Au risque de décevoir le lecteur, cette histoire au titre prometteur, ne traite que de phénomènes géologiques extraordinaires et de gens suffisamment dingues ou passionnés pour aller s'y frotter. Les coulées ne sont que de lave, les lèvres désignent d'honnêtes bords de cratère et les points chauds demeurent embusqués plusieurs kilomètres sous terre. On vous aura prévenu.
Nuit chaude, c'est vite dit. Il est minuit passé de trente minutes, le fond de l'air est plutôt frais et le faisceau de la frontale ne propose rien de bien réjouissant : un sol ravagé de funestes boursouflures, encombré de vomissures pétrifiées et de colombins de magmas refroidis, propices aux chutes et culbutes. Au loin, très loin encore, les parois de la montagne rougissent comme un cul de chaudron posé sur des braises. Le Kilauea, frappé d'hémorragie depuis plus de 30 ans, s'épanche en saignées écarlates. La nuit est sans doute le meilleur moment pour saisir le rougeoiement incandescent des coulées de lave. Mais c'est surtout l'heure où les rangers du Parc national ont enfilé leur pyjama et rêvent d'un monde où tous les citoyens observeraient à la lettre les règlements édictés par l'administration, d'un monde où chacun se plierait sans broncher aux arrêtés et aux décrets, bref d'un monde sans Français. Guy de Saint-Cyr n'en est pas à son coup d'essai. Après plus de 40 ans passés à batifoler sur les pentes des volcans en menant des passionnés au plus près des grands fauves rougissants, il connaît la musique. Les rangers aussi le connaissent. Ils ont même son portrait affiché dans leur guérite pour l'empêcher de rentrer dans la zone des coulées. Peut-être y a-t-il une prime si l'on ramène sa dépouille au bureau du Parc ? En attendant, l'outlaw de 73 ans, auréolé d'un nuage de cheveux blancs, mène la charge d'un pas de grenadier. Moïse menant le peuple d'Israël vers le pays de Canaan ne devait pas avoir plus fière allure. Hélas, toute quête, aussi glorieuse soit-elle, connait ses embûches : une coulée de lave vient mettre un coup d'arrêt brutal à notre belle progression. Il faut bien un quart d'heure pour faire 100 m au milieu de cette croûte rugueuse, hérissée de minces arêtes affûtées comme des couteaux de boucher. Après une brève reconnaissance, Guy décide de la contourner et avec un instinct de chien truffier nous conduit bientôt aux premières résurgences de lave en fusion. Le sol grésille comme un grand animal prêt à s'ébrouer. Les joues s'échauffent, les poils des mollets s'évaporent dans un fumet de cochon grillé, les semelles rissolent. C'est le baptême du feu.
Suivez le Guy de Saint-Cyr
Ici la terre exhale sa mauvaise humeur en diarrhées incandescentes et vomissures écarlates. Les coulées prennent leur temps, s'attardent en méandres inexpliqués comme si elles ne parvenaient pas à trouver la mer, à plus d'un kilomètre d'ici, un peu comme ces bébés tortues désorientés qui tournicotent en vain sur la plage sans jamais rejoindre le rivage. Sous les 20 cm de carapace de basalte durci, de terribles fractures laissent entrevoir un torrent rougeoyant de lave en fusion. L'enfer semble être juste à l'étage inférieur. On ne serait pas surpris de distinguer une paire de diablotins à pied de bouc tournant à la broche un mauvais Chrétien. Autant dire qu'on ne pose pas ses pieds n'importe où. Aucun guide n'a sans doute jamais été aussi scrupuleusement suivi que Guy. Lui-même, alors qu'il était seul sur un volcan de Nouvelle-Zélande, s'est enfoncé jusqu'au mollet dans une coulée. Un faux pas. Une vraie brûlure. Avec greffe de peau à la clé. Un craquement sourd déchire soudain le silence. Le plancher serait-il sur le point de s'effondrer ? Le front emperlé d'une mauvaise sueur, l'Haroun Tazieff en herbe attend la suite des évènements avec une expression de goujon destiné à la friture. « Pas de souci. Ce sont des tensions dans la lave qui se libèrent ! » rassure Guy. Les randonneurs reprennent des couleurs tandis que le ciel blanchit. Bientôt 5 h du matin, mieux vaut revenir aux voitures avant l'arrivée des rangers aux yeux encore bouffis de sommeil.
