La nuit, il se roule en boule, comme un fœtus. Au pied de l’agence immobilière de la rue de Bretagne, en plein cœur du Marais. Il est adossé le long de la vitre, aveuglé par les réverbères. Au-dessus de sa tête, les studios se marchandent à 300.000€, tout au moins. Il n’en a cure. La spéculation lui passe au-dessus de la tête. Il tourne le dos au système. Il dort.
La première fois que je le vois, il est recroquevillé à l’entrée de ma cour d’immeuble. Il est blotti sur les pavés, enveloppé dans son sac de couchage. C’est tout au début de l’hiver. Il a encore de l’allure. Il est propre, le visage bronzé. Une barbe de trois jours dévoile des traits creusés. Mais il est plein d’enthousiasme. Il vient de rentrer de Cuba. Il s’est refait une jeunesse. Sa copine bosse là-bas, dans un restaurant, à La Havane. «Alors, je vous raconte pas le choc thermique quand j’ai débarqué ici. Déjà, que j’avais l’impression de voyager dans le temps…». Dès lors, il est lancé : impossible d’interrompre son flot de paroles. «Les jeunes, là-bas ils sont plein d’entrain, ils veulent faire bouger les choses. En France, la jeunesse, elle est foutue, le pays, il est foutu. » Ce n’est pas moi qui vais le contredire.
De toute façon, il dit qu’il n’est pas là pour longtemps. Il est rentré parce qu’ «il n’avait plus de fric». Il veut bosser pour des boîtes d’intérim, se faire du blé, mettre de côté. Un hiver à dormir sur le pavé, avant de repartir avec une cagnotte, sous les tropiques. Alors en attendant, il est venu se mettre à l’abri, sous mon porche, histoire de «gagner quelques degrés». Sa voix rauque tressaute sous les rires légers. Façon de montrer qu’il n’est pas si mal loti. Pour renchérir, il ouvre sa doudoune militaire. Un amoncellement de couches se dévoile. Un Damart, puis un pull over, puis une polaire. «Et puis, c’est pas tout, hein», insiste-t-il, «toutes ces couvertures-là, c’est vos voisins qui me les ont données. Tout le monde est très sympa dans votre immeuble.» Un clodo qui croit encore en la bonté de l’âme humaine, c’est pas banal. Ça va pas tarder à lui passer, me dis-je, avec un brin d’amertume.
Je ne le revois que quelques semaines plus tard. A l’orée de la nuit, à l’heure où l’obscurité nimbe la ville de son voile. A l’ombre de l’agitation nocturne du quartier, des rires exaltés des passants. Ils sortent des restaurants en claquant des talons, serrés contre les corps des uns et des autres, pressés de fuir le froid. Et lui toujours dans l’ombre, le visage dans l’ombre, presque invisible. Comme un négatif photographique. Comme sur le point de se fondre, lui aussi, dans la nuit.
La neige crasseuse dégorge sur les trottoirs. Il installe ses quartiers à deux pas de chez moi, au pied de l’agence immobilière B&L, là où le m² se monnaye à 10.000€. Il déballe son réchaud, déplie son duvet. Un gros sac à dos en guise d’oreiller, quelques sacs en plastique. Son odeur a changé. Il sent le clodo maintenant. Cette odeur si caractéristique, qui entremêle senteurs corporelles et effluves du dehors. Sa barbe a poussé. Elle est devenue noire, drue, hirsute. Elle envahit son visage, à présent dépouillé de son hâle. Ses yeux noirs brillent toujours de malice. Mais ils ne dansent plus la salsa. Plus de nuits cubaines, plus de Havane dans son regard. Ses rires se distordent, se font grinçants. Le rêve socialiste s’est dissipé, au même rythme que la confiance en la nature humaine. La réalité du pavé a dicté sa loi. «Une voisine s’est plaint parce que je dormais à l’intérieur, puis il y a eu d’autres habitants, de chez vous, qui ont voulu lancer une pétition pour que je reste. Mais j’ai refusé, hein, j’ai refusé, il suffit d’une plainte, et puis on se retrouve avec le syndic à dos. Je veux pas d’histoires, moi. Je suis mieux ici maintenant, tranquille, tout seul».
Le dimanche d’après, je le croise à nouveau. Maintenant, on se connait, on se tutoie. Plongé dans la pénombre, il me confie que ça ne va pas fort. Il commence à déballer son sac. Il me montre son ordinateur portable, un vrai trésor, un Sony VAIO, précieusement entortillé entre des couches de pulls. En journée il s’assoit sur le barda, pendant qu’il fait la manche, la nuit, il lui sert d’oreiller. Pas question de le lâcher des yeux, celui-là : le dernier, il se l’est fait voler dans un foyer, une nuit où il a accepté de se faire embarquer par le 115. «Plus jamais», proclame-t-il, «impossible de pas se faire vider les poches là-dedans».
Et puis, il brandit un origami de papiers, éparpillés dans son sac. Il y en a des bleus, des roses, des grisâtres, de la CAF, de Pôle Emploi. «J’en peux plus d’y aller. Ils ont rien à me proposer». Son ordinateur entre les jambes, il me fixe droit dans les yeux, et m’explique, stoïque : «avant, j’étais directeur financier dans une grosse boîte. Puis la crise est arrivée. Ça a été la chasse aux sorcières. J’ai tout perdu.» C’était il y a deux ans. Puis, une année passée à se tortiller aux rendez-vous, pour entendre toujours le même verdict: «surqualifié». Impossible de retrouver un poste. Et puis la rue. Entre les deux, le silence.
Je n’ai jamais su quelles étapes il a sauté, sur quelle pente il a glissé, pour déraper aussi fort. Je le recroise à la fin de l’hiver, en rentrant, titubant dans la nuit. A l’heure où les noctambules quittent les bars, que les verres carillonnent, et que les rires éclatent. Vers deux heures du matin, il se réveille, se crispe, se tord dans tous les sens. On échange quelques mots, on parle politique. «Tous des pourris», invariablement. Tu m’étonnes qu’il soit fan de Castro, après avoir dégringolé toutes les marches du rêve capitaliste, me dis-je. Puis, il tend ses mains vers sa sacoche, derrière sa tête, emballée dans des sacs en plastique, à cause de la pluie. Il palpe l’ordinateur, vérifie que tout est bien en place. Il extirpe un étui et laisse pleuvoir deux Lexomil sur sa paume.
Des cachets pour un voyage au bout de la nuit, à défaut d’aller au bout de son rêve. La Havane est restée dans les bras de Morphée. Le printemps est arrivé. Et il dort toujours au pied de mon immeuble.

D'autres infos avec Easyvoyage sur vos voyages
Commentaires
Charlie
14H32 17 JUILLET 2013
Paris est en train de se dénaturer avec ses loyers dérégulés. Les gens disparaissent. Les boutiques ferment. Il n'y a plus rien d'humain. Tout est sinistre et déprimant. Tout est hors de prix. On passe tellement son temps à survivre qu'on a plus le temps de vivre. Vivre, c'est à dire consacrer du temps aux autres, aux "voyageurs" en tous genres.