En équilibre sur l’équateur, l’archipel des Maldives somnole au ras des eaux, engourdi sous le grand soleil de l’Océan Indien. C’est sous la surface que la vie explose et se déchaîne en tourbillons de poissons et de récifs coralliens surpeuplés. La croisière plongée demeure de loin la meilleure formule pour se mettre au jus.

La main sur la barre à roue, les yeux perdus sur la ligne d’horizon, le capitaine Hussein trace sa route sur une mer oléagineuse. Au loin, des franges de cocotiers mous de la noix trahissent la présence d’une île « Le plus difficile dans la navigation aux Maldives, c’est quand la mer est calme. On ne voit pas les récifs. La semaine dernière encore, un bateau de plongée s’est échoué vers Malé atoll. » Son navire, l’Haryana, un grand dhoni de 20 m de long équipé pour la croisière, n’est doté d’un GPS que depuis deux ans, mais il ne sert pas bien souvent. Natif de Lhaviyani atoll au nord de Malé, Hussein a commencé à déchiffrer la mer sur le bateau de pêche de son père. Il a appris à reconnaître le profil des îles, les fourberies des récifs et les traîtrises des courants, avant de poursuivre son éducation maritime comme matelot sur un bateau de croisière pendant 4 ans. Il y a 20 ans, il obtient son premier commandement, et ne cesse depuis de sillonner l’archipel en tout sens. 20 ans à observer la surface d’une mer trop bleue pour être honnête, 20 ans à guetter l’allure du clapot ou des moutons pour deviner la direction des courants. Les navigateurs arabes prenaient grand soin de contourner l’archipel par le nord ou par le sud pour éviter ces flux violents et imprévisibles, hybrides de courants océaniques et de courants de marée. Dans un sourire révélant une dentition parfaite et aveuglante, Hussein se targue d’avoir toute la carte des Maldives dans la tête, îles, écueils, hauts-fonds et autres passes périlleuses. C’est sûrement vrai. Et il suffit de jeter un œil sur l’atlas qui n'affiche à cet endroit qu'un grand fond turquoise criblé de confettis d’îles aux noms aussi longs qu’imprononçables pour réaliser que ce n’est pas une mince affaire.
Un bien drôle de pays que les Maldives. 1 190 îles minuscules réparties en 27 atolls s’égrènent sur 820 km de long et à peine 120 de large. Au total 90 000 km² mais seulement 1 % de terres émergées. Et encore, « émergées », il faut voir comment : le point culminant flirte avec les 2.50 m. Pas de quoi chausser les crampons. Une colonie de nénuphars éparpillés sur la peau tendue de l’océan. Hélas, contrairement aux nénuphars, les îles ne flottent pas. Depuis quelques années, l’expansion des eaux océaniques due au fameux réchauffement climatique expose l’île à des raz-de-marée réguliers. Vagues et tempêtes grignotent inlassablement les côtes, passent par-dessus les digues, disloquent les routes, abattent les maisons et contaminent les maigres réserves d’eau douce. Suite au tsunami de 2004, 20 îles sur les 200 habitées ont dû être évacuées. L’État fait son possible pour restaurer les protections naturelles comme les barrières récifales ou les mangroves, mais les progrès sont trop lents. Et les modèles climatiques ne se veulent pas trop rassurants : certains prédisent que les îles seront inhabitables dès 2030 !
Une partie des revenus du tourisme est réinvestie dans un fond souverain destiné à acheter des terres à l’étranger en vue d’une relocalisation complète de la population. Dans le carré de l’Haryana, le sujet de la montée des eaux est sujet de grande polémique parmi l’équipage qui achève son déjeuner. Le capitaine, à l’instar des représentants de la classe aisée, envisage d’acheter un lopin de terre en Inde ou au Sri Lanka, tandis que les marins refusent simplement d’admettre une possible montée des eaux. « Je fais confiance à Dieu. Si ça coule, je coule avec ! » déclare Ahmed en lissant ses cheveux noirs et lustrés comme des ailes de corbeau. Son principal souci demeure ses trois enfants et leur capacité à décrocher un bon travail. Aux Maldives, où la langue locale, le dhiveli, ne conjugue que le présent de l’indicatif, le futur reste figure d’abstraction.
Les 10 plongeurs allongés sur des transats à l’avant du bateau ont d’autres préoccupations : cet après-midi, il y aura-t-il du requin au menu de la plongée ? Ce matin, le décalage horaire a été rincé à grande eau avec une plongée de réadaptation sur l’épave du Kuda Giri. Coulée en 1998 par les clubs locaux sur un fond de sable, elle est déjà entièrement enveloppée d’une gangue de coraux, d’éponges et d’alcyonaires, véritable aimant pour la petite faune bigarrée et virevoltante de l’Océan Indien. Une bien agréable mise en bouche, mais qui a mis les plongeurs en appétit. Avec le calme et la pondération d’un général conduisant une réunion d’état-major, Sébastien, le divemaster, commence son briefing en rappelant les particularités de la plongée à venir. « Guraidhoo corner est une passe. Comme dans toutes les passes, il y a du jus. Le courant devrait être rentrant. La mise à l’eau est primordiale. Vous devrez sauter au signal donné et descendre immédiatement afin de ne pas vous faire embarquer. On s’installera sur le fond à 30 m et on attendra les requins. Au bout d’une vingtaine de minutes, je vous ferai signe de lâcher prise et de commencer la remontée dans le courant. »
Encore tout émoustillé par ces promesses, chacun embarque sur le diving dhoni, ce petit bateau traditionnel transformé en quartier général de l’activité plongée. A la fois remise de matériel, espace de gonflage des bouteilles loin des fragiles tympans des touristes, c’est aussi un moyen de transport rapide et manoeuvrant. Arrivé sur site, Sébastien, tuba en bouche se glisse dans les turbulents clapotis de surface afin d’avoir un aperçu de la situation : la passe est bien là, le courant est dans le bon sens et, même s’il semble un peu viril, n’en reste pas moins plongeable. Allez zou ! La mise à l’eau s’effectue avec la rigueur d’un commando parachutiste. Descente échevelée dans le bleu à la poursuite du rose des palmes du divemaster. Surtout, ne pas le lâcher ! Tel un Moïse enveloppé de néoprène, Sébastien conduit son petit peuple de plongeurs vers le poste d’observation, juste à l’entrée de la passe en surplomb de tombant. Rater cet affût revient à rater sa plongée : il n’y aurait plus qu’à remonter dans le courant et se faire repêcher, honteux et déconfit, par le dhoni à l’intérieur de l’atoll. Les uns et les autres s’installent ventre à terre face à l’outremer du large qui crache un courant de tous les diables. Les chapelets de bulles fusent à 45 °. Chacun s’accroche comme il peut.
Bien, et maintenant ? Rien que ce bleu violent qui finit par user les yeux. Enfin, un tintement métallique. Un peu comme les trois coups au théâtre. Quelqu’un cogne sur sa bouteille pour signaler quelque chose. L’entracte est fini, le rideau de velours bleu peut se lever. Deux requins pointes blanches déboulent des coulisses et survolent le fond avec l’air concentré de chiens truffiers. Ils sont bientôt rejoints par 4 autres, tout aussi indifférents au courant, tandis que le héros de la pièce, un musculeux requin gris, mastard trapu et inquiétant, surgit de quelque trappe secrète tel un deus ex machina. À distance, enfin, un aréopage de raies aigles, figurantes timides mais très appréciées du public, vient conclure le spectacle de quelques gracieux battements d’ailes.
Le parterre est submergé par l’émotion, mais aussi par l’azote. Il est temps de remonter et de se remettre aux bons soins du courant, qui s’acquitte plus ou moins bien de sa tâche. Misérables fétus emportés par la bourrasque, nous voilà maintenant prisonniers d’un ascenseur invisible bloqué sur la descente, passant de 15 à 25 m sans crier gare, avant d’être rappelé fissa aux étages supérieurs. Les ordinateurs couinent de détresse, les plongeurs tâchent de garder leur calme et de gérer leurs malheureux tympans. C’est ce qu’on appelle dans le jargon sous-marin un passage en « machine à laver », programme complet avec essorage 30 t/min.
De retour à bord, les langues se délient, les anecdotes fusent, les appareils photo sont extraits des caissons, et magie du numérique, leurs images font déjà revivre la plongée alors que les cheveux n’ont même pas fini de s’égoutter. Il faut bientôt remplir les carnets de plongée, parcourir les guides d’identification à la recherche du nom de ce petit poisson jaune aux yeux bleus ou de cette drôle de crevette dénichée dans les plis moelleux d’une anémone. Reste encore à se mettre ventre à table pour dévorer les spécialités du chef sri-lankais, avant de s’abandonner à la paix tiède du pont ombragé d’un dais. Et c’est sans compter les excursions à terre qui viennent pimenter la croisière, comme à Dhangethi vers Ari Atoll. Dans les rues sablonneuses bordées de maisons roses aux fenêtres bleues, des petits groupes tapent le carton en fumant des cigarettes chargées d’assez de goudron pour bitumer une chaussée. Sur la plage, les femmes potinent au milieu de fillettes en robe de princesse des 1001 nuits.
Le soleil se meurt en lueurs de veilleuse, les nuages s’enflamment et le chant du muezzin part se perdre dans les ombres du soir. Demain, la journée sera dédiée à la quête du requin-baleine, le plus gros poisson du monde, qui hante les bords extérieurs de l’atoll à marée montante. Plus tard un autre rendez-vous a été pris avec les mantas de Don Kalo, une langue de sable qui vient lécher le fond de la passe à 18-25 m et où ces monstres de raies ont pris l’habitude de venir se faire déparasiter par une équipe de petits labres aussi agiles qu’affamés. Un véritable agenda de ministre ! Il faudra songer à prendre des vacances…
Allez y si...
Vous en avez assez de vous gratter l’entrejambe sous les cocotiers, vous n’avez pas assez d’argent pour un voyage de noces en Polynésie, vous aimez les vacances pieds dans l’eau, vous parlez couramment le dhiveli, vous aimez enduire les autres de crème solaire et vous frotter à de gros poissons.
Evitez si...
Vous croyez qu’on en voit autant en palmes et tuba qu’avec une bouteille, vous ne concevez la raie qu’au beurre noir, vous préférez les ailerons de requins aux ailes de poulet, vous avez déjà le mal de mer en pédalo sur la Marne, vous pensez que Les Dents de la mer est le meilleur film de Spielberg.
