Contre vents et gelées, récit d'une ascension entre ciel et neige pour atteindre le Mont-Blanc. Jusqu'à la béatitude.
Larmes. Inattendues et irrépressibles. Il est à peine sept heures du matin, le ciel a rosi, puis foncé depuis le lever du soleil, le vent emplit nos oreilles et fait bruire nos vêtements comme des voiles. Il n’y a plus rien devant nous, plus rien sur les côtés, que des vallées et des sommets à perte de vue, du massif du Grand Paradis à la ville de Chamonix très, très bas. Mis à nu par le long effort, armure du quotidien en morceaux après quatre heures d’ascension, on a la vue brouillée par l’image de ceux qui nous manquent, qu’on aimait et qu’on a perdus, avec qui on aurait voulu partager, au retour, cette émotion intime d’être parvenu là, au sommet du Mont-Blanc, à cheval entre France et Italie. Mais un pas de côté, et les larmes se transforment en sourires puis en rires, c’est la joie qui l’emporte en regardant Anne, la compagne de cordée et Pascal Frérot, le guide… On s’enlace. Surprise en contemplant ce paysage à nos pieds, tout semble un peu «écrasé» vu de si haut, et incrédulité au terme d’une ascension loin d’être gagnée d’avance. Qui a dit que gravir le Mont-Blanc était facile?
Primordiale, l’acclimatation.
Pour mettre toutes les chances de notre côté, on a opté pour un stage Mont-Blanc en cinq jours. Une formule douce que «Terres d’Aventure a créée il y a trente ans», précise Philippe Bonano, responsable à Chamonix de ces circuits pour le tour opérateur. «Les trois premières journées sont une initiation à la haute montagne, avec deux courses en altitude, en cordées, sur un terrain crevassé, et deux nuits en refuge.» Pour nous, citadins des plaines, il s’agit de déclencher les mécanismes physiologiques d’acclimatation à l’altitude, mais aussi de nous habituer à marcher encordés, avec un sac à dos, des crampons, un piolet…
Samedi, de Chamonix on monte au refuge Albert-1er à 2700 mètres d’altitude. Ballade sans souci : départ du village du Tour, à 1453 mètres, pour emprunter la télécabine de Charmillon puis le télésiège du Col de Balme. Ensuite, on monte tranquillement mais en traversant de longs névés – on est fin juin mais il neigeait encore la semaine dernière.
On découvre ou renoue avec les us et coutumes des refuges: enlever les grosses chaussures, trouver chaussons à son pied, ranger piolet et bâtons, avant d’avoir le droit de pénétrer dans la salle commune. Au menu aussi de cette première nuit, les joies du dortoir: bats flancs surchargés, ronfleurs impénitents, voisins envahissants et premiers symptômes d’une acclimatation en cours: maux de tête, intestins gargouillants, nausées. A cinq heures, enfin, on se lève.
Dimanche, la douche froide.
Hélas, ce matin, il fait très froid, on n’y voit pas à un mètre tant le brouillard est dense. Les guides forment deux cordées de cinq. Une lente progression commence. Happé par l’avant, freiné par l’arrière, on peine à trouver un rythme au milieu de la cordée. Le paysage n’est qu’un camaïeu de gris, et les yeux se fatiguent à discerner les reliefs. Le froid pénètre les trois couches de vêtements, gagne les mains, les pieds. Le corps se contracte, s’ankylose. Mais où est donc le plaisir?
Nos guides Terres d’aventure, Pascal Frérot et Yves Astier, abandonnent le projet de monter au sommet de Tête-Blanche: le temps risque de se gâter encore et de rendre plus périlleuse l’arrivée au refuge de Trient, en Suisse, à 3170 mètres. Judicieux car le brouillard se densifie et on rate plusieurs fois le sentier qui monte au refuge. Enfin, le voilà, havre chaleureux après une journée glaciale, qui a douché notre espoir de réussir à gravir le Mont-Blanc. Le moral est entamé. «Sur les 300 à 400 personnes qui chaque jour durant l’été tentent l’ascension du mythique sommet, seuls la moitié y parviennent, avait précisé d’entrée Philippe Bonano. Et le taux tombe à un tiers pour les cordées sans guide.» «Aujourd’hui la plupart des clients ne veulent pas faire de montagne mais faire le Mont-Blanc», déplore Yves Astier, «et beaucoup d’entre eux n’ont jamais chaussé de crampons auparavant. C’est leur première sortie en montagne, et souvent la dernière, alors qu’avant, le Mont-Blanc, c’était un aboutissement.»
