C’est une première: les 61 chambres de l’hôtel Fox ont été entièrement relookés par vingt et un jeunes artistes internationaux. Un livre illustré en volume.
«Quatre-vingt-quatorze pour cent des clients d’un hôtel ne s’attendent à aucune surprise lorsqu’ils entrent dans leur chambre.» La statistique s’exhibe sur la porte de la chambre 414 de l’hôtel Fox. «77 % des chambres d’hôtel au Danemark ont des murs blancs.» Encore une assertion que cet hôtel prend plaisir à contredire: de ses 61 chambres, toutes uniques, la blancheur standard et aseptisée est bannie.
Premier «art hotel», l’hôtel Fox, anciennement Park hotel, un trois étoiles banal au charme vieillot, a été entièrement relooké par vingt et un jeunes artistes internationaux issus de l’illustration, du graffiti, du graphisme ou de l’art urbain. Ils ont eu carte blanche pour faire de ces chambres sans âme un livre illustré en volume. De la moquette aux rideaux en passant par la literie, ils y ont déployé leur univers à coups de peinture, de papier peint, de graff, de collage, dessinant et bombant à même les murs.
Chambre 504: une paire de gants de boxe, un sac de sable...
En principe, impossible de choisir sa chambre. Mais on peut exprimer ses préférences parmi celles qui sont disponibles. Le personnel vous conseille selon vos humeurs. Besoin de se défouler après une journée stressante? La chambre 504, imaginée par Boris Hoppek, illustrateur berlinois exilé à Barcelone, est tout indiquée. On vous remet, avec la clé et le petit carton «Do not disturb» au design propre à chaque chambre (on peut l’emporter en souvenir), une paire de gants de boxe. Pendu au milieu de la chambre, un sac de sable; dans un coin, un vieux ghetto blaster JVC avec une «mixtape» seventies pour cogner en rythme. Un peignoir doré attend le champion après l’effort, qui ira s’écrouler sur le dessus-de-lit soyeux en contemplant les trophées dans la vitrine.
Plombé par ce week-end d’août pluvieux, on opte pour l’«Anti-gravity room». Une chambre censée vous transporter dans la quatrième dimension. «Les annotations de Kubrick pour “Shining” et “2001 l’Odyssée de l’espace” que David Lynch aurait mélangées par erreur», explique son auteur, Steve, du studio londonien Neasden Control Centre. Ambiance navette spatiale sixties, rideaux et dessus-de-lit aux motifs psyché orange, vert et jaune, fenêtre découpée dans un mur d’aluminium avec paysage alpin. Petits bonshommes rouges en orbite sur des comètes, extraterrestre griffonné au mur et tyrannosaure en plastique vous surveillent tandis que vous vous endormez sur votre couche, équipée de deux sangles pour nuit d’amour en apesanteur. Pour que la fête soit complète, ne pas oublier de demander son kit minibar, version «amoureux», avec champagne et chimie aphrodisiaque. Pour les lendemains de fête, préférer le breuvage à base d’aspirine et de Bloody Mary. «Un très bon remède contre la gueule de bois», assure le jeune manager de l’hôtel, Jacob Rais.
Ambiances ludiques
Seules restrictions aux délires des artistes: «Il faut qu’il y ait un lit. Et pornographie ou politique sont proscrites.» Pas question d’agresser la clientèle. A part ça, tout est permis. «Personne n’a rien dit, même quand j’ai installé deux caméras de surveillance pointées sur les toilettes. Elles sont fausses mais elles clignotent et bougent. Les premières semaines, les gens les enroulaient dans du papier toilette. Je pense qu’ils vont finir par les enlever», s’amuse Boris Hoppek, créateur d’une autre chambre étrange, où le dormeur se couche sous un mobile de peluches géantes.
«La difficulté était de faire de la chambre un espace relaxant et stimulant à la fois», reconnaît Steve. De fait, les ambiances sont plutôt ludiques, colorées, peuplés d’animaux étranges et de personnages qui veillent sur votre sommeil, comme les créatures bienveillantes de l’illustratrice française Geneviève Gauckler: «Souvent, on se sent étranger dans une ville qu’on ne connaît pas. J’ai donc essayé de créer un petit univers rassurant avec des personnages complices.»
Les Berlinois Rinzen signent l’une des chambres les plus demandées: sur les murs se déploie une forêt dense, des bestioles sont endormies autour d’une tente, faiblement éclairée par une lanterne, qui occupe toute la pièce. «Toutes nos chambres tournent autour du sommeil et du rêve. Les gens aiment la sensation de protection et de chaleur que procure le fait de se glisser sous une tente.» Compter quand même 150 euros la nuit de camping.
Chambre-piscine zen
Esthétique Heidi avec literie rustique, manga ou graffiti brésilien, gribouillis punk ou graphic design léché, flip-book érotique, étrange chambre-piscine zen où l’on peut agiter une cloche pour trouver l’harmonie, typographies dégoulinant sur la moquette, voire pièce entièrement carrelée bleu et or... «Une personne va passer du temps dans la chambre, y être immergée, en respirer l’atmosphère plus intensément que quelqu’un qui visite une exposition, expliquent les Allemands Hort. Une chambre peut être visitée encore et encore, comme un livre d’enfant. Il y a plein de petites histoires dans le paysage qui attendent d’être découvertes.»
Certains artistes se sont contentés d’habiller les murs, d’autres ont supervisé la chambre jusque dans ses moindres détails, sélectionnant des objets de décoration ou du mobilier récupérés dans des brocantes ou achetés sur e-bay. Seul vestige de l’hôtel précédent, un téléphone au design danois commun à toutes les chambres, aux côtés de l’incontournable téléviseur, rajouté après coup. Les propriétaires ont décidé de renoncer aux traditionnelles étoiles: «L’hôtel ne correspond pas aux critères habituels du luxe et du confort, il propose une expérience spéciale», commente le manager.
Marketing sioux
L’hôtel Fox est aussi un coup de marketing sioux, un moyen de prolonger dans le temps une campagne de presse pour le lancement, en avril dernier, de la petite voiture d’une grosse marque allemande. «Ils voulaient créer une atmosphère qui parle la langue du groupe ciblé, un hôtel lifestyle dans une ville branchée», explique Lisa Kunimoto, de la maison d’édition berlinoise Gestalten, chargée de sélectionner de jeunes artistes prometteurs «dans les pays où la voiture serait mise en vente».
La famille Brøchner, qui possède trois autres hôtels dans la ville, a sauté sur l’occasion. A Noël, elle a vidé le Park de tous ses meubles qu’elle a distribués gratuitement aux étudiants et nécessiteux. Le début du buzz, soigneusement orchestré... Certes, à l’exception du nom, rien ne fait référence directement au produit. Mais la cible est la même: «les 18-28 ans, urbains, nomades, créatifs, qui travaillent dans la mode, l’art, le design».
De fait, dans le lobby végétalo-numérique, on croise surtout des jeunes fashionista en train de pianoter sur leur portable. Mais aussi des familles, des Hongkongaises décidées à dormir chaque nuit de la semaine dans une chambre différente, ou un couple venu passer sa nuit de noces. Le matin, on y savoure un petit déjeuner original et frais où tous les mets tiennent dans un verre, prêts à être emportés, nomadisme oblige. Le soir, on y sirote des cocktails excentriques au son de la musique lounge.
L’hôtel Fox s’est engagé à maintenir ces chambres durant cinq ans. Même si la conservation de ces œuvres, des pièces uniques réalisées avec des matériaux pas forcément adaptés, constitue un vrai défi.
Paru le 22 octobre 2005.