Depuis son inscription au Patrimoine mondial de l’humanité, l’ancienne capitale royale et ses 32 temples bouddhistes accueillent des dizaines de milliers de touristes. Une manne économique qui menace son charme si particulier.
La première chose à faire lorsque l’on arrive à Louang Prabang est de ranger sa montre. La vie, ici, coule au rythme du Mékong en saison sèche. «Les passages sont lents», résume France Morin. Ancienne conservatrice du New Museum de New York, elle s’est installée à Louang Prabang, séduite par le charme de cette ancienne capitale royale laotienne sise au confluent du Mékong et du fleuve Nam Khan.
Les regards y sont fluides, les gestes mesurés. Le sourire, contagieux, est de mise. Dans un superbe film projeté dans l’enceinte du Palais royal de Louang Prabang, les artistes Vong Phaovanit et Claire Oboussier tentent de cerner l’incernable cité: «Son regard me rencontre, en mouvement, sans qu’elle ne brise jamais le flot de son activité.»
Quand on arrive d’une capitale au rythme frénétique, comme Paris, Hongkong ou Bangkok, un temps d’adaptation est nécessaire. A l’ombre des auvents de bambous ou dans les venelles «années 30», bien restaurées par la Maison du patrimoine, personne ne se bouscule.
Si les pas de Nicolas Bouvier l’avaient mené à cette ville de moins de 20000 habitants, posée à 700 mètres d’altitude dans les montagnes du Laos central, il s’y serait sans doute attardé quelques mois. A moins que cet envoûtant pays de cocagne n’eût tout simplement constitué le «bout de la route» pour l’écrivain-voyageur suisse, comme il l’a été pour l’explorateur français Henri Mouhot, au XIXe siècle, et pour tant d’autres.
Un long isolement
Pendant plusieurs siècles, Louang Prabang –le nom se réfère à une statue offerte au souverain de la ville par un roi Khmer, au XIVe siècle – a été le siège d’une des trois familles royale du Laos, les autres résidant à Vientiane, l’actuelle capitale, et à Champassak. Après la prise du pouvoir par la guérilla communiste du Pathet Lao, en décembre 1975, la ville est entrée dans une longue période d’isolement qui n’a pris fin qu’au milieu des années 90.
En 1995, l’Unesco a inscrit le site au Patrimoine mondial de l’humanité, ouvrant la voie à une gigantesque opération de préservation et de restauration du patrimoine bâti et naturel. Le site est en effet exceptionnel: la «péninsule» (le centre de la ville, entouré au nord par le Mékong, à l’est et au sud par la rivière Nam Khan) a conservé à la fois une partie de l’architecture traditionnelle laotienne (grandes maisons aristocratiques en bois, montées sur d’imposants piliers, dont le plus bel exemple est la maison Ban Xieng Mouane), ainsi que la trame coloniale avec ses imposantes bâtisses aux murs jaune pâle, dotées de vastes terrasses (le siège de la Maison du patrimoine est un bel exemple). Trente-deux temples bouddhistes, dont les longs toits courbes, dans un style typiquement Louang-Prabanais, donnent l’impression de venir caresser le sol, complètent ce tableau d’une rare richesse.
Saisir l’infime.
Depuis plus de dix ans, la Maison du patrimoine mène ce projet de restauration. L’organisme, sous autorité laotienne, est financé en grande partie par l’Agence française de développement et emploie des experts étrangers (français, vénézuélien, allemands) et laotiens, dans le cadre d’une coopération entre l’Unesco, l’Agence française de développement, la région Centre et la ville de Chinon. Sa mission conduit la Maison du patrimoine à anticiper ou, plus simplement, à limiter les effets parfois pervers de la manne touristique.
Car le succès de l’opération «sauvegarde et mise en valeur» a fait exploser le tourisme: de 20000 visiteurs par an en 1995, le nombre est passé, selon la chambre de commerce, à près de 140000 en 2005. La ville en a été transformée.
