Je lève la tête. La nuit tombe. Cette ville ne dort jamais. Moi non plus. L’air est encore brûlant. Mes pas claquent dans les couloirs déserts de Columbia.
Ce texte est issu
du concours Libération-Apaj 2013
Encore une fois la nuit va être longue. Je sors. La nuit engloutit la ville. Et les voila déjà à mes trousses. La cavalerie infernale, la CIA: Cauchemar, Insomnie et Angoisse. Ce soir encore il va falloir lutter. Il est vingt heures. La course commence.
Je prends le chemin de la 101e West: chez moi. Ils se tiennent à distance. Il est encore trop tôt pour eux. Je claque la porte. J’ai rendez-vous dans une heure avec mes amis. Comme moi, ils fuient les fantômes de la nuit. J’enfile mes habits de lumière. Et je prépare mon sac comme si je partais en guerre. C’est en quelque sorte une guerre. Mes amis m’attendent. Vingt et une heures. La nuit débute vraiment.
Nous redescendons jusqu’à la 72nd St West et Broadway et nous arrêtons au Gray’s Papaya. Comme toujours «Menu Récession» à 2$75. Deux hot-dogs et un jus de papaye. Cela permet de faire patienter en attendant mieux. Vingt-deux heures. Direction Central Park où se tiennent les «Summer Stage». Le concert a déjà commencé. La foule déchainée danse pieds nus dans l’herbe. Nous buvons de la bière et nous agitons tels des possédés. Ce que nous sommes. La cavalerie infernale n’ose pas s’approcher.
Vingt-trois heures, fin du concert. Je suis poisseuse. Ils se collent à moi et me font frissonner. Nous devons repartir. Ne jamais baisser la garde. Toujours rester en mouvement. C’est une sorte de jeu du chat et de la souris. Et je ne suis jamais le chat. Nous nous engouffrons dans le métro. Ils disparaissent. La lumière crue des néons et le monde noctambule des galeries souterraines les effraient. Ils n’aiment pas le monde, le bruit et la lumière. Ils préfèrent l’ombre et la moiteur. Là où ils peuvent m’atteindre. Train six - Saint Marc Place. Direction le «Paris», un bar réputé pour son ambiance frenchie. Notre ami Marcus y donne un concert. Je bois un délicieux vin blanc glacé. Contrebasse, piano et trompette me portent, me transportent et me font chavirer. Un instant, je ferme les yeux et tout semble paisible. Je flotte. J’oublie tout. Je serai presque capable de m’endormir. Puis les dernières notes du dernier morceau s’estompent. J’ouvre les yeux. Ils sont là, m’encerclent, me collent. Je ne flotte plus. Je coule. J’étouffe. Je me noie. Je dois sortir. J’attrape mes camarades. Nous jaillissons hors du bar. Marcus ne nous accompagne pas. Ses démons, il vient de les expier.
