Des vallons provençaux à l'hiver des hauts plateaux... Raquettes aux pieds et l'âme d'un trappeur, traversée en six jours de la plus grande réserve naturelle de France.
Hier, nous étions pourtant encore en Provence… Depuis la gare drômoise de Die, point de départ de notre traversée du Vercors, nous avions longé sous un pâle soleil champs de lavande, bâtisses méridionales et vignes endormies, avant de nous tourner plein nord, vers les falaises à peine enneigées du Vercors. Retrouvant lacets après lacets, pas à pas, le souffle et la lente allure du marcheur enfouis au fond de nous, nous nous étions élevés jusqu’à la crête. Bien sûr, nous avions déjà dû chausser nos raquettes pour pouvoir progresser sur les dernières pentes chargées de neige fraîche. Bien sûr, Alain Lenfant, notre accompagnateur en montagne, nous avait signalé les volutes de neige arrachées pas le vent au faîte de la haute falaise voisine. Autant de signes qui auraient du nous alerter : nous entrions en montagne. Mais les vallons paisibles du Diois, derrière nous, nous laissaient croire à la douceur d’un Vercors provençal.
Et puis ce matin, c’est la tempête de neige. Au départ de notre auberge de Vassieux-en-Vercors, en ligne derrière notre guide, nous subissons le vent de face. Il nous jette la neige au visage. C’est glacial, douloureux, aveuglant. Bientôt, nous sommes trempés. Par une météo pareille, il aurait mieux valu rester au chaud, mais pas question aujourd’hui : nous sommes en itinérance, on nous attend ce soir dans un autre gîte, plus loin. Il faut y aller. On se blinde, toutes capuches remontées, pour faire abstraction des morsures de la tempête. Moments d’introspection : l’esprit bercé par l’effort est plus libre que jamais dans ce désert blanc… Nous atteignons la forêt, à l’abri du vent. Les visages rougis émergent, les discussions reprennent. La couche de neige fraîche dépasse les 30 centimètres, elle grince et craque sous les raquettes, un bruit jouissif qui nous accompagnera pendant des jours. Alain nous dirige vers un refuge de bois au centre d’une clairière, pour un casse-dalle près du poêle allumé fissa pour tenter de sécher la troupe transie. Lorsque nous quittons l’abri, le ciel reste chargé et noir, mais la neige a cessé de tomber. Nous reprenons la montée. Tout près du col de Vassieux, en haut des falaises longées hier, le vide se creuse d’un coup, nous offrant enfin un panorama dégagé.
Le Diois quitté hier est désormais blanc de neige, jusqu’au mont Ventoux visible au loin. Au nord, le Vercors se dévoile, sévèrement chargé de neige. Nous sommes tout au sud de ce grand massif préalpin, vaisseau calcaire orienté du nord au sud, succession de plateaux suspendus entre 1000 à 1300 mètres d’altitude ; cinq jours de traversée nous attendent encore, raquettes aux pieds, pour rallier Grenoble, plein nord, à près de 50 kilomètres à vol d’oiseau. Notre guide, d’un doigt expert, trace sur la carte notre itinéraire, continu à travers le massif… Nos meilleures alliées seront nos raquettes. En plastique résistant et léger, garnies de pointe d’acier, amovibles et transportables en terrain sec, elles sont idéales pour flotter au dessus des chausse-trappes invisibles sous la neige, broussailles, ruisseaux ou troncs abattus. En neige vierge, le plaisir de faire la trace est décuplé par les raquettes. On se sent l’âme d’un trappeur, prêt à suivre sur des kilomètres l’une des innombrables traces croisées sur notre chemin. Le Vercors, façonné par des siècles d’exploitation forestière et de pastoralisme, unifié au sein d’un parc naturel régional et doté de la plus grande réserve naturelle terrestre de France, est un bijou. Chamois, aigle royal, bouquetin, chevreuil, tétras-lyre, vautour fauve, cerf et loup y cohabitent.
Au troisième jour de notre traversée, nous pénétrons dans la réserve des Hauts-Plateaux du Vercors. Il a fallu pour cela longer la station de ski du col de Rousset, croiser quelques skieurs et une dameuse, vite oubliés lorsque nous basculons enfin en pleine nature sauvage, sur les hauts plateaux somptueux, couverts d’une immense forêt de pins à crochets clairsemée, aux vallons et clairières surmontés par la crête est du Vercors et ses sommets rocheux emblématiques. « L’équilibre est fragile, nous rappelle Alain. Le statut de réserve empêche tout aménagement, mais le pastoralisme doit être soutenu : sans les moutons présents ici l’été, les hauts plateaux ne seraient qu’une épaisse forêt impénétrable… ». Le retour du loup, avec une demi-douzaine d’individus aujourd’hui installés dans le Vercors, a obligé les bergers à bouleverser leur manière de travailler : chiens patous, enclos de rassemblement… Durant notre traversée, un loup a été aperçu par des pisteurs de la station de Villard de Lans. Dès le lendemain, par un bouche à oreille ahurissant, la nouvelle faisait le tour du massif, à la vitesse de la poudre, de village en village.