La malédiction de Pelé
La Grande Île d'Hawaï (Big Island) est le dernier rejeton d'une lignée d'îles volcaniques de plus de 3 500 km de long. Pas pour longtemps, puisque le Loihi, un volcan sous-marin est en train de se former au sud-est de l'île et ne devrait pas tarder, du moins sur l'échelle des temps géologiques, à pointer son museau et former une nouvelle terre. Tout ce petit monde a été régurgité par un point chaud enfoui profond dans le manteau terrestre, puis entraîné par la course folle – 10 cm par an quand même ! - de la plaque Pacifique vers le nord-ouest. Cette belle éducation volcanologique se fait entre deux bâillements non pas d'ennui, mais de fatigue. À Hawaï, le sommeil se déguste avec parcimonie. Un bol de Chocapics, deux-trois heures de repos, et c'est reparti, cette fois-ci dans le tunnel de lave de Kazamura, le plus long du monde. Quand la lave est de bonne composition (entre 46 et 50 % de silice), que la pente n'est ni trop forte, ni trop faible et que le débit est suffisamment important, alors les parois externes de la coulée peuvent éventuellement se solidifier et un tunnel se former jusqu'à la mer. Les anciens avaient pour usage d'enterrer leurs grands chefs avec leur pirogue dans des tunnels de ce type. Aujourd'hui, on y cache plutôt des stocks d'alcool et de marijuana. Dans ce conduit obscur, les racines des ohias, les premiers arbustes à recoloniser un champ de lave, traversent le plafond constellé de stalactites de surfusion et pendouillent en rideaux poilus. L'endroit rêvé pour nous conter la malédiction de Pelé à l'encontre des inconscients qui osent rapporter des pierres d'Hawaï dans leurs valises. Pelé avant d'être un fameux footballeur, s'appelait Pelehonuamea et était la déesse hawaïenne du feu et des volcans, aux immenses pouvoirs, capable de bouleverser le paysage en une nuit. La divinité n'est pas prêteuse et une malchance épouvantable, à côté de laquelle la malédiction de Toutankhamon fait figure de mauvaise plaisanterie, frappe irrémédiablement le voleur de caillou. Le fils de Guy en a fait lui-même l'amère expérience en rapportant un jour une bombe volcanique (fragment de lave projeté) afin de la présenter sur les salons de tourisme. À peine sorti de l'avion, il glisse sur une plaque de gas-oil et se fracture deux doigts ! La scoumoune s'est poursuivie entre problèmes personnels et soucis de santé jusqu'au retour du caillou sur Hawaï. Avis aux collectionneurs...
Chaud dedans !
Comme la nuit tombe et qu'il serait vraiment incongru d'aller se coucher, Guy nous invite à l'accompagner dans l'antre même de Pelé, le cratère du Halama'um'au, où mijote un lac de lave. Les bons rangers du Parc national, toujours soucieux de notre sécurité, ont interdit les alentours balayés par les vents fétides de la déesse. Pour avoir raison du dioxyde de soufre, il suffit d'enfiler des masques à gaz. Pour avoir raison des rangers, il suffit de suivre Guy au cœur de l'obscurité. La progression s'effectue façon commando, frontale éteinte, en file indienne, chacun espacé de 5 à 6 m, de façon à éviter d'être repéré par l'observatoire juste de l'autre côté de la caldeira. Il ne nous est cependant pas demandé de ramper. Tant mieux, car la marche d'approche dure tout de même une bonne heure. « Le lac nous parle, écoutez-le ! » annonce enfin Guy, guilleret comme s'il se rendait à un rendez-vous galant. Un fracas identique à celui de la houle lorsqu'elle vient s'assommer sur les falaises de la côte ! Nous sommes pourtant à plusieurs kilomètres de la mer. Un singulier ragoût de basalte en fusion, aromatisé au salpêtre et au soufre, glougloute au fond de ce chaudron de sorcière. Sur fond de volutes jaunes et rouges, les silhouettes des apprentis vulcanologues se penchent avec un mélange d'émerveillement et d'appréhension au-dessus d'un brouet fantasmagorique à 1 200 °C. Une crème semble s'être formée à la surface de cette soupe bien épaisse. Une crème qui se fracture et laisse apparaître un dessous plus rougeoyant encore. Et toutes les 10 secondes, des gerbes de sauce tomate éclaboussent les parois de la marmite de 140 m de diamètre. Grâce aux gigantesques courants de convection qui entretiennent cette cuisson à gros feu, le lac est en activité quasi permanente depuis plus de 180 ans. Guy retire son masque et se met à décrire le fonctionnement des réservoirs magmatiques, le processus de formation d'un pit-crater ou d'une caldeira. Dans l'auditoire recueilli, certains fidèles avec une dizaine de voyages volcans au compteur, maîtrisent depuis longtemps ces rudiments de volcanologie. C'est pourtant toujours le même ravissement. « Après mon mari, Guy est l'homme qui m'a donné le plus de plaisir ! » déclare une cliente dont le mari en question semble plutôt rassuré d'être cité en premier. Les nuits sont chaudes à Hawaï.
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