«Le quartier central, que les Louang-Prabanais appellent le quartier chinois, est aujourd’hui le quartier touristique où l’on trouve, à chaque porte, un bar, un restaurant, une boutique de souvenirs, explique Francis Engelmann, consultant et auteur de plusieurs ouvrages sur Louang Prabang. J’ai connu cette rue, il y a quinze ans, vide, avec trois ou quatre épiceries assez minables, de l’herbe poussant entre les briques, et une impression de ville-fantôme assez poignante. Bien sûr, on voit vite les dangers du tourisme. Mais Louang Prabang, avant le tourisme, était une ville exsangue, où les jeunes cherchaient désespérément un emploi et partaient, faute d’en trouver. Le tourisme est cette nourriture dont on meurt mais dont on ne peut se passer.»
Des bonzes par centaines
Louang Prabang n’est pas le genre d’endroit que l’on visite en coup de vent. Il faut prendre son temps pour voir l’invisible, pour saisir les choses infimes qui font de l’ancienne ville royale un lieu qui parle aux âmes sensibles.
Il faut flâner longuement dans les venelles restaurées à la lumière des réverbères, grimper sur le mont Phousi, point culminant de la péninsule, puis redescendre lentement, parmi les enfants qui s’ébattent, vers les mares à l’orée de la ville ou paresser quelques heures à l’étang central des Lotus (Bua Kang Beung), un ensemble de maisons sur pilotis et de pavillons qui surplombent un étang assaini au cœur de la ville. «La force de Louang Prabang, c’est la fragmentation des petites choses. Les Laotiens sont discrets, gentils, secrets», confie France Morin.
Un élément fondamental de la communauté vient de la relation subtile et étroite qui unit les habitants à la «sangha» locale, la communauté de centaines de bonzes et de novices qui vivent et étudient dans les temples de la ville. «C’est une relation de soutien et de dépendance des bonzes vis-à-vis de la communauté des fidèles bouddhistes. Il est de tradition, dans toutes les familles, de porter le matin de la nourriture pour les bonzes. Et les bonzes font le vœu de ne se nourrir que de ce que la générosité des fidèles leur a donné», explique Francis Engelmann.
Webcafés et Mercedes
Certaines agences de voyages ont inscrit les «offrandes aux bonzes», à 5 h 30 du matin, à leur programme touristique. Les photos de touristes étrangers offrant du riz aux bonzes, vêtus de leur robe safran, fabriquent des souvenirs colorés. Cette dérive est parfois accentuée par le fait que les commerces du centre-ville sont de plus en plus tenus par des Occidentaux, des Vietnamiens ou des «Laotiens de l’extérieur».
Khamphanh Inthavong, un homme d’affaires de Louang Prabang spécialisé dans l’organisation des moyens et longs séjours pour les étrangers, prévoit: «Il y aura de moins en moins de Louang-Prabanais à Louang Prabang. Le danger, continue-t-il, est que la cité se transforme en un centre commercial. Et, à ce moment-là, le charme sera épuisé. Notre patrimoine est un patrimoine culturel, pas un patrimoine physique. C’est très fragile. On ne peut pas le conserver aussi facilement qu’Angkor Vat.»
En quelques années, la mondialisation est tombée sur Louang Prabang comme la foudre du ciel: cafés Internet, Mercedes Classe S, énormes Hummers se frayant difficilement un chemin dans les rues étroites, boulangeries scandinaves et l’omniprésente télévision thaïlandaise. L’administration locale souhaite un nouvel aéroport, une autoroute vers la frontière chinoise, des rues élargies.
Louang Prabang va-t-il y perdre son âme, répétant la triste expérience de sa cousine cambodgienne Siem Reap, près des temples d’Angkor? Peut-être. Les Laotiens ont pour réputation d’avoir une grande capacité de résistance. Christian Taillard, directeur de recherche au CNRS (laboratoire Asie du Sud-Est et monde austronésien) et l’un des meilleurs connaisseurs français du Laos, confirme: «Les Laotiens sont comme des édredons. Vous pouvez taper de toutes vos forces dedans. Ils ne bronchent pas, c’est comme si rien ne s’était passé.»
Paru le 24 novembre 2006.