Première incursion dans Soweto, mythique township de Johannesburg, dans la Province du Gauteng, GP pour Gangsta's Paradise, le paradis des gangsters, comme disent certains.
J'ai de vagues indications et un lointain souvenir des consignes de sécurité pêchées au Consulat avant de quitter le centre de la ville.
Passés le parc d'attraction de Gold Reef City assis sur une ancienne mine et le musée de l'Apartheid, le faubourg s'étend derrière la ligne ordonnée des immenses terrils, laissés là comme des mausolées de l'âge d'or d'Egoli (la ville de l'or). J'entre dans Soweto par le quartier de Diepkloof, dépasse l'imposant hôpital Baragwanath, puis je prends Klipspruit Avenue. Une intersection : à droite Orlando Stadium, à gauche… De vagues indications.
Paumée au milieu d'un million d'habitants, d'innombrables baraquements en tôle, perdue à travers une trentaine de quartiers reliés les uns aux autres par des centaines de vaisseaux sans nom. Des quartiers "chauds", Kliptown, Zola, Meadowlands ; des coins "cool", Orlando, Mofolo, Dobsonville ; des rues investies par les Coloured, ni noirs ni blancs : métis, à Eldorado Park ; des Indiens à Lenasia. Des milliers de zones, parcelles, cousues les unes aux autres, des bouts de peau greffés sur un grand corps brûlé, des dizaines d'ethnies bien distinctes, un bout d'Histoire, profonde, un trou noir dans des pages blanches : Soweto, la Mecque de l'Afro-Résistance.
J'ai les mains moites. Il fait déjà nuit noire. Je maudis un instant Themba et Mwzandile. «Viens, on organise une soirée dans notre ghetto», avaient-ils lancé. Qu'est-ce qui m'a pris d'accepter ? Je les avais rencontrés dans un bar de Melville, le quartier bobo multi-ethnique de Johannesburg. Deux jeunes homos noirs, un couple, quarante ans à eux deux. Ils avaient monté un business, une marque de fringues sportswear urbain-chic aux influences afro-futuristes qu'ils fabriquaient et vendaient dans leur atelier de White City, dans le Soweto underground. Ils faisaient partie de cette nouvelle génération qui a vu l'Apartheid d'assez près pour connaître le goût du venin, mais pas l'effet de la morsure. Mwzandile et Themba auraient pu s'appeler Born Free (nés libres) et African Renaissance. Ils avaient choisi leur logo comme une revendication en reproduisant sur des t-shirts la silhouette des deux cheminées de refroidissement de la centrale électrique de Pimville, un autre quartier du vaste ghetto. Des Twin Towers de béton désaffectées, qui servent aujourd'hui de panneaux publicitaires. La centrale n'alimentait autrefois que Joburg-ville, alors que Soweto restait sans électricité. Désormais, l'office de tourisme de Soweto propose un saut à l'élastique entre les deux tours.
Je cherche mon chemin, sans prendre la peine de m'arrêter aux feux. Après une certaine heure, personne ne prend le risque...
Au détour d'un bloc, des voitures qui s'entassent sur l'avenue. Les chauffeurs klaxonnent, font ronfler les moteurs et monter le son de sonos gonflées à bloc. La foule, jeune, noire, pour une part sortie dans son appareil le plus afro'chic, l'autre dans un copié-collé bling-bling made in USA, flirte avec l'ébriété, fuit dans un nuage de fumée. Dreadlocks majestueusement nouées autour de la tête, boules crépues travaillées ou crânes rasés ; velours anglais, t-shirts fluos ou motifs traditionnels, les Zazous africains du XXIe siècle arborent une élégance toute locale, qui mêle hommage à la mode noire des années 60 et 70 à un avant-gardisme débrouillard remonté de la rue.
Je me gare où je peux, entre un bar improvisé et une paire d'énormes enceintes qui crache une pulsation Kwaito entêtante : le son des townships, le son de Soweto, celui de la Libération, mélange d'une pulsation house ralentie et décalée pour mieux balancer les corps et d'une tchatche hédoniste balancée en zoulou. L'air est frais, le ciel, noir. Je suis jaune, née en Corée. Dans la foule, des yeux ronds devant mes yeux bridés, des regards qui toisent et me signifient que je me suis trompée de quartier, des bouches bées comme les "o" de zoo mais aussi, des sourires suaves avant de lâcher des "Hello, my sister" excités par l'exotisme. Pas si durs ces Bad Boys du ghetto.
Themba, Mwzandile et les autres me tombent dessus, un cercle se forme. Je danse sur le trottoir, les platines sont calées sur une porte en bois posée sur deux tréteaux. Les pieds battent le goudron, les bustes avancent, les bassins ondulent. La nuque est souple, les épaules lâches. Les Kasi Boys (surnom des jeunes des townships) sifflent de plaisir, reprennent les refrains des tubes locaux, enchaînent des pas de Pantsula (danse née des ghettos sous l'Apartheid) entre les bouteilles de bière et de cidre qui jonchent le sol.
Des effluves de terre ocre, de souffre, de saucisses grillées, de fripes et de ganja, des regards de faux voyous sous des bonnets enfoncés jusqu'aux sourcils, des filles qui avancent leur poitrine impressionnante et font tanguer leur cambrure vertigineuse dans des loopings décomplexés. Des langues passées sur des lèvres épaisses et des prénoms qui sonnent et qui résonnent : Nelisiwe, Xolani, Nomalanga, Simphiwe, Thulani, Boitumelo, Nosisi...
Quelqu'un me tire sèchement par le bras. Themba, l'air désolé. Il me ramène à ma voiture. Le bar a fermé, les enceintes sont muettes, seul un néon encore allumé fait briller les éclats de verre sur le sol : une vitre de ma voiture a été brisée. Themba : "Foutu township ! Désolé chérie, vraiment désolé … Après ça, quelle image vas-tu garder de Soweto…?"
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Commentaires
joval stephane
16H03 19 DECEMBRE 2012
Bon regard sur Soweto...
Suivre le lien suivant pour plus d'informations:
Il s'agit de L'Atelier Photo du Lycée Français d'Afrique du Sud...
http://latelierphotodejulesverne.blogg.org
merci
SJ