Les rues sont longues quand on s’égare dans une ville inconnue. Je suis à Prague, perdu dans la nuit de février...
Subtilisant quelques heures de liberté au temps quotidien, je m’étais donné trois jours de voyage, le temps de saluer la Vtlava, de monter au château et de parcourir la place Venceslas, en poche les conseils glanés ici et là. Mais le dernier soir avant mon départ, ayant raté le dernier bus pour rentrer à l’hôtel, je décide de rentrer à pied. Je marche, je marche, et j’ai rapidement l’impression de me perdre. Et personne pour me renseigner. Là-bas, je distingue la gare de dépôt des tramways de Florenc, les rails brillent comme deux lames de rasoir sous les réverbères.
Le cœur un peu inquiet, je traverse un petit parc. Sous mes pieds, l’herbe craque de givre, le chemin descend, se transforme en pente gravillonnée. Je lève les yeux vers une plaque : Žižkov - Praha 3. Aucune idée d’où je suis, sûrement beaucoup plus au Nord que ma destination, l’hôtel, le lit dur et la couverture orange qui gratte. Mais je donnerais n’importe quoi pour y être, dans mon lit. A gauche, je distingue confusément une masse sombre sur le bord du chemin… Et je tombe brusquement sur un char d’assaut. Je m’arrête, stupéfait, devant son canon pointé vers le ciel. De près, le tank n’a pas fière allure. Le lierre chatouille ses chenilles, des canettes de bière s’empilent sur les grilles déformées du radiateur, et, sur la tôle cloquée d’ocre roux, la peinture kaki s’écaille. La vieille sentinelle soviétique sent la pisse à plein nez. Je repense au Printemps de Prague et aux photos de ces soldats russes en armes face à la foule immense de colère qui se presse sur les avenues. Et se dire que ce tank a peut être participé à la répression, lui qui finit à présent tranquillement ses jours à l’ombre des bouleaux ?
Les petites rues pavées se font plus raides. J’aperçois de chaque côté les néons blafards des casinos et des bars à putes. Des rats traversent la chaussée à toute vitesse. Et toujours personne pour me renseigner… Pas très rassuré, je lève les yeux, à la lueur des vieux réverbères se révèlent d’incroyables façades d’immeubles Art Nouveau, aux frontons salis, aux oriels sales et aux balcons mangés de rouille. Je me rappelle soudain avoir lu quelque part que Žižkov, quartier ouvrier, avait mauvaise réputation sous le régime communiste, à tel point qu’on le surnommait parfois le Bronx de Prague. Mais il reste ces immeubles du début de siècle, quand le quartier était encore bourgeois, ce qui crée une atmosphère très particulière, comme à Budapest, quand on pénètre dans les cours intérieures et que l’on tombe sur les floraisons lépreuses des cages d’escaliers et sur le linge pendu aux grilles en fer forgé. Les gens disparaissent, les murs restent.
Essoufflé, j’arrive à un petit carrefour. Au coin de la rue Vita Nejedleno, le froid me brûle les joues. Dans la rue, une enseigne verdâtre Pilsner Urquell clignote et je distingue des lueurs troubles derrière les carreaux. Est-ce un restaurant ? Un bar à hôtesse ? Il s’appelle la Černá Vdova, c'est-à-dire la Veuve Noire… Une volée de marches à descendre, et, dans la fumée qui pique soudain les yeux, des visages qui se lèvent lentement vers moi. Je me dirige vers le bar, le plancher craque, et le patron derrière son comptoir me regarde. Je me juche maladroitement sur un tabouret, m’attendant presque au cliquetis d’un Colt dans mon dos.
J’ai une faim d’ours polaire, et je demande d’un ton hésitant au patron ce qu’il sert comme plat chaud. Il lève un sourcil d’un air intrigué, et me désigne le tableau noir. Je choisis un peu au hasard, ce qui sonne bien, un Pikantule. Et pour me donner contenance, une Cerni Kozel, la fameuse bière noire, dont le pétrole coule bientôt à flots joyeux dans mes veines. Je lève les yeux vers le bar, plus personne ne prête attention à moi.
