L’écrivain Simonetta Greggio nous emmène en balade à Ravello, un village extrordinaire de la côte italienne, où traînent encore les fantômes de Jackie O., Gore Vidal ou Truman Capote.
Le bonheur est un courage, une allure, un mouvement. C’est du moins ce que supposaient Gore Vidal et Tennessee Williams quand, au cours de l’été 1948, ils se mirent à sa recherche pour accoster à Ravello, au sud de la côte amalfitaine.
Les deux écrivains s’étaient-ils rencontrés entre Paris et Rome, et avaient-ils décidé de continuer ensemble la route vers ce sud rêvé ? Ou avaient-ils pris rendez-vous au préalable avec l’Italie méridionale et ses délices, dans cet immédiat après-guerre où un monde nouveau renaissait ? Quelle gourmandise chez ces mauvais garçons ! Ont-ils su aimer cette mer d’azur et de Plein soleil !
Et Truman Capote, qui avait suivi cette même route vers le bonheur, avait aussi adoré cette côte entre Ischia et la péninsule de Sorrente, subissant le charme de cet extraordinaire Ravello posé entre deux bleus. Ont-ils su garder leurs fiancés étroitement serrés à leurs côtés, Howard Austen pour Vidal, Jack Dunphy pour Capote… C’est curieux comme la poésie de certains êtres déteint sur les sols qu’ils ont foulés, comme la grâce reste attachée à leurs pas. Ils étaient, ces jeunes écrivains, si doués pour le plaisir, ils avaient tant de talent pour la vie. Si dans leurs lettres et leurs carnets intimes on retrouve la trace de leurs amitiés, de leurs disputes, jalousies et ruptures, ils n’oubliaient pas de se donner en représentation dans les décors de ces palais à moitié écroulés, dont seuls les entrelacs des glycines, des jasmins et des bougainvillées soutenaient les murs et serraient le mortier. Et parce que vivre, c’est vouloir vivre, désespérément, Gore Vidal est retourné ensuite sur ces rivages enchantés pour y habiter avec son amoureux, jusqu’à sa mort.
Un peu plus de quarante ans plus tard, Truman Capote a avalé quelques pilules de trop une après-midi de lassitude dans un jardin poussiéreux, et Tennessee Williams, un bouchon de médicaments, tout seul dans une chambre d’hôtel. Mais, oh ! avant tout ça… Avant tout ça, il y a eu les aubes de nacre dans des lits mauves et froissés comme des cernes au petit matin, les soirées rouges et moites et les nuits blanches aux fenêtres ouvertes sur la mer. Les longs cafés paresseux au bar de la place du Duomo. Les granités qui blanchissent les lèvres. Les piments dans les pâtes servies au creux de gros plats de céramique ornés de citrons. Les mystérieuses prières dans ce Duomo empli d’ombre où le sang de Saint Pantaléon, protecteur de Ravello, se liquéfie une fois par an. Les promenades dans les jardins à pic de la Villa Rufolo. Les petites barques colorées sur la plage d’Amalfi et Positano, abritées du soleil par des dais décolorés, et les bains dans une eau verte, si tiède qu’on n’en sortirait jamais. Les corps presque nus, les pieds bronzés, les sandales de corde, les cheveux blondis, les maillots en coton grossier qui ne sèchent pas, les balcons en fer forgé et maïolique, des femmes aux yeux d’olive, des hommes si silencieux qu’ils en paraissent dangereux, et un été qui ne se termine jamais.
Lorsqu’en 1962, Jackie Kennedy cherche un lieu pour y passer ses vacances d’été, c’est vers son ami écrivain qu’elle se tourne : Gore Vidal est une sorte de vague cousin de la First Lady – son beau-père a épousé la mère de Jacqueline – ainsi qu’un confident de longue date. Les happy few lui ouvrent leur porte : Jackie et sa sœur Lee Radziwill, avec la petite Caroline et Anthony, le fils de Lee, louent la villa des ducs de Sangro, résidence éphémère des derniers rois d’Italie. Les deux sœurs ont des tonnes de bagages, des nourrices, des gardes du corps, et une folle envie de s’amuser.