De toute façon, si le mauvais temps se maintient, on peut faire une croix sur le sommet. Car en altitude, le froid s’intensifie: tous les 1000 mètres, la température perd 7 degrés. Au sommet du Mont-Blanc une température de -10° sans vent tombe à -30° avec un vent de 30 à 35 km/h. Ce que notre groupe apprend aujourd’hui, c’est la «versatilité» de la montagne: même une course réputée facile peut se transformer en enfer si le vent se lève, s’il neige, si le brouillard ou la tourmente s’en mêlent.
Dans l’après-midi, nos guides proposent un «atelier cramponnage». On traîne un peu, plus enclin à rester calfeutré, à bouquiner dans la chaleur du refuge. Mais on se résout à sortir dans le froid. Très vite, à force de descendre et de remonter les pentes de neige, de travailler le planter de crampons et de piolets, ou la position des pieds, on se réchauffe. Surtout, on s’amuse, on apprivoise ces engins aux pointes acérées. Et l’exercice s’avérera très profitable le lendemain.
Sous le soleil exactement.
Le lendemain, la montagne est tout autre. Le soleil est là qui dénoue les tensions, délie les muscles et sculpte un paysage de courbes, pics et arêtes, tout blanc sur fond bleu. Nos crampons accrochent la neige douce, la cordée gagne en fluidité jusqu’au glacier puis au col du Tour. De là, nous montons à l’assaut de l’aiguille du Tour (3542m). Sur neige et rocs, l’escalade en crampons est une douce préparation à l’Aiguille du Goûter sur la voie normale d’accès au Mont-Blanc.
Lundi soir, de retour à Chamonix, chacun refait son sac à dos, le déleste ou le complète… C’est l’accalmie avant le grand jour.
Mardi matin, sept heures. A l’orée de la deuxième partie du stage, devant les bols fumants de thé et de café, on observe le stress à l’œuvre dans le groupe : il y a celui qui n’a quasiment pas fermé l’œil mais a gravi dix fois le Mont-Blanc dans ses cauchemars, celle qui n’a pas digéré la tartiflette de la veille et fait grise mine, l’obsessionnelle qui ne cesse depuis la veille de faire et défaire son sac à dos et finit par s’embrouiller les bâtons. Mais la chance est avec nous: pour la première fois depuis notre arrivée à Chamonix, le Mont-Blanc se découvre, brillant sous le soleil, attirant comme un aimant.
Téléphérique de Bellevue aux Houches puis Tramway du Mont-Blanc, le petit train bleu à crémaillère, le plus haut de France, qui monte jusqu’au Nid d’Aigle à 2372m. Débarqués à l’heure où la rosée rafraîchit encore l’herbe et les boutons d’or, randonneurs et alpinistes s’ébrouent avant d’emprunter le large sentier qui mène au Désert de Pierre Ronde, la porte d’entrée dans le monde minéral où nous demeurerons durant deux jours. L’austérité du rocher est adoucie par la neige qui feutre la montée. A mi-chemin, on chausse les crampons. La traversée d’un long névé permet de rejoindre le refuge de Tête-Rousse. Pic-nic au soleil avec vue sur le glacier.
Avant de repartir, les guides - désormais un pour deux clients, c’est la norme pour l’ascension du Mont-Blanc-, encordent leurs troupes. Dès qu’on a remonté le glacier, la pente se redresse, puis se mue en une série de vires qui mène à un grand couloir. On le traverse le plus vite et le plus calmement possible. Ici, les chutes de pierres sont très fréquentes et le casque obligatoire. Puis on aborde la longue échine rocheuse, où se mêlent neige et rocher. Les crampons crissent, les gestes ralentissent sous le soleil tapant. Refuge en vue. Encore quelques mètres. Quoi qu’il arrive demain, nous aurons déjà fait une belle course, nos jambes raides en attestent !
Au Refuge du Goûter, à 3800 mètres d’altitude, il faut faire la queue pour obtenir son numéro de dortoir, faire la queue pour commander un coