Le 28 février 1968, sur une terre aride du sud de l’Inde, quelques dizaines de pionniers se lançaient dans l’édification d’une cité internationale censée servir un jour de modèle au reste de l’humanité. Visite, quarante ans après.
Mieux vaut faire attention aux scooters sur cette petite route bordée de cocotiers des faubourgs de Pondichéry. Comme partout en Inde, la circulation s’y fait sans autre loi que celle du plus fort, ou plutôt du plus gros. Les énormes camions à l’arrière-train rehaussé d’une tête de démon cramoisie dictent leur loi aux voitures, qui se vengent sur les deux roues… Dans la mêlée, ne pas oublier de tourner à gauche au panneau «Auroville 8km». Peu après avoir traversé le village de Kuilapalayam et laissé sur sa droite une imposante déesse Angalamma couchée, la route se transforme en une piste rouge qui serpente au milieu d’une forêt délicieusement odorante. Ce n’est pas indiqué, mais on est déjà à Auroville. Faute de signalisation, le nouveau venu est condamné à se perdre sur les chemins de terre flanqués de portails aux noms inattendus : New Creation, Auromodèle, Certitude… On discerne parfois au loin, à travers les feuillages, des huttes perchées dans les arbres, des enfilades de pyramides blanches, des champignons géants percés de fenêtres… Et puis, au détour d’un taillis, le Matrimandir apparaît.
Rayon de soleil
Impossible de rater cette monumentale boule de golf dorée de près de 30 mètres de hauteur, sortie tout droit du bestiaire architectural des années 70. Elle semble jaillir du sol, forcer son chemin en écartant sur son passage de grosses tranches de brique. Le bâtiment se découvre l’après-midi, sur rendez-vous. L’ambiance peut surprendre. Le groupe de touristes réuni ce jour-là est invité à faire une halte silencieuse sous un arbre du parc, un immense banian dont les branches se transforment en racines en s’enfonçant dans la terre. Certains visiteurs, placides jusque-là, s’allongent dans l’herbe avec un air extatique, se perdent en méditation devant le tronc ou, pour les plus ardents, l’enlacent passionnément. Pas d’erreur, cette ville n’est pas comme les autres…
Accompagné d’un guide, on pénètre ensuite à l’intérieur du Matrimandir. La première pièce est une vaste salle aux parois luminescentes rouge orangé, le long desquelles s’élèvent deux rampes en spirale. Elles mènent au saint des saints, une tour cylindrique blanche dont le centre est occupé par une énorme boule de cristal. Un rayon de soleil s’y abîme à la verticale depuis le plafond, une douzaine de mètres plus haut. C’est dans cette ambiance de cathédrale futuriste que bat le cœur d’Auroville ; c’est ici que ses habitants viennent se ressourcer. Car Auroville est avant tout un projet spirituel.
Lasagnes biologiques
La cité est le fruit de la pensée du philosophe indien Sri Aurobindo, qui passa les vingt-cinq dernières années de sa vie dans sa chambre à travailler sur son «yoga intégral» de l’esprit et de la matière, technique visant à réconcilier l’homme avec le «divin» qu’il porte en lui. Sa compagne française Mira Alfassa, communément appelée «la Mère» et un tantinet agaçante à force d’avoir son portrait accroché partout, choisit à la fin des années 60 ce bout d’Inde du Sud pour appliquer ses théories. «Auroville veut être une cité universelle où hommes et femmes de tous pays puissent vivre en paix et en harmonie progressive au-dessus de toute croyance, de toute politique et de toute nationalité», écrit-elle dans ses Agendas. «Le but d’Auroville est de réaliser l’unité humaine.» Rien de moins.
Pour se faire une idée de ce qu’est devenu ce projet de cité idéale, inauguré en grande pompe avec la bénédiction de l’Unesco le 28 février 1968, le plus pratique consiste à se faire héberger une semaine dans une communauté et à proposer son aide. Car les Aurovilliens ont encore et toujours besoin de bras pour achever le chantier pharaonique lancé il y a quatre décennies. Il leur faut d’abord poursuivre le reboisement de leur terrain, totalement nu à leur arrivée. Après avoir aménagé des digues et des bassins pour retenir les torrents de la mousson, ils ont planté 2 millions d’arbres forestiers et fruitiers, qui forment aujourd’hui une splendide futaie à l’ombre de laquelle s’ébattent écureuils, mangoustes et paons. En plus de fermes biologiques, on y trouve un centre de recherche qui développe des techniques de moulage de brique crue écologiques, retraite les eaux usées, et exploite l’énergie solaire. Construite à partir de ces matériaux écologiques, la cantine d’Auroville utilise un gigantesque concentrateur solaire pour préparer chaque jour près de 1000 repas. A midi, on croise d’ailleurs autour des grandes tablées un mélange bariolé de jeunes maçons couverts de poussière rouge, de secrétaires indiennes drapées dans leur sari et de vieux sages à la crinière blanche, en grande conversation devant leur assiette de lasagnes biologiques.
New-age
L’autre grand dessein d’Auroville concerne l’éducation. Longtemps orientée vers l’épanouissement de l’individu, l’expérience postbaba du no school a vite tourné court, laissant aujourd’hui la place à un cursus plus traditionnel permettant aux enfants de poursuivre ailleurs leurs études supérieures – du moins en ce qui concerne les Occidentaux, les citoyens tamouls d’Auroville manquant de moyens pour poursuivre leur scolarité. Cette différence de traitement entre Blancs et Indiens n’intervient cependant qu’à l’adolescence. Et à l’école primaire, on voit des enfants de toutes origines commenter dans un joyeux sabir de français, tamoul et anglais des pliages d’origami, sous la direction souriante d’une institutrice coréenne.
Côté culture, Auroville propose, en plus des traditionnels cinéma et salles de concert, une palette incroyablement complète d’ateliers new-age. On peut y suivre pour des prix dérisoires (en moyenne deux euros de l’heure), des cours de yoga, chant tantrique, méditation soufi, taï-chi, danse contact… Ainsi que des soins de médecine douce, comme l’acupuncture, le reiki, l’homéopathie ou l’ayurveda.
Mais le rêve n’est pas abouti, loin s’en faut. La Mère espérait accueillir 50 000 habitants. Les plans de la cité, en forme de galaxie, ont d’ailleurs été réalisés pour une ville à cette échelle. Quarante ans plus tard, ils ne sont que 2 000 résidents de la première heure ou citoyens cooptés après une période de probation de deux ans à occuper un territoire de plusieurs dizaines d’hectares. Surtout, le centre-ville censé faire le lien entre les zones culturelles, industrielles et résidentielles n’est toujours pas sorti de terre. Le Matrimandir n’est accompagné que d’un bâtiment administratif, alors que la cantine et l’épicerie sont à des centaines de mètres de là, ce qui obligea les habitants à arpenter continuellement les sentiers de terre sur leur deux-roues.
Il faut dire que les travaux ont été gelés pendant une quinzaine d’années en raison d’un conflit avec l’ashram de Sri Aurobindo qui a tenté de prendre le contrôle d’Auroville, avant de se faire débouter en 1988. Des différends entre Aurovilliens et le soupçon de sectarisme ont achevé de mettre à mal le projet.
«Aujourd’hui, à moins d’être un entrepreneur très doué, il est extrêmement difficile de s’en sortir sans ressource extérieure, déplore un nouvel arrivant. Résultat, nous voyons arriver trop de préretraités venus profiter d’un cadre agréable à moindre prix, alors que nous manquons de jeunes adultes. Il n’est pas non plus normal que nous ayons systématiquement recours à des travailleurs extérieurs tamouls pour effectuer les tâches subalternes.» Ils sont effectivement 4000 à venir chaque jour de leur village, pour faire le ménage ou la cuisine dans de coquettes maisonnées aux formes audacieuses, tout en rondeur ou hauteur de plafond, généralement pourvues d’un jardin et d’un patio.
La balade en utopie prend parfois de drôles de formes.
Commentaires
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20H21 19 MARS 2008
La SA de l'ashram de Pondichéry critiquée par l'un des internautes n'a rien a voir avec Auroville;ce sont deux entités et organisations différentes.L'ashram de pondichéry comme tous les ashrams indiens est une sorte de monastère ,auroville une collectivité ouverte à toute personne de bonne volonté qui aurait envie de participer pour un mois ,un an ,dix ans seule ,en couple ou en famille...
Visiteur
11H25 19 MARS 2008
Internet est magnifique puisqu'il donne l'occasion à quiconque de s'exprimer ...mais en même temps chaque point de vue est très subjectif n'est ce pas ...Auroville est très complexe trop complexe pour s'en faire une idée lors d'un passage de quelques jours ...
j'y ai passé 10 ans de 1993 à 2003 ,(de 33 à 43 ans )appelée par ce rêve de la charte:au départ je suis allée voir...et mon expérience a été toute autre que celles que je viens de lire... j'ai été conquise par ce souffle de liberté(c'est peut être pour ça qu'on y trouve de tout,pas de censure...) souffle de créativité qui m'a prise et donné l'opportunité de grandir,m'épanouir en ayant l'impression de servir à quelque chose puisque les dernières années j'ai eu la chance de faire un travail sur place qui rapportait de l'argent à la communauté (plus que ce dont j'avais besoin même si c'était des roupies!)C'est sûr que c'est plus facile quand on a des euros(1 E=55Rs env)...d'où les commentaires de l'article...
