Dans le train qui m'emmène à Severobaïkalsk, je ne songe à rien. Les images mêlées d'usines, de trous et de taïga se succèdent dans un silence sans promesses.
Deux nuits de tête-à-tête quasi muet, dans un wagon plein. La langue russe a décidément charpenté physiquement et moralement le sibérien.
Les échanges sont fugaces et quelques mots suffisent. Un laconisme brut qui me plaît et m'évoque les personnages d'Aki Kaurismäki. Au bout du couloir la porte ferrée ouvre sur un espace fumeur. C'est ici que je fais connaissance avec mon voisin, Sergueï (photo), la trentaine consommée. Le visage abîmé qu'il me montre porte les marques d'un travail pénible. Ses yeux délavés déchargent un bleu puissant. Sergueï travaille «au nord», dans l'extraction du pétrole. Sans doute quelque part en Yakoutie. Il ironise, dans cet humour si détaché que pratiquent les Russes : «La Sibérie est sans doute belle».
Sur les quais on n'aperçoit ni la ville, ni le lac Baïkal. Un long mur voile l'un, tandis qu'une pinède camoufle l'autre. Le thermomètre de la gare annonce -30°, mais l'atmosphère semble le faire mentir. Ce matin-là de février Severobaïkalsk offre un silence reposant. On y perçoit tout juste le bruit mou des bottes ralenties par l'épaisseur de la neige. Quelques bâtards cherchent un bout à mordre. Un mutisme qui endeuille l'espace.
Une porte découpe un préfabriqué. J'ouvre. Un souffle froid pénètre aussitôt, aspiré par les lieux. Décidé, je vais m'asseoir pas trop loin d'un homme aux yeux pochés. La télévision semble avoir gagné son attention. Des clips vidéos ringards passent en boucle. Ses épaules soutiennent un manteau lourd, dont la largeur réveille le temps où son ventre avait de l'orgueil. Encadrée entre des poissons séchés et des bouteilles, Natalia sourit malgré tout. Soignée, à l'instar de son bar à bière. Elle me demande : «vous êtes en vacances ?». Puis elle se tut. Je voulus être aimable. «Et vous, les vacances sont pour quand ?». «Moi, rien. Ça fait trente ans que je ne suis pas partie. Depuis que je vis seule, je ne peux plus me le permettre.». Ce bar, repaire d'hommes parfois épongés d'alcools, de routiers du cru, elle le tient seule. Sans aide. Il est ouvert tous les jours, jusqu'à 23h. «Depuis le changement de régime, faire des études est un luxe. Dans notre région, le seul endroit qui dispense des études valables est Irkoutsk. Mais qui peut raisonnablement payer les frais qui vont avec ?». Sa fille étudie à Severobaïkalsk. «Passez me voir avant de partir !», lâche Natalia. L'homme me salue main levée, laissant retomber son souffle dans une bouffée de fumée.
Yevgueni
L'urbanisme de Severobaïkalsk est un urbanisme de la ruine. Les ensembles paraissent émiettés comme des bateaux à la dérive. Les murs fendus rappellent le fracas des massifs rocheux. Si cette petite ville présente un visage mal dégrossi, il n'en est rien de Yevgueni. Ce Sibérien, petit et gaillard, tourne autour des 60 ans. Il est originaire de Tomsk, cité bien connue des Russes pour sa beauté et son niveau d'éducation. Pourquoi l'avoir quittée? Il m'explique. «A cette époque, nous venions tous de différentes régions d'URSS. Beaucoup de l'Oural, de Ciscaucasie, d'Arménie. Le projet du BAM* a attiré des gens romantiques. Il y avait un enthousiasme hallucinant. Partir de zéro dans cette nature imprenable... Chercher un confort différent de celui de l'usinage insensé qu'on nous proposait.»
Près de trente ans après son boom, Severobaïkalsk se recroqueville. Elle se cabosse avec sa population -la génération qui a posé le rail et la pierre. «Cette ville, nous l'avons construite avec nos mains». Le train de vie paraît épouser l'activité sociale. On vit en partie de pêche, de cueillette et de chasse. On attend rien de l’État, ou si peu. «Pour beaucoup, partir sur le BAM c'était aussi se substituer à l’État. Les gens voulaient être libres. Pas au sens occidental de la liberté, dans un spectre plus large.» Bien sûr, aujourd'hui cette liberté est parfois rattrapée par la réalité sociale, comme pour Natalia. Mais personne ne s'en plaint vraiment. C'est «prosto tak»- juste comme ça. Le BAM résume l'esprit romantique sibérien. Tragique, mais rongé par l'espoir et les rêves. La ligne devait atteindre les côtes du Pacifique. Comme la promesse d'un ailleurs, la traînée de fer qui s'élance vers le nord de la ville projette la mer du Japon.
