, rièrent quand le show commença au son de «Englishman in New York». à quelques mêtres du rapper Kanye West et d’Elsa Zylberstein. Cela commença bien avec un sublime tailleur en laine noire et rayures tennis, des gilets ou des débardeurs portés sur des pantalons blanc cassé et très large. Le final , lui aussi franchement était basé sur un leitmotiv simple : de la soie, de la transparence et vice- versa. Le tout avait un petit côté bordel à l’ancienne avec ces micro-nuisettes imprimées panthère. Ces quelques micro-grammes de tissu pouvant éventuellement se porter avec un manteau de soie à col renard (pour aller chercher le lait ou emmener les enfants à l’école le matin). manquait en revanche de tonus puisque gorgé de robes mauve, pistache et beige. John Galliano est un garçon étrange, parfois capable de la mode la plus débridée et rock’n’roll, parfois inexplicablement attiré par le pastel.
Commentaires
j'ai rarement vu d'aussi belles photo de mode !
Très bon article: complet mais à quand un traitement de la mode homme ?!
qui est l'auteur de ces photos somptueuses?