Cinquième chronique de François Damilano, guide de haute montagne à Chamonix, parti en expé au Népal loin des sentiers connus.
Lundi 29 avril 2013. Jagdula French Expedition jour 19.
Cinquième chronique.
C'est au pied du Jagdula Peak que François Damilano a installé son bivouac. Sous un ciel constellé d'étoiles, seul dans la montagne avec son sac de couchage, son sac à dos et un peu de matériel. Il nous raconte une semaine palpitante, éprouvante, "où rien ne s'est passé comme prévu". "L'inconnu c'est sacrément compliqué. On voulait de l'imprévu, on est servis !
"Partis du Low camp de base, installé 900 mètres plus bas que prévu en raison du mauvais temps, nous sommes tous montés au camp I, à 4600 mètres d'altitude. Depuis deux jours, l'un des mes compagnons de cordée se plaignait d'un voile devant un oeil. J'ai appelé l'Ifremmont, l'Institut de formation et de recherche en médecine de montagne de Chamonix qui met à disposition des expéditions un numéro d'urgence international. Emmanuel Cauchy, le "Docteur Vertical", (lire son Portrait, par Eliane Patriarca, publié le 24 août 2005 dans Libération) a d'abord pensé à un décollement de rétine. Mais quand il a diagnostiqué une hémorragie rétinienne, il a aussitôt préconisé de ne pas rester en altitude et d'aller consulter en ophtalmologie au plus vite. Le lendemain, je suis descendu avec mon client au "Low Base camp". Un hélicoptère est venu le chercher et l'a emmené dans une clinique spécialisée à Katmandou.
Je suis remonté au camp I où j'ai retrouvé mon autre compagnon de cordée. Il était très affecté par le départ de son équipier avec lequel il avait préparé cette expé. Nous avons ensuite rejoint Paulo et son groupe au pied de l'arête du Bijora, dans le camp installé à 5300 mètres d'altitude.
Dans la soirée, le mauvais temps a commencé : vent froid, tempête de neige… Allongé dans sa tente, l'un des client de Paulo a appelé à l'aide. Il ne sentait pas bien, souffrait d'une énorme angoisse. Nous savions qu'il ne répondait pas très bien à l'altitude, ce qui augmentait notre inquiétude, d'autant qu'il avait des propos incohérents. Son binôme dans la tente, qui avait été confronté à une situation similaire l'an dernier au Cho Oyu, se sentait mal lui aussi. Paulo a donc décidé de passer la nuit dans leur tente. Il pouvait ainsi surveiller l'évolution des symptômes de ce qu'on redoutait être un oedème cérébral dû au mal aigu des montagnes (MAM), mais aussi parler avec eux, tenter de les apaiser.
Le matin après cette nuit infernale, nous faisons descendre le client en souffrance jusqu'au Low camp de base. Le simple fait d'avoir perdu de l'altitude lui permet de se rétablir.
De mon côté, je vois que mon compagnon de cordée, éprouvé par tout ce que nous venions de vivre mais aussi par l'altitude et la météo, accuse une baisse de motivation. Il a 62 ans et a envie, me dit-il de se faire plaisir mais pas de souffrir ni d'avoir peur sur l'arête technique du Bijora.
Alors nous décidons tous deux de changer de projet, nous nous focalisons sur un sommet de 5300 mètres, On décide d'aller y ouvrir une voie. Ici toutes les montagnes sont vierges, et mon compagnon va même pouvoir grimper en premier de cordée. Une journée d'un bonheur intense sur cette montagne que personne n'avait jamais gravie, on était en plein dans nos rêves de gamins. Même si j'éprouve toujours cette dualité entre le guide, comblé et ravi, et le grimpeur qui regrette de renoncer à la belle arête de Bijora ! Nous baptisons notre sommet Strate Himal.
Pendant ce temps, Paulo et ses clients, avaient tenté de nouveau, en vain, l'arête du Bijora.
Au briefing du soir, où nous nous sommes tous retrouvés, les motivations avaient du mal à se mettre au diapason, la dynamique du groupe écartelée entre le plus motivés et ceux qui pâtissaient de l'altitude et des conditions météo plutôt rude… Au matin, je suis redescendu tranquillement avec mon client et l'un de ceux de Paulo, au Low camp de base, tandis que Paulo et son groupe allaient gravir "notre" sommet, devenu très tendance !
Cette nuit, ils vont tenter de nouveau l'ascension de l'arête. Il reste trois jours pour y parvenir et redescendre au camp de base. Quant à moi, après avoir laissé mes clients se reposer au Low camp de base, les pieds dans l'herbe et au soleil, je suis parti vers la partie opposée du cirque glaciaire . Je n'ai emporte qu'un matériel léger. Au pied du Jagdula, j'ai aménagé un petite plate-forme et installé mon duvet. Demain ,je vais essayer de trouver des voies pour aller faire des photos et des images des cordées de Paulo, je serai juste en face d'eux.
Mais pour l'heure, je suis tout seul dans la montagne. C'est une expérience étonnante qui me ravit. Je suis assis sur mon caillou à regarder le ciel, la nuit noire sans aucune lumière parasite et sous un ciel constellé d'étoiles. Ici, on fait vraiment du bel alpinisme même sur de "petites" montagnes. On se sent vraiment très loin.
Précédente chronique:
Montagne sauvage et technique alpine
Revivre l'expé de 2009 sur Libévoyage

Mythologies alpines,
le dernier ouvrage de François Damilano,
chroniqué dans Libération.
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