Un enfant du BAM
Malgré l'unité d'architecture, malgré le rectiligne autoritaire de l'urbanisme, rien ne semble d'accord pour la prospérité. En m'éloignant du centre, cette impression de fausse organisation se confirme. Des ensembles de bâtisses mi-bois, mi-ferraille, témoignent de l'histoire sociale et de l'activité humaine de Severobaïkalsk.
Le quartier dans lequel je passe est dans un sale état. Défoncé. Il faut sauter par dessus d'énormes conduits pour y accéder plus rapidement. Anatoli ne quitterait l'endroit pour rien au monde. Ce vieil homme, qui a posé le rail toute sa vie, est encore ingambe à 70 ans passés. Il fait du ski, parfois du snowboard. Il chasse, ramasse les champignons et propose ses services aux randonneurs pour s'enfoncer dans la taïga.
Le chocolat chaud qu'il me propose est infect. Je savoure: rarement on me l'a servi avec autant de soin. Cet homme possède peu, mais sur la table il déploie tout ce qu'il a. Des bocaux, de la soupe, du poisson fumé ou cru, des infusions, des biscuits, du chou en saumure, des tomates au vinaigre et des canneberges sucrées absolument divines. Il y peu, Anatoli a agrandi sa modeste demeure en rachetant un wagon hors d'usage. Pour une poignée de roubles. Après quelques bricolages il l'a intégré. Dans ce quartier, on réutilise tout le mobilier du BAM. Comme les traverses de train qui servent à construire des garages, planter des palissades et même parfois comme parquet. «50 roubles la tranche... c'est un peu cher cette année».
Anatoli m'explique que «le Baïkal et les forêts ne sont jamais anonymes.» La Sibérie -bien qu'il faudrait la définir plus précisément, n'est pas un endroit pour tous. Elle n'a pas de «monument naturel». Tout est monument, dans une longue continuité en changement permanent. Les paysages ne sont ni doux, ni complaisants. Jamais spectaculaires. Humbles pour ainsi dire. La Sibérie n'est clairement pas un lieu d'adhésion.
Anatoli m'avoue. «Quand j'étais jeune, je ne rêvais que d'une chose: me casser une jambe pour passer mon temps à la maison et peindre! Aujourd'hui j'aime toujours peindre. Mais le jour où je ne pourrai plus marcher, alors je serai mort.» A Severobaïkalsk chaque jour se vit comme le dernier. En silence. Avec un amour de la vie insolent. On ne pense pas à demain. Un peu à hier, il est vrai. Mais on pense surtout à maintenant. Tout alors semble plein, physiquement plein.
*BAM : «La Magistrale Baïkal-Amour». Derniers grands travaux de l'URSS, cette ligne de chemin de fer devait atteindre les côtes du Pacifique. Sa construction a amené, en plein cœur de la Sibérie, des milliers d'ouvriers des quatre coins de l'Empire : Arménie, Kazakhstan, Biélorussie... Aujourd'hui, cet enthousiasme n'est pas tout à fait retombé et se lit sur les habitants qui longent la ligne, fiers d'avoir construit de leurs mains ce qui représente à leurs yeux un eldorado. Une mythologie s'est développée autour du BAM: poèmes, chansons, peintures... Il existe aussi en russe l'adjectif «bamskij», corroborant l'entreprise mythique.

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Commentaires
Visiteur
08H50 06 MARS 2013
Le bout du monde sur son écran, le matin au café.
Souvenirs de mes voyages pros à Moscou, Tcheliabinsk, sans avoir eu le temps (ou l'avoir pris?) d'aller dans ces immensités.
Un jour...
Merci.
max
12H42 05 MARS 2013
'Pourkwoï' utiliser le passé simple derrière le présent : "puis se tus".
Une photo de la serveuse aurait été sympa ("..pour une femme seule ...", "passer me voir quand vous partirez ..", si c'est pas une invitation ça ... !).
Bref, j'adore cette Russie pommée et loin de tout, je vous envie d'avoir pu vous y rendre.
Cdt,