C’est le 8 août, Marylin Monroe est morte trois jours auparavant, mais ce n’est pas de cela que l’on parle en Italie – le sujet, d’ailleurs, semble à l’époque totalement tabou. L’éloignement de Jackie à un moment si délicat pour son mari – les signes précurseurs de la crise des missiles à Cuba – est dû, murmure-t-on, à une petite culotte que la première dame aurait trouvé entre les draps du lit conjugal. Mais voilà, Jackie est jeune et belle, à 33 ans la fièvre brûle, et le plus beau, le plus sensuel – le plus riche – des play-boy italiens va être à ses pieds pendant toute la durée du séjour. Gianni Agnelli met à la disposition des deux sœurs une petite Topolino décapotée aux sièges de bambous, crée pour l’occasion par Fiat et sortie en quelques exemplaires aujourd’hui rarissimes, son yacht, son humour, son beau visage d’animal intelligent, et tout son temps. Il loge chez ses amis D’Urso à Conca dei Marini, où la petite comitiva, l’attroupement, se rend souvent à déjeuner, mais curieusement, il aura aussi sa chambre au Palazzo Sangro. Une domestique interviewée récemment disait : «Oh moi, comment voulez-vous que je sache… Mais sans doute que, si les murs pouvaient parler, ils en auraient, des choses à raconter.»
Jackie ne revient en Amérique qu’à la fin du mois, rappelée par un câblogramme très explicite de son mari : «More Caroline, less Gianni.» Elle restera très réservée sur cet été-là, l’un des plus courts et des plus radieux de sa jeunesse. Un âge d’or qui s’achèvera avec l’assassinat de John Kennedy, au mois du novembre 1963. La pleine lune s’était muée en lune noire, l’été était terminé.
Simonetta Greggio vient de publier, avec Frédéric Lenoir,
Nina, chez Stock, 19 €.
ADRESSES
Hôtels
Villa Cimbrone Une grosse corde avec une cloche d’argent au bout pendait du portail en bois. Le son de la cloche résonnait dans les jardins piqués de cyprès, s’enroulait dans des cloîtres aux stucs disjoints, jouait avec l’eau des fontaines, caressait la peau froide des statues. C’était avant, dans les années 80. Aujourd’hui, les lieux ont perdu leur mystère mais non leur beauté. Il faut éviter la période des mariages – juin, septembre – et y aller plutôt en semaine.
Villa Cimbrone, Via S. Chiara 26, Ravello 84010 tél: +39 089 857459 www.villacimbrone.com
Le Caruso C’est l’un des plus beaux hôtels d’Italie. Et la piscine, une sorte de grand lac tranquille à pic sur la mer. Le vieux palace a longtemps fleuré l’odeur des draps de lin repassés à l’eau de lavande. Ici, l’uniforme donnait à tous les beaux garçons du personnel l’air de majordomes, les chambres s’ouvraient par des bifores en marbre sur un paysage à couper le souffle. L’enchantement est toujours là, mais c’est un luxe qui a maintenant le prix des choses rares.
Hôtel Caruso, 2, Piazza Del Toro, Ravello 84010 tél: + 39 089 858801 www.hotelcaruso.com
A visiter
L’ancienne Cartiera (usine de papier artisanal), sur la route qui, d’Amalfi, monte vers Ravello, et ses papiers à lettre couleur grège avec un ange guerrier en filigrane.
Costiera Amalfitana, Pucara di Tramonti 84010, tél: +39 089 855432
Légendes
Depuis la villa Rufolo, vue sur la côte amalfitaine.
Ci-dessus, Jacqueline Kennedy à Ravello, en août 1962.
Truman Capote, puis Ingrid Bergman, en 1953, lors du tournage du film Beat the Devil de John Huston.
Crédits photos
David Seymour/Magnum Photos - Robert Capa/Magnum Photos - FerDinando Scianna/Magnum Photos - Sorci/CAMERAPRESS/GAMMA - ROBIN DOUGLAS HOME/REX FEATURES

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