La ville colombienne, où l’auteur de «Cent Ans de solitude» fit ses débuts de journaliste, a gardé l’empreinte du passé. Promenade littéraire sur les traces du prix Nobel.
C’est «les larmes aux yeux» que García Márquez avait découvert à son arrivée, malgré le couvre-feu, ce qui continue de séduire les visiteurs : «Les vieux palais des marquis», la cathédrale aux flancs de corail, la «mer incessante». «Une ville qui rêvait toujours du retour des vice-rois» d’Espagne, du temps où elle était «la plus prospère des Caraïbes, surtout grâce au privilège ingrat d’être le plus grand marché aux esclaves africains des Amériques»(1).
Sans le sou, l’apprenti écrivain de 21 ans se couche sur un banc de la place de Bolívar, «où se distinguait à peine, entre les palmiers africains, la statue du Libérateur» éponyme. Sous l’ombrage constamment maintenu traîne depuis cet instant l’ombre patiente de Florentino Daza, l’amoureux éconduit pendant un demi-siècle de l ’Amour aux temps du Choléra. C’est pour lui et les autres personnages du roman que «Gabo» a décrit le «dédale empierré de la ville coloniale» toujours existant. L’inaccessible Fermina Daza, «déesse couronnée», allait s’y recueillir devant la façade massive de l’église de San Pedro Claver, prêtre «esclave des esclaves», et s’y égarer dans le brouhaha euphorique de la «galerie d’arcades» toute proche qui fut marché aux Noirs, bureau d’écrivains publics et offre désormais aux badauds, dans un vacarme de salsa, un étalage de sucreries bigarrées.
Galion naufragé
A la recherche d’un trésor englouti qui permette d’amadouer le père de son aimée, le transi Florentino allait devoir naviguer avec les mômes qui «nagent comme des requins» à l’entrée de la baie, «étang de miasmes et de débris de naufrages», lentement réhabilité. Aux temps du choléra, de l’étudiant Gabo et encore aujourd’hui, ces gamins plongent au passage des bateaux de touristes, en espérant un jet de piécettes, et rêvent du galion naufragé qui leur permettra de construire pour une fiancée une maison de vraies briques. Gardiens de leurs rêves, deux forts espagnols surveillent leurs canoës, à quelques encablures des vastes navires de guerre de la marine colombienne.
En cherchant le premier sommeil, le jeune García Márquez avait aussi découvert, derrière la statue équestre de «son» héros Bolívar, le palais de l’Inquisition, aujourd’hui aménagé en musée, en mémoire des cinq hérétiques brûlés à Carthagène des Indes. C’est de là qu’il a extirpé les bourreaux de Sierva Maria, adolescente morte d’amour après avoir résisté à un chien enragé et aux exorcismes de la Colonie, dans De l’amour et autres démons. Gabo enfermera la petite marquise dans le couvent de Santa Clara, qui reste malgré les siècles le même «bâtiment carré face à la mer», avec une «galerie d’arches autour d’un jardin agreste et sombre». Les cellules des «enterrées vivantes» et le «pavillon solitaire qui a servi de prison à l’Inquisition pendant soixante-huit ans» sont les suites d’un hôtel de luxe - dont les balcons dominent la résidence secondaire de Gabo.
C’est à la limite de ces pierres coloniales à spectres, dans les locaux du journal El Universal, qui se vend toujours à l’ombre des palais, que García Márquez a commencé à mettre en place l’écheveau de son réalisme magique. En journée, il remplit une colonne d’éditorial où il joue à cache-cache avec la censure du gouvernement et des élites conservatrices, qui le haïront en retour jusqu’à l’obtention du Nobel. La nuit, quand il ne salue pas l’aube avec les soûlauds sur les anciens entrepôts de poudre et les bordels à soldats des fortifications - transformés depuis en sombres mais convenables boutiques de souvenirs -, il échoue sur les bancs de la promenade des Martyrs, où s’édifie un blockhaus à congrès mais que la brise de la baie transformait alors en «chambre la plus fraîche de la ville». Les soirs de calme, il dort simplement sur les rouleaux d’imprimerie du quotidien. Ces bobines serviront au manuscrit de la Maison, œuvre morte en bas âge mais grand-mère de Cent Ans de solitude.