Et si pour des raisons familiales je suis à Paris aujourd'hui je n'en reste pas moins attachée à Auroville qui a au moins le mérite d'exister et d'essayer autre chose...
Je voudrais tout d'abord rectifier des inexactitudes ...(2000 personnes env aujourd'hui dont le plus grande communauté est indienne)la population ne décroit pas mais croit doucement de 100 personnes par an et c'est pourquoi Auroville fait face aujourd'hui à un réel problème de logement ...je suis arrivée à Auroville avec des économies de 20 000 F à l'époque (pour deux) et donc pas la possibilité de construire et finalement me suis trouvée au bon moment au bon endroit puisqu'une maison m'a été donnée(merci l'univers)...aujourd'hui malgré les départs car ,oui, il y en a ...(mais chez des gens qui cherchent à l'extérieur ce qu'il faut chercher dedans -on ne rencontre que ce qui est sur notre chemin pour nous faire avancer n'est ce pas ...)aujourd'hui donc,cette situation de don de maison est moins fréquente et construire devient difficile sans capitaux car tout a augmenté de manière phénoménale depuis que l'Inde a ouvert ses frontières(1996)
En ce qui concerne le" personnel de maison",à moins de vivre en appartement en hauteur ,les maisons d'auroville demandent un entretien quotidien (termites,fourmis,scorpions et autres gentilles bêtes qui se nichent chez vous des que vous leur laissez trois jours ...)
alors oui il y a surement des abus, mais il y a surtout des gens qui développent une relation avec leur "amma" lui offrant une protection financière en cas de coup dur...
En conclusion,bien sûr qu'il y a de tout à Auroville car Auroville est un laboratoire humain ,vivant,très vivant, toujours en mouvement, et l'humanité a les mêmes travers qu'ailleurs avec je crois ,pour la majorité , l'envie de se libérer de son sac à dos et,l'envie de faire quelque chose pour cette humanité malade à force d'être déconnectée de son être...
Alors si on va à Auroville avec un esprit de progrès sincère,
est ce la force du langage symbolique du matrimandir comme un mandala gigantesque ?(il représente en raccourcissant en trois mots la terre ,l'humanité, éclairée de l'intérieur par sa connection au soleil cosmique,à l'univers ...c'est l'énergie solaire qui éclaire le cristal qui diffuse la lumière à l'intérieur de la chambre, espace de SILENCE ,et non de méditation ou autre rituel avec une coloration religieuse quelconque)
Et puis les portraits de Mère partout ...bin on est en Inde ,difficile d'échapper à la dévotion...
Est ce l'aspiration de ses habitants ?cette connection que l'on ressent ou doit chercher au delà des différents et des différences ,qui nous questionne sur ce qui est au delà de nos conditionnements culturels..
Qu'est ce qui pousse à faire ce type d'expérience ,différente pour chaque Aurovilien...?...
Moi c'est une vidéo sur Auroville et la lumière dans les yeux de ses enfants qui m'y a appelé... puis l'énergie ambiante , particulièrement forte,créative,dynamique où on rencontre tout ce qu'on a décidé de dépasser ...une espèce de turbo dans ma quête...
En conclusion ,Auroville c'est avant tout un état d'esprit ,partout sur cette terre qui cherche à s'éveiller à autre chose que le rapport de force habituel et la projection ,avec une concentration d'êtres dans cette dynamique un peu plus grande qu'ailleurs et la joie de partager ce dedans et croyais moi,...ça me manque aujourd'hui!
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19H37 18 MARS 2008
Trois ans à Pondy, si près d'Auroville et pourtant je n'en ai rien vu. Parce qu'on ne voit rien si l'on ne s'y plonge pas. Parmi les Aurovilliens, des gens sympas, en marge de la ville finalement, mais aussi des personnes très fières, des jeunes un peu paumés et des vieux beaux à la chasse aux jeunes touristes. Il y a un esprit créatif incroyable mais Auroville attire aussi des gens en quête de soi, qui se perdent plus vite encore que dans le reste de l'Inde. La fermeture est une évidence et entre Tamouls et Aurovilliens, le choix de la distance est flagrant et les accusations de néo-colonialisme percutantes.
L.
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14H44 18 MARS 2008
Bonjour,
J'ai réalisé un documentaire sur Auroville l'année dernière, il a été diffusé sur Planète. Si vous souhaitez en savoir plus, vous pouvez encore le visionner sur www.vodeo.tv
Merci
www.myspace.com/guillaumeestivie
Cathy
14H49 17 MARS 2008
Je suis passée à Auroville il y a peu.
Au début, ça a un côté communauté babos rescapée des 70's. On se tutoie tout de suite, on est tous potes... Pas de "vrai" argent, mais un compte qu'on ouvre pour dépenser son argent uniquement en devise "locale" (moyennant quoi, on peut payer en roupies indiennes un peu partout, sauf dans quelques "fiefs" tenus par l'association qui gère la ville).
Côté spiritualité, pas grand chose. On a plutôt l'impression d'être dans un grand club de vacances version Inde (i.e. gentiment bordélique). Mais on ne sent pas forcément une grande ouverture. Au contraire, c'est plutôt fermé, tourné vers l'intérieur, comme si les "aurovilliens" avaient peur de perdre... de perdre quoi d'ailleurs ?
Mais bon, j'ai un peu une aversion pour les sectes (et les mouvements religieux en général), mais si l'idée de départ me semble intéressante, je ne l'ai pas vraiment retrouvée dans ce que j'ai vu. Heureusement, l'Inde est autour et elle est infiniment enrichissante !
Cathy
Visiteur
09H48 17 MARS 2008
Ce qui m'a surpris a Auroville meme si je n'y ai passé qu'une journée de "simple touriste", ce sont certains livres que l'on peut trouver dans les librairies comme Les enfants indigo et les théories de la "secte Kryeon". Il y a aussi l'insistance du guide sur le bien-fondé de ses convictions et son enthousiasme malgré les différents freins au projet depuis 30ans qui m'ont interrogé. Aprés, à chacun de se faire son idée...
Shankar
12H22 16 MARS 2008
Sur Auroville.
C'est une impression. Un passage rapide avec un jugement à l'emporte pièce. Mais un début.
En allant plus loin vous trouverez le fonctionnement d'une secte classique et peut-être plus dure puisque reconnue par l'UNESCO et l'Inde fortement embarassée de cette expérience.
Vous y verrez une mafia des premiers occupants - beaucoup de Francais - qui spéculent, exploitent et dealent. L'omerta systématique et la peur due au chantage à la suppression du visa. Beaucoup de chercheurs de vérité qui tombent sur ... le mensonge et repartent au bout d'un an en moyenne après s'être fait plumer. Un poignée mafieuse qui font tout pour empêcher le développement (2000 habitants en 40 ans) pour ne pas perdre leurs privilèges et leurs bizness illégal mais en toute impunité...
Un bon début donc pour l'article mais encore un effort pour voir la forêt derrière l'arbre.
ludo
11H38 16 MARS 2008
Bonjour,
votre presentation d'auroville est idyllique. J'ai eu l'occasion d'y passer cet hiver. Force est de constater que la SA Auro est une grande societe qui, grace aux capitaux des occidentaux aurovilliens, rachetent petit a petit les plus beaux batiments de pondicherry (10 km). Le terrain a ete dimmensionne pour une ville de 50000 personnes. Ils sont aujourd'hui 1700 et ca decroit depuis plusieurs annees. Le modèle ne marche qu'à grand renfort de capitaux occidentaux... Sinon comment expliquer la presence de main-d'oeuvre?? Où est l'autonomie dont on nous fait rêver...
paul
17H05 15 MARS 2008
Je suis passé à Auroville il y a 25 ans. Le Matrimandir était encore une ébauche de béton. Je suis surpris du résultat final, aussi prétentieux, si je peux me permettre, que les envolées lyriques de "Mère". La situation aujourd'hui ne semble guère différente, problèmes de main-d'oeuvre, finances impossibles sans apport extérieur (traduire : bons euros venus d'Europe), utilisation de l'endroit comme centre de pratiques "new-age", c'est le lot commun de toutes ces tentatives. Il faut rendre justice aux Auroviliens et ne pas appliquer ce terme "utopie", la plupart ne semblaient pas y croire à l'époque et essayaient simplement une vie différente de la société qu'on leur proposait en Europe ou aux States. Ces considérations philosophiques mises à part, je me verrais très bien partir en préretraite (j'ai 52 ans) à Auroville dans quelques années : l'endroit est magnifique, il y a quelque chose d'intense dans l'atmosphère, on peut s'y constuire une maisonette sympa, échapper à la saturation consommatrice de l'Europe, rêver, écrire, et pourquoi pas travailler, et tout ceci pour (encore) peu d'euros.