Je regarde la salle : un baby-foot aux épais bords rouges et aux marques de brûlures de cigarette trône dans un angle de la salle. Un gros chien sort de derrière le bar, et me regarde de ses yeux tranquilles tachés de veinules rouges. Mon plat arrive, patates, chèvre et lardons, incroyablement copieux, une portion à endormir un camionneur américain. Je reprends une Cerni Koze, la fameuse bière noire. La porte ne cesse de s’ouvrir, des grappes joyeuses remplissent maintenant le bar, les conversations s’animent, on s’agglutine autour du baby-foot, sport qui est, je l’apprendrai plus tard, une institution praguoise. Je m’approche d’eux d’un sourire timide et attentif, et ni une ni deux, suis intégré dans l’équipe. Le patron circule entre les rires et les tables, son plateau chargé de bières. La fumée monte autour du baby-foot, ça fait maintenant une heure qu’on joue, les yeux brillants et la sueur au front, nos grandes carcasses ployées sur le jeu, concentrés. On écrase nerveusement les cigarettes dans le petit cendrier métallique avant la passe. Alexej, avec qui je joue, me dit qu’il est étudiant en littérature à Charles University, il me parle de Kafka, de Bohumil Hrabal, et me gueule bientôt, tout en essayant de me traduire, de la poésie tchèque au dessus du raffut du baby-foot.
En face, Anna et Lenka, les filles de l’équipe adverse, en profitent pour enfoncer notre ligne de défense de plusieurs buts bien ajustés. On contre-attaque derechef. Et moi qui détestais le baby-foot, le laissant en France aux habitués du fond de bar…
Entouré de ces discussions et de ces rires, je me sens soudain à ma place, l’esprit apaisé. La sensation du calme au milieu de la tempête, sentiment que je n’éprouve que rarement, et je repense à la belle phrase de Nietzsche, "nos plus grandes expériences sont nos moments de plus grande paix", et à ce moment je ne me sentirais bien nulle part ailleurs que dans ce bar enfumé d’un sous-sol de Prague.
En sortant de la Veuve Noire, bien plus tard, j’entends encore des chants et des rires monter du soupirail du bar. Je souris en traversant la rue, je ne vois plus très clair. Une peau d’orange roule sur le trottoir, le char roupille sur son socle en béton. Il est sept heures, et le ciel bleuit derrière la tour de télévision.
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Commentaires
Kral Zizkova
07H29 14 FEVRIER 2013
Totalement d'accord avec Thomas. Zizkov (ou j'ai vécu plus de 3a ns) ne peut se résumer à ses façades noircies et ses pavés sous lesquels poussent l'herbe. Quant aux bars à putes, on les trouve malheureusement dans de nombreux quartiers de la mère des villes.
Zizkov, c'est un quartier vivant, vibrant, un peu à l'image des pentes de la Croix-Rousse à Lyon. C'est un mode de vie, c'est un quartier de mélanges: étudiants de l'université d'économies voisine côtoient les expatriés qui partagent leurs paliers avec des familles roms et des petits vieux aux maigres retraites. On y entend toutes les langues du monde aux abords des bâtiments de la police des étrangers. La bohème en Bohême...
Thomas
15H20 13 FEVRIER 2013
J'ai senti quelques émanations authentiques à travers ces impressions. Néanmoins, il est dommage de réduire cette errance contemplative à des stéréotypes de touriste. Zizkov n'a pas la noirceur naïve de bar à pute, ni de taudis à rats. Au contraire, c'est un quartier où la nuit dégagent une impression positive. On serait d'ailleurs surpris de l'intelligence qu'ont ses habitués érudits des bars alternatifs, voire même devenu branchouille. L'un d'entre eux porte tout simplement le nom du Bukowski. Un nom devenu style et nombreux sont ceux à vouloir imiter Hank car il est plus facile de cacher ses faiblesses de son art dans le terne et le danger mais encore faut-il qu'il y ait danger.