Dans l’extrême ouest du désert égyptien, cette oasis peuplée de Berbères a gardé ses traditions vivaces. Pour combien de temps encore?
Vue du ciel, l’oasis de Siwa n’est qu’une immense tache verte encerclée par les sables. Des milliers de palmiers et d’oliviers cachent ses maisons de torchis. A l’est, la coulure argentée du lac salé réfléchit le soleil. Autour, l’ocre et le jaune des dunes ont mangé toute couleur. Mais quand on l’arpente, Siwa n’est que nuances et contrastes. Dans les cours et sur les toits des maisons de sable aux portes colorées, les dattes mises à sécher déploient leur palette. Beige et brun, violet et jaune, rouge et presque noir, juxtaposés en pointillés, confisent au soleil. Plus loin, il y a encore du vert, et des bidons d’huile d’olive empilés devant les magasins, et des cageots de bois débordant d’oranges.
Voiles indigo
Un fantôme bleu marche sur le chemin bordé de palmes. Un cahot, des sabots sur le sable. Une carriole passe. Rênes en main, guidant son âne, un gamin rigolard mâchonne une datte. Assises à l’arrière, secouées par les sursauts des roues, d’autres silhouettes sans visage, drapées de bleu, barrées de broderies orange et rouge, conversent. Un rire fuse, le tissu bleu retenu par les dents glisse et dévoile à l’étranger, le temps d’un virage, deux grands yeux souriants et complices.
Siwa, et c’est peut-être là son seul tort, ne montre pas ses femmes. Cachées sous la trame indigo de leur «tarfottet», offert au jour de leurs noces, elles quittent rarement leur demeure. La rançon de la tradition préservée.
Dans cette oasis ancrée à l’orée de la grande mer de sable, aux portes de la Libye, les assauts de la modernité et du tourisme galopant, les horreurs bétonnées décidées par des bureaucrates cairotes n’ont pas encore détruit les coutumes de cette singulière communauté berbère, la seule à s’être enfoncée si à l’est en ces terres bédouines.
Le tombeau d’Alexandre
Siwa cultive aussi un paradoxe. Isolée du monde par des sables hostiles, l’oasis a toujours vécu en autarcie, veillant jalousement sur sa culture, ses coutumes, sa langue, proche de l’amazigh et incomprise des autres Egyptiens.
Pourtant, l’histoire de Siwa s’est déjà mêlée à la marche du monde. En 331 av. J-C, Alexandre le Grand, avant de défaire le Perse Darius, entreprit une longue route jusqu’à l’oasis pour y quérir l’avis de l’oracle du temple d’Amon. Celui-ci, dit la légende, lui affirma qu’il était bien le fils de Zeus Amon, et par conséquent tout désigné pour régner sur l’Egypte. Alexandre aurait alors réclamé que son corps, après sa mort, soit enfoui dans les sables de Siwa. On l’y cherche encore, et certains jurent que le conquérant macédonien reposerait dans une tombe du village voisin d’Al-Makary.
Des siècles après le passage d’Alexandre, Siwa vit aussi s’abattre autour d’elle un déluge de fer et d’acier. Terrorisés, ses habitants assistèrent au fracas des armes de l’armée de Rommel affrontant les hommes de Montgomery. El Alamein, à vol d’oiseau, n’est qu’à 300 km. De cette époque trouble, les Siwis se souviennent encore de l’armée italienne, qui établit ses quartiers dans l’oasis, et des bombardements. Pour y échapper, ils se cachèrent dans les grottes du Gebel el Maoutat, la Montagne des morts, nécropole gréco-romaine aux parois peintes. C’est là que certains des hommes qui déambulent aujourd’hui sur la place du village auraient appris à marcher.
Sables miraculeux
Aujourd’hui, sur la place, le marché bat son plein. Le volailler tranche le cou des volatiles gigotant avant de les jeter dans de gros tonneaux de plastique où ils achèvent de se vider de leur sang. A l’ombre des remparts de l’ancienne forteresse de Shali, comme un château de sable à demi-fondu, une folie d’un Gaudi du désert, des enfants jouent au foot. Du sommet, on voit s’étaler les palmiers et vibrer les dunes sous la chaleur pesante. Le regard se hasarde dans les cours des maisons, où trépignent des chèvres sur leur tapis de palmes séchées.
