Ancien lieu de vacances de la bourgeoisie arabe, nouveau lieu prisé des classes moyennes koweïtiennes, à 30 kilomètres de Beyrouth, Bhamdoun regrette son passé.
Bhamdoun la vide. Mars 2006.
Depuis Beyrouth, prenez un mini-bus jusqu'à Aaley. Face à la grande mosquée, réveillez l'unique chauffeur de taxi, qui attend la fin du déluge derrière ses paupières et sa moustache, puis grimpez avec lui et sa vieille Mercedes sur les flancs du Mont Liban, entre les camions déglingués qui conduisent au klaxon, les diverses antiquités sur roues, les 4x4 et les motards enturbannés dans leur keffieh. Quittez la route Beyrouth-Damas sur la gauche, après la grande-roue. Vous y êtes : rue du souk, cœur de Bhamdoun, célèbre centre de villégiature libanais.
Enfin, c'est ce que dit le chauffeur. Il raconte aussi les riches touristes arabes, les boutiques, les restaurants, les cafés. Mais la rue, froide et arrosée, tient plus du décor que du commerce. Les bâtisses aux stores métalliques baissés surmontées d'enseignes lumineuses laissent penser qu'effectivement, il dût y avoir de la vie. Mondialisée, même. Avec un Starbuck's Coffee, des hôtels Four Seasons, Sheraton, Hilton. Entre eux, des immeubles en construction, d'autres en ruines. La distinction est parfois hasardeuse.
Bhamdoun hiberne. Pendant ce temps, on agrandit la scène : une cinquantaine d’ouvriers du bâtiment syriens déjeune, le casse-croûte humide, sur une grande dalle de ciment. Ce sont les seuls figurants de cette cité sans urbanité, mélange entre chantier abandonné et ville fantôme.
Bhamdoun la morte. Avril 2006.
Il faut quitter la rue du souk en bifurquant vers la droite. Elle est là, avec ses murs ocre, ses grandes arcades et ses balcons finement sculptés qui font la nique au béton armé des immeubles d'en face. Bhamdoun, ce fut ça, des années 1920 aux années 1960 : le raffinement, le luxe, la crème sociale du Liban, de l'Égypte, de l'Irak et de la Palestine venue passer l'été au frais, à la montagne. La villa est l'une des rares survivantes de cet âge d'or. Les milliers d'impacts de balles, l'intérieur entièrement pillé, l'absence de vitres et les vides de sa façade montrent qu'elle n'est pas passée loin de la destruction. Seul un petit signe de rouge, peint sur son côté, l'a sauvée. La lettre «m» de l'alphabet arabe, «m» comme «musulman», héritage de la guerre.
En septembre 1982, les Forces Libanaises (milice des maronites, la plus importante communauté chrétienne du Liban), se retranchent à Bhamdoun. Le bastion tombe sous la pression des combattants ennemis quelques jours plus tard. Les attaquants, des druzes (pratiquants d'un Islam hétérodoxe), massacrent 289 civils, une pratique est assez courante –quel que soit le penchant de la milice- pendant le conflit libanais. Le reste des habitants a déjà fui. La ville est morte, c'est le début du squat des maisons par les villageois voisins, qui dure dix ans. Quand les chefs ordonnent l'évacuation, au début des années 1990, certains encouragent par dépit la destruction des habitations. Les immeubles sont dynamités et Bhamdoun disparaît dans les explosions de nitroglycérine. Sauf que, sur les maisons, quelques zélés ont tenu à indiquer si les propriétaires étaient chrétiens ou musulmans, comme un permis d'exploser.
Le propriétaire de la villa ocre est un Irakien musulman. Grâce à la lettre qui l'indique, son bien a été épargné. En même temps, les anciens estivants comme lui n'ont jamais eu l'idée de revenir à Bhamdoun.
Bhamdoun la ressuscitée. Août 2008.
C'est la cohue. La ville vit. Entre les pétards, la musique des restaurants poussée à fond et les cris de joie, les badauds savourent la soirée. Ils viennent du Koweït et des Émirats Arabes Unis, habits de bédouins pour les hommes, voile intégral pour les femmes, tous réunis dans l'odeur de pomme des narguilés et de gras des falafels. Les milliers de touristes peinent à se frayer un chemin dans la rue du souk, au milieu du petit train coincé dans les embouteillages, des terrasses bondées, des marchands de convoitises: barbes-à-papa, ballons d'hélium à l'effigie des héros de Disney, babioles lumineuses, bruyantes et périssables... Devant des cages d'animaux, les enfants rient et s'attendrissent face aux chiots, écureuils, lapins, poussins teints en vert fluo, bleu électrique ou rose Barbie. Il y a même un singe.
Après la guerre, les classes moyennes des Arabes du Golfe ont remplacé la grande bourgeoisie du Moyen-Orient. Certains s'en attristent. Par rancœur, racisme ordinaire ou simple nostalgie, ils pensent que ces touristes-là sont nuisibles. Le président du Conseil municipal, lui, s'en réjouit: il soigne sa ville pour les attirer d'avantage. Son modèle ? Les centres commerciaux américains. Propres, bien entretenus, fleuris, policés... il fait tout pour que Bhamdoun tende vers l'idéal du lieu de consommation. Le seul moyen d'effacer les ruines et la guerre, c'est de donner une nouvelle identité prospère à la ville.
Bhamdoun la fataliste. Août 2011.
Le calme est surprenant. Avec les coups du clocher, les rires des enfants qui jouent, l'odeur des figues réchauffées au soleil et les vieilles en noir, c'est comme si les clichés avaient été réunis pour donner à Bhamdoun un air de village italien. Cet été, les touristes du Golfe ne sont pas venus, à cause de la répression de l'opposition au régime en Syrie : il y a toujours le risque qu'une nouvelle guerre embrase le Liban, quand les pays autour s'agitent. Les Bhamdouniens vont perdre beaucoup d'argent mais ils ne semblent pas plus inquiets que ça. Leur vie quotidienne a toujours été liée aux événements géopolitiques régionaux. On sait que la ville peut changer de physionomie et d'identité à chaque manifestation arabe. Peut-être que les touristes reviendront l'été prochain, Inch'allah.
D'autres infos avec Easyvoyage sur vos voyages

Découvrez notre concours Libération - Apaj 2013