Les femmes et hommes du Vercors nous accueillent avec chaleur. C’est la magie de l’itinérance : chaque fin du jour nous amène chez de nouveaux hôtes. Jean-Louis, éleveur et tenancier d’un gîte rural coloré au hameau des Liottards, à Saint-Agnan-en-Vercors, nous sert son broutard aux trompettes de mort, chanterelles grises et girolles, un dîner à se damner après une journée au grand air. A la Chapelle-en-Vercors, Max et Sabine nous ravissent à l’hôtel des Sports d’une truite du Vercors accompagnée de ravioles du Royans, le piémont ouest du Vercors. Ils nous parlent ensuite de leur pays, de sa rudesse, des routes escarpées taillées au flanc des gorges profondes, souvent coupées et parfois assassines, mais aussi des cols, appelés ici « pas », qui ont de tous temps permis aux hommes de circuler entre piémonts et plateaux, avec leurs marchandises : bois, minerais, charbon, moutons, fromages, vins… Les sentiers historiques, solides chemins muletiers aux noms d’Ancien régime, sont aujourd’hui à la disposition des touristes, balisés par les équipes du parc régional. Nous marchons sur les traces de générations de montagnards, au rythme qui était le leur. Presque chaque jour, nous passons aussi par quelque haut lieu de la Résistance, villages martyrs de Vassieux ou de la Chapelle, vallons perchés où les maquisards campèrent de longs hivers. L’émotion se prolonge durant la marche qui suit, sur ces sentiers qui furent le quotidien de ces hommes, et par lesquels ils s’enfuirent à l’été 1944, lorsqu’en lieu et place du parachutage de troupes et de matériel promis sur le Vercors par les Alliés, les soldats allemands vinrent nettoyer par le feu et le sang le massif cruellement dépourvu d’armes…
Nous arrivons bientôt au nord du massif, longeant les buildings délirants de la Cote 2000, station haute de Villard-de-Lans, et ses pistes tracées à l’explosif dans le calcaire, pour vite nous réfugier sur les portions encore sauvages du flanc est du Vercors. Nous remontons jusqu’à la crête escarpée, pour le frisson de se pencher par-dessus le bord du navire, depuis le sommet des falaises dressées comme un rempart au dessus de la vallée du Drac qui coule 1500 mètres plus bas. Nous redescendons sur le plateau, vers notre dernier gîte, celui des Allières, accessible à pied seulement. A neuf heure trente, le groupe éreinté dort à poings fermés : déjà 6 journées de marche, à raison d’une vingtaine de kilomètres pour 8 heures au grand air chaque jour. Au dernier matin, il nous faut traverser une autre station de ski, celle de Lans-en-Vercors, colonisée ce jour là par un rassemblement de fous du quatre-roues tout terrain, fumées d’échappement, sono à fond. Nous passons comme des ombres, effarés... Une longue et dernière traversée en balcon commence ; chaque regard en arrière nous permet de deviner le chemin parcouru depuis une semaine. Nous croisons beaucoup de randonneurs : la métropole grenobloise est juste là, invisible derrière la crête, et le Vercors Nord est l’un de terrains de jeu favoris de ses 400 000 habitants.
Dernière raidillon, raquettes crissantes sur la neige durcie, et nous voici d’un coup au bout de notre traversée, juste au dessus de l’immense zone urbaine cernée de montagnes, presque irréelle sous son habituel voile de pollution. Le regard du randonneur se réfugie bientôt sur les massifs qui viennent de surgir, mont Blanc, Chartreuse, Ecrins. Il se prend à rêver d’autres traversées sauvages, au rythme immémorial du soleil et de la marche à pied…
Paru le 1er mars 2008
Pratique de la Traversée du Vercors itinérante en raquette
Accès
L’idéal reste le chemin de fer, par les TGV Paris-Grenoble et Paris-Valence, prolongé par des service de bus, ou bien par le sympathique train de nuit Paris-Die… Niveau de difficulté La pratique de la raquette à neige ne nécessite aucun apprentissage particulier. Une traversée hivernale du Vercors nécessite par contre une très bonne condition physique, une expérience correcte de la randonnée, et surtout les services d’un accompagnateur en montagne professionnel. La traversée sans encadrement est réservée aux randonneurs très aguerris, maîtrisant entre autres l’orientation à la boussole.
Encadrement
Cette traversée est proposée par l’agence Pedibus, membre du réseau « Vagabondages ». Installée dans le massif de la Chartreuse, Pedibus est l’une des meilleures spécialistes nationales de la raquette. L’itinéraire que nous avons suivi à travers le Vercors, intelligent et parfaitement adapté à la raquette, a été tracé il y a près de 15 ans par le fondateur de Pedibus, Lionel Fouque, reconnu comme l’un des précurseurs de la raquette et de l‘itinérance, dans les Préalpes en particulier. Cette traversée du Vercors est proposée à 669 euros, tous frais compris de Die à Grenoble, y compris le convoyage quotidien de votre bagage de gîte en hôtel, service grand confort assuré par les hébergeurs ! Pedibus propose, sur le même modèle que le Vercors, la traversée de la Chartreuse, des Aravis, des Bauges, du Chablais, du Gruyère, du Beaufortin, de la Vanoise... Catalogue en ligne sur le www.pedibus.org Infos au 04 79 65 88 27
Les Grandes Traversées du Vercors (GTV)
Le Parc naturel régional du Vercors, en association avec l’association des professionnels des Grandes Traversées du Vercors et les communes du massif, travaille depuis 2005 à un ambitieux projet de développement de la randonnée et des pratiques nordiques, sous toutes ses formes. En raquette, en chien de traîneau ou en ski nordique l’hiver, à pied, à vélo ou à cheval l’été, chacun peut s’inventer « sa » traversée du Vercors, grâce aux innombrables combinaisons d’itinéraires imaginables sur les 3000 kilomètres de sentiers entretenus et balisés du Vercors.
L’itinérance est l’un des concepts d’avenir développés avec les hébergeurs qui font ce pari à long terme…
L’outil essentiel est le gros site internet des Grandes Traversées du Vercors. Tous les hébergeurs, agences et professionnels de la randonnée partenaires du programme y sont regroupés, ainsi que leurs offres. Itinéraires et sites cartographiés, plus un forum dynamique, aideront chacun à définir son projet ! www.vercors-gtv.com Parc régional du Vercors : 04 76 94 38 26.
Commentaires
Visiteur
19H12 06 MARS 2008
Habitant dans le Vercors ouest je confirme : même la petite station de ski de fond des Coulmes est restee ouverte jusqu'au 26 fevrier.Un peu plus bas sur les coteaux effectivement avec les super journees de soleil l'herbe commençait a reverdir et à donner envie à certains de faire du velo.
Mais la neige a refait une breve apparition hier et le froid etant là -10° ce matin elle va rester avec nous quelques jours sur les hauteurs. Ceci dit il n'y a pas de polemique a avoir car le Vercors est ouvert a toutes les personnes qui ont envie de decouvrir a pied, raquette,ski de rando, velo cheval anes ect.....un endroit magnifique et encore tres sauvage, mais ou les habitants savent vous accueillir et etre chaleureux.
Visiteur
16H52 04 MARS 2008
Juste une petite réponse au précédent commentaire qui n'a plus vu de neige sur le Vercors depuis début février et qui pratique plus le vélo que le ski. Les domaines skiables du Vercors sont tous resté ouvert jusqu'en fin de semaine derniere avec de trés bonnes conditions jusqu'au 24 février. Idem pour les conditions d'enneigement sur les hauts plateaux. Mais c'est aussi vrai que dans les vallées les plus basses il n'y avait plus de neige et les routes étaient bien sèches, c'est la toute la richesse du Vercors. NB aujourd'hui il neige !
François Carrel
18H07 03 MARS 2008
Bonjour Visiteur,
J'ai réalisé ce reportage du 3 au 9 février dernier. La neige était bien présente sur le Vercors : jusqu'à 40 cm de fraiche sur les hauts plateaux... Les raquettes étaient très utiles sur la majeure partie de la traversée, foi d'alpiniste, et même indispensables sur quelques portions piégeuses en sous bois ou terrain accidenté ! Sur neige durcie, comme c'était le cas par endroits en fin de traversée, les raquettes n'étaient certes pas indispensables, mais parfois rassurantes dans les pentes : les pointes métalliques sous la semelle jouent un rôle antidérapant certain. Sur terrain plat, par neige dure ou damée, par contre, on est bien d'accord : les raquettes sont inutiles, alors on les accroche sur le sac à dos. Et la rando n'en n'est pas moins belle !
Bon vélo, en attendant le retour de la neige annoncé cette semaine,
François Carrel, journaliste à Grenoble
Visiteur
18H42 01 MARS 2008
à quoi servent des raquettes sur de la neige durcie?
Visiteur
11H02 01 MARS 2008
j'aimerai savoir de quand date cet article... pas de neige sur le vercors depuis 4 semaines. ici c'est plutôt le printemps et la pluie est au rdv... malheureusement, on pratique plus le vélo que le ski sur le verdors ...