Plus loin pointe la tête du Gebel Dakrour. Les sables de cette colline auraient, dit-on, des vertus miraculeuses et, la saison venue, les malades viennent s’y enfouir jusqu’au cou pour soigner leur corps perclus. A la pleine lune d’octobre, les hommes de Siwa y affluent. Trois jours et trois nuits durant, ils laissent leur maison et leurs femmes pour célébrer la «fête de la paix». Palabres après palabres, tous les conflits de l’oasis y sont disséqués et réglés, des alliances arrangées, des affaires conclues.
Pendant la journée, les familles les rejoignent, comme pour une fête foraine. La nuit, les chants soufis étourdissent les âmes, et les hommes, sur la colline, fêtent Allah dans la transe. Les distractions sont rares, et c’est là la fête de l’année.
Le fantôme de Cléopâtre
Siwa affiche ses mœurs austères et, si les règles internes de la communauté ont peu à peu cédé après l’apparition de la télévision, à la fin des années 1980, les vieilles traditions demeurent. Pour chanter et s’enivrer de vin de palme, il faut donc sortir de l’oasis et couper à travers la palmeraie vers la source d’Abou Shourouf.
Pour les jeunes Siwis, «aller à Abou Shourouf» relève du mot de passe, du sésame pour la volupté. On y boit, on y danse, on se jette dans les eaux vertes et bulleuses de la source, on se bat, trempé, on chante et on se sèche au soleil. Entre hommes, bien sûr, puisque les femmes, à Siwa, ne sont que des fantômes.
Celui de Cléopâtre se balade encore sûrement autour de la source qui porte son nom, près du temple de l’Oracle. La légende affirme que la reine aimait à s’y baigner. Ces sources sont une bénédiction pour l’oasis. Froides ou brûlantes, puant le soufre ou claires et rafraîchissantes, elles jaillissent jusque dans le désert, forment des bains ou des lacs où parfois les flamants roses viennent mouiller leurs plumes.
Les touristes aussi s’y jettent, eux qui découvrent Siwa depuis une quinzaine d’années, au grand désespoir de ceux qui connurent l’oasis vierge de 4x4 et de bermudas. On s’en doute: les voyageuses qui voudront goûter aux joies des sources le feront tout habillées. Ou très loin des regards. Les Siwis qui accompagnent les touristes dans leurs virées tout-terrain aux alentours de l’oasis en ont certes vu d’autres. Mais Siwa la millénaire a tellement changé en un lustre qu’on imagine facilement que ses dernières traditions puissent totalement disparaître dans les dix ans à venir si nul n’y prend garde.
Mers de fossiles
Il y a quelques années en effet, les Siwis répondaient à peine au bonjour des étrangers de passage. Aujourd’hui, comme partout ailleurs en Egypte, les enfants accourent pour réclamer un stylo ou un bakchich, les femmes ont vendu leurs bijoux traditionnels.
L’Etat qui, hier, avait oublié les Siwis, cherche désormais à rentabiliser jusqu’à la lie le potentiel de l’oasis, en oubliant les besoins de la population locale. Un ridicule village olympique, doté d’un stade rose de 20 000 places, jamais utilisé, dénature depuis quelques années le paysage. Des hôtels poussent, partout. Pour le pire, souvent, et parfois pour le meilleur. Le fondateur d’un écolodge hors de prix, caché plus loin dans les sables, a ainsi ouvert, au cœur de la ville, un minuscule et superbe hôtel-restaurant, bien plus accessible et construit selon les techniques traditionnelles de l’oasis, redonnant sens et fierté à l’artisanat local.
Siwa parviendra-t-elle ainsi à garder son âme? Car malgré le nombre croissant de touristes, la magie, toujours, opère pour celui qui s’assied au sommet des dunes, contemple les sables à perte de vue, des mers de fossiles d’oursins et de coquillages, ou pédale à travers les sentiers de la palmeraie, de temple en village, de source en source. Et boit un thé épais, sucré comme un sirop et noir comme la nuit, alors que la lune se lève sur la silhouette brumeuse du Shali, comme une vieille sentinelle figée dans la course des ans.
Paru le 8 octobre 2005.