Interdit sacré
Le jeune Gabo avait entre-temps découvert les effets d’un autre siècle d’isolement : celui passé sur Carthagène, transformé en ruine monumentale par le choléra, la fin de l’esclavage et la concurrence des ports voisins, avant que le commerce revienne peu à peu au début du XXe siècle. La peinture camoufle la solitude passée : l’ocre, le rouge ou le bleu des patines à la chaux ont remplacé le blanc uniforme décrépi, et l’Unesco a frappé les promoteurs sauvages d’un interdit sacré en classant la vieille ville patrimoine mondial de l’humanité.
Sous les amandiers tropicaux du parc Bolívar, des vieux au verbe vert continuent la partie d’échecs entamée plus d’un siècle auparavant par le père contrebandier de Fermina et lèvent les yeux sur les mulâtresses «aux yeux de miel», amantes d’un jour de Florentino, qui vendent toujours à la criée leur caisse de pagres moribonds.
Les mêmes «coups secs des dominos» claquent toujours sur la place de San Diego. A quelques pas, les étudiants baguenaudent sous les trois volées de rambardes de l’université, vénérable bâtiment ombragé de palmes que l’étudiant en droit García Márquez s’appliquait à éviter. Malgré le passage de générations d’aspirants avocats et de carabins en uniforme, «les choses ont gardé leur âge d’origine pendant que les siècles vieillissaient».
Piscines élégantes
Ce sont en partie les pesos des cachacos, montagnards à l’accent «vicieux» de Medellín ou Bogotá, et les dollars ou euros des gringos qui ont réaménagé les cours pavées, taillé les amandiers touffus et restauré la vieille ville, peu à peu vidée de ses occupants populaires. Les puits des maisons coloniales, naguère foyers d’infection à l’origine de l’«honorable hernie» du scrotum qui se portait «avec insolence patriotique», se transforment en piscines élégantes, et la peur du choléra n’est plus trahie que par le goût de chlore des cantines bon marché. Mais comme au temps des esclaves et des pestes, la «foule impétueuse» des «mouroirs à pauvres», celle qui vit de plus en plus nombreuse dans les «cabanes de cartons et de tôles des rives des marécages», continue de s’infiltrer «dans les places et ruelles des quartiers anciens avec […] tout ce qui peut se vendre et s’acheter».
Les nouveaux propriétaires de la vieille ville trébuchent désormais sur des étals de disques et de pantoufles, des bassines de mangues ou d’onguents sino-incas, de pièces de cafetière et de mixeurs, négociés sur les trottoirs par les enfants de la traite. Siècle après siècle, entre choléra et démons, ce sont toujours eux qui «instillent une frénésie de bazar humain à l’odeur de poisson frit» à la très «noble» Carthagène.
Paru le 19 janvier 2008.
Commentaires
nadine
10H01 05 MARS 2008
Carthagène a reçu plusieurs noms dans le passé, dont celui de "Cartagenas de Indias".
C'est celui que je préfère. J'y ai séjourné dans les années 1980 du siècle dernier.
Au début du XVIIè siècle la Couronne d'Espagne avait interdit l'esclavage des Indiens, et les Espagnols firent venir des navires chargés d'esclaves noirs chassés sur le continent africain.
Sauf erreur de ma part, "Cartagena" fut le seul port des Caraïbes autorisé à effectuer ce trafic sur le continent américain.
Les navires ainsi chargés, portaient le nom de "tumbeiros" et Cartagena devint le plus gros port négrier du Nouveau Monde.
A leur arrivée, les malheureux étaient marqués au fer rouge par les fonctionnaires municipaux.
Le sceau royal sur la poitrine attestait que l'impôt des douanes avait été payé. Sur leur dos, était apposé le sceau de la Compagnie.
On peut toujours déambuler sur la "Plaza de Los Coches" où se déroulait cet inqualifiable marché.
Je me suis toujours interrogée sur ces paliers douloureux et tourmentés de l'histoire de l'Humanité.
De tous les endroits parcourus en Colombie, mon coeur est resté à Cartagenas de Indias.