Des paysages tourmentés et austères, peu fignolés par Dieu le Père, une ville qui mâchonne son qat à l’ombre de ses façades de corail, un golfe sillonné pendant trois mois de l’année par les requins-baleines qui sont les plus gros poissons du monde, et puis aussi ce parfum de lointain et d’épices, soufflé depuis l’Océan Indien. C’est Djibouti, carrefour des mondes
Une feuille, deux feuilles, trois feuilles … Les molaires font de leur mieux pour broyer ce fourrage contre-nature. Les papilles affolées salivent à tout va et libèrent un jus amer, quant à la langue, elle façonne entre chaque mastication une boulette dont elle se débarrasse l’air de rien en la repoussant dans le creux de la joue. L’affaire prend parfois une dimension considérable. Les gros mâcheurs se retrouvent souvent avec des bajoues de trompettiste de jazz. Comprendre Djibouti, c’est d’abord s’imprégner de la liturgie du qat. Chaque matin, sur le coup des 9 h, des dizaines de camions en provenance d’Éthiopie déchargent leur chargement feuillu devant les échoppes. Daoud, vendeur depuis 10 ans, a droit à un quota quotidien de 60 kg. Merveilleux commerce qui ignore les invendus ! « Il y a certains jours comme le jeudi, où tout est parti dès 11 h ! » En plus, on ne saurait rêver clientèle plus fidèle : « Je fais une ardoise pour chacun de mes clients et n’en demande le règlement qu’à la fin du mois, après la paie. » Habib, un de ces clients réguliers, est un homme raisonnable : « J’en consomme 10 kg par mois en moyenne, mais un vrai qateur va brouter la même chose en une journée. Moi, je m’impose de ne pas en prendre après 18h. Sinon, au lieu de brouter le qat, c’est le qat qui te broute ! » Les perfectionnistes feront l’éducation de leur palais en goûtant le nuskila, la variété la plus chère – et aussi la meilleure avec ses grosses tiges – et laisseront les médiocres wastani et bourbour aux impécunieux.
La bouche légèrement pâteuse, l’apprenti- qateur se traîne dans les rues du centre-ville avec l’énergie d’un boeuf comateux. Mettons cela sur le compte de la chaleur … Autour de la place du 27 juin 1977, date de l’indépendance du pays, les façades en madrépores semblent gémir sous l’incessante douche de feu assenée par un soleil implacable. Les débits d’absinthe des vieux colons, où Monfreid et Rimbaud ont dû plus d’une fois se mettre la tête à l’envers, ont depuis longtemps disparu pour laisser place à une pléiade de night-clubs et de boîtes de nuit peuplées d’une faune interlope. Qu’il est loin le temps où des « madames dankalies » proposaient à l’officier de marine Pierre Loti tout juste débarqué de sa frégate « la pelisse fraîchement écorchée d’une panthère ». Aujourd’hui, les seules peaux de panthère à Djibouti sont synthétiques et recouvrent sous forme de collants les cuisses généreuses des demoiselles accoudées aux comptoirs de louches établissements : l’Hermès, l’Ambassadeur Club, le Golden, l’Oasis, le Menelik … C’est là que nos braves soldats, sans doute éreintés par l’âpre surveillance du détroit de Bab-el-Mandeb tâchent de reprendre vigueur et bon moral après leur service. « Nous, les militaires, on les appelle les 3B : ils ne font que boire, bouffer et baiser ! » précise avec force clins d’oeil le patron de l’un de ces plaisants cabarets. Français, mais aussi Américains, Allemands et Japonais entretiennent des troupes permanentes autour de ce verrou hautement stratégique qui contrôle l’entrée de la Mer Rouge.
Malgré le départ des légionnaires en juillet 2011 pour Abu Dhabi, il reste encore plus de 2 000 soldats français en poste à Djibouti. À défaut de nuages, le ciel s’anime des patrouilles d’hélicoptères, dont le vol ostentatoire rappelle celui de ces gros insectes à la fois sans gêne et inquiétants que l’on s’empresse de chasser d’un revers de main. Sur les eaux grises du port flotte encore le fantôme du Karaboudjan et de ces cargos sans âge dont les coques éreintées versent des larmes de rouille. Sambouks arabes, zeimas ornés de peintures polychromes, zarougs à la poupe étroite rappellent le savoir-faire et la longue tradition des charpentiers yéménites, même si la plupart ont troqué depuis longtemps leur voile latine contre un moteur diesel.
Tout ce petit monde en bois semble prêt à partir à la dérive au premier coup d’alizé. Le long des quais contrôlés par des hordes de corbeaux braillards, les lourds bateaux militaires écrasent de leur terne ferraille cette flottille de souvenirs. À l’horizon, noyé dans un lointain vaporeux comme sur les tableaux du Lorrain, un rideau de montagnes borne le golfe de Tadjourah. C’est là que l’Océan Indien devient intime avec l’Afrique et s’enfonce dans ses terres, le long d’une faille née de l’ouverture du rift est-africain. Un bout de mer, souple comme une peau de daim, déchirée de temps en temps par le cimeterre noir et affûté d’une nageoire immense.
Chaque année, entre novembre et fin février, le golfe accueille une extraordinaire congrégation de jeunes requinsbaleines. Oui, cette surprise-partie djiboutienne est réservée aux adolescents les adultes préférant sans doute la quiétude du grand large, gardent leurs distances et ne s’y montrent jamais. Pour avoir un aperçu de la fête, il faut longer la côte vers l’ouest un bon moment depuis Djibouti et ouvrir l’oeil à partir de la Pointe de Ras Ero.
La terre ici n’est plus qu’une morne succession de broussailles à la verdure pâle virée au marron comme par un excès de soleil qui l’aurait fané, une région maudite où les mirages miroitent au-dessus du sol à la façon d’un bout de graisse rissolant dans une poêle à frire. C’est dans ce pays de cocagne que les commandos parachutistes partent se tanner le cuir le sac à dos rempli de jolis cailloux. On a beau scruter la surface à s’en user les yeux, seules quelques tortues à bout de souffle daignent montrer leur tête ahurie. Dans l’eau plus ou moins claire, de drôles de petits crabes roux nagent les pinces bien écartées en escadrilles confuses. Le plus grand poisson du monde se fait discret. Au bout d’une heure et demie, un bateau, moteur coupé, avec non loin une débauche de nageurs armés de masques et de tubas, nous signale le premier d’entre eux. Il suffit de se mettre à l’eau et de rejoindre les éclaboussures de la horde en délire pour apercevoir la silhouette gigantesque glisser sans effort à 3 ou 4 m de fond. Sans doute intimidé par ce raffut de piscine de banlieue, notre nouvel ami ne semble guère disposer à remonter nous saluer et poursuit inflexiblement sa route en réguliers, mais très efficaces coups de caudales qui laissent ses groupies haletantes et loin derrière. Mieux vaut s’éloigner de cette émeute et chercher du requin « frais » un peu plus loin.
Contre toute attente, la chasse se révèle bientôt fructueuse. Sous la surface que le vent commence à guillocher, deux ombres aussi grandes que le bateau semblent faire du sur place. Deux jeunots de 4 ou 5 m sont là, immobiles, gueule grande ouverte et branchies frémissantes, occupés à enfourner de bonnes lampées de plancton. L’un d’eux a la tête en l’air, en position presque verticale, plongé dans un abîme de réflexion sur les mystères de la reproduction des diatomées. Que peut il bien se passer derrière ces yeux sans vie pareils à des trous de vrille et où l’esprit brille à feu petit ? L’animal est loin d’avoir livré tous ses secrets. « Il semble bien que la présence des requins-baleines soit liée à la forte productivité en phytoplancton de certaines zones du golfe comme la plage d’Arta », raconte Pierre Labrosse, chercheur en biologie marine à la faculté des sciences de Djibouti. « Il n’y a ici que des jeunes, ce qui pourrait conforter la théorie d’un golfe de Tadjourah jouant le rôle d’une grande nurserie. On pense qu’ils peuvent vivre 100 ans, mais qu’ils ne sont pas sexuellement mûrs avant l’âge de 35 ou 50 ans. Mais la plus grande énigme demeure ce qu’ils deviennent après le mois de février. Sortent-ils du golfe ou sondent-ils à des profondeurs telles qu’on ne les voit plus pendant 9 mois ? » Diables de bestioles. Certaines poussent jusqu’au fond du golfe dans le fameux Ghoubbetel- Kharab, là où l’Afrique de l’Est commence à se séparer du reste du continent, une dépression entièrement noyée par la mer et qui donne corps à bien des légendes.
Au-delà, une clarté aveuglante monte de la terre : c’est l’insoutenable réverbération de la banquise salée du lac Assal, où tout miroite et tremble, point le plus bas de l’Afrique. Sans doute l’un des endroits les plus inachevés de la planète. Et si ces grands poissons à l’air benêt, en s’approchant au plus près des entrailles de la Terre, en avaient percé les mystères et en savaient finalement bien plus que nous ?
Commentaires
Tour du monde
22H17 29 NOVEMBRE 2012
J'ai eu l'occasion de voire des requin balènes au Honduras et en Thaïlande. Ils sont majestueux.
http://www.voyageautourdumonde.fr
Pierre Le Voyageur
05H15 28 NOVEMBRE 2012
Je suis très fan de la photo du gars qui avale le soleil. Très réussie.
Pierre http://voyageforever.com/
Carnet de voyage
23H23 05 NOVEMBRE 2012
C'est impressionnant ces photos ! Merci pour l'article
Visiteur
06H39 17 OCTOBRE 2012
Merci pour cet article.
Florence
16H35 03 AOUT 2012
Merci pour ces beaux reportages ! C'est vraiment de voyager avec vous ! http://www.webmeimfamous.com/
Lea Adevia
11H35 03 AOUT 2012
Merci de nous faire voyager comme vous le faites ! Certaines personnes, comme moi, n'ont pas la chance de pouvoir visiter ces pays.
En plus, les photos sont superbes.
Afar
15H54 21 JUILLET 2012
Le train ne fonctionne hélas plus...
Ryan Lesacados
05H50 21 JUILLET 2012
Bel article, bravo
Merci Libé de nous faire voyager
http://lesacados.com
sangore
11H52 19 JUILLET 2012
superbe description de djibouti , que dire de plus
je n'est jamais vue de paysage et de pays aussi étrange beau et apocalyptique en meme temps, tous ci retrouve le debut de et la fin de l'humanité en meme temps on peut tous y voire
ce pays resterat dans ma memoire encrer a jamais de par tous ces contrastes qui vous prennes au tripe mieux vaut ne pas y rester trop longtemps cars il est difficile d'en reppartir une fois aclimater, malgrer le climat digne du bord d'un volcan en eruption l'été j'y ai vecue 2 ans mon depart ma dechirer en 2 partie le regrais de tous ce pays des experience hors du communs et des paysage etrange et magnifique et l'autre le soulagement des condition tres difficile de vie avec une chaleur écrasante a 90% d'humidité
cela vas faire 15 ans que j'ai quitté djibout et j'y pense tous les jours encore aller savoir pourquoi ?.
dernier truc fun a faire a djibouti prennez le train et direction addis ababa conseil prendre 10L d'eau a manger pour 2j et creme solaire lunette de sable et c'est parti pour un voyage de 800km environ atention le voyage dure entre 12h et 18h celon panne du train etat de la voie voyage sur le toit du train sensation garantie une fois arrivé en ethiopie bienvenue dans le pays le plus mystique du monde.