Départ pour SOHO. L’air maintenant frais de la ville éclaircit mes idées. Mais nous sommes fébriles. Une heure. Les hot-dogs du début de nuit sont loin. Nous devons manger. Encore. Nous arrivons au «Fanelli», le plus vieux bar de New-York encore en activité. Comptoir. Commande. Earl, l’ancien patron, est là. Il nous raconte sa vie dans ce bar. La prohibition, Jo La Motta, Di Maggio et sa Marylin. Les concerts de Sinatra. La petite Liza faisait ses débuts debout sur le comptoir. Elle sera une légende. Dans ses yeux, dans ses mots, brille le New-York d’antan. Celui que tous auraient voulu connaitre. Earl est aussi mythique que ce lieu. Auquel il semble enchainé. Quand nous sommes enfin repus le bar ferme. Nous saluons Earl. Je me demande si nous reviendrons encore au «Fanelli» le jour où il le quittera définitivement. Je ne dois pas penser à cela. La moindre idée noire est une brèche dans laquelle ils s’engouffreraient sans hésiter. Deux heures. Soho, un loft, une fête. Murs blancs, quelques meubles en plexi coloré. Inconfortable et peu chaleureux mais follement conceptuel. SOHO en somme. Une cinquantaine de personnes danse, fume, boit sur fond d’électro. Cette musique m’empêche de réfléchir. Nous buvons des cocktails aux couleurs psychédéliques. Et nous agitons frénétiquement, épileptiques. Pilote automatique. Enivrée par l’alcool et par mes mouvements désordonnés. Soudain l’ambiance musicale devient plus langoureuse, plus lente, plus dangereuse. La musique hypnotique semble inciter les gens au plaisir de la chair. Petites pilules et poudre blanche commencent à apparaitre. Désinhibée par l’alcool et par tant d’autres choses, les gens oublient la bienséance. C’est l’heure des clubs échangistes et des mœurs douteuses. Je n’aime pas ça. Ils s’enroulent autour de moi comme un serpent. Malsain. Nous fuyons en riant à moitié. Quatre heures. Lafayette Street. Mes amis m’abandonnent. Ils prennent la ACE et rentrent dormir. L’alcool maintient leurs ombres à distance. Pas les miennes. Je traverse Chinatown, mort, vide. Il n’y a que dans les films que le quartier chinois fourmille la nuit comme un Hong Kong américanisé. Little Italy. Je m’engouffre dans un bar miteux où des hommes en marcel gras, boivent pour passer le temps. Moi aussi, c’est ce que je veux faire. Passer le temps. Perdre du temps. Je bois une bière frelatée qui me soulève le cœur. Un type aux cheveux graisseux m’aborde. Quand il se penche vers moi, j’aperçois une médaille de la vierge étouffée dans ses poils. Cliché. Je fuis. Je laisse derrière moi ce qui était jadis une réplique exacte de l’Italie. Mais qui n’est plus aujourd’hui que deux rues étouffées dans la Chine de plus en plus présente. Ne reste plus de Little Italy que des pizzas ramollies et des cannellonis rassis. Le temps détruit tout.
Encore plus bas dans Manhattan. Cette partie de la ville fantômatique la nuit, noire, inhabitée et inhospitalière. Ils sont là à mes basques, hurlant les mots qui tourbillonnent dans ma tête. Je voudrais m’étendre sur un banc. Mais j’ai peur. Peur d’être happée par la nuit, par leur noirceur qui est la mienne. Alors je marche. Presque plus de temps à tenir. Les gratte-ciel m’écrasent. On m’enterre vivante. J’ai du mal à respirer. Je retire mes chaussures et je me mets à courir. Ils sont à mes trousses, tentent de me faire trébucher. Je cours. Ma gorge brûle. Les larmes coulent sur mes joues. Je ne me sens jamais aussi vivante que lorsque je crois que je vais mourir. Nous arrivons aux limites de Manhattan. La mer, aussi noire que la nuit. Aussi froide que la nuit. Aussi terrifiante que la nuit. L’embarcadère du ferry de Staten Island apparaît comme une porte de sortie. Ils sont si près que je sens leurs mains me griffer le dos. Je saute à bord du bateau. Ils restent sur la rive. Ils ne savent pas nager. Durant un instant, j’ai cru que c’était ce soir. Le soir où ils allaient m’attraper. Le soir où j’allais basculer inexorablement dans un monde de noirceur et de chagrin. Ils me regardent depuis le bord et crient des insultes. Cinq heures. La nuit prend fin. Je les vois se désagréger dans les premières lueurs de l’aube. La nuit est finie. Délivrance. Enfin. Jusqu’à la prochaine nuit. Le soleil teinte Manhattan de rose, de jaune et doré.
La nuit est finie, la course aussi. Cette ville ne dort jamais. Moi non plus.

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Commentaires
Visiteur
09H21 28 JUIN 2013
Dans ce texte, à mon avis, beaucoup de clichés " à la française " sur Big Apple by night.
C'est superficiel et nombriliste. Dans l'air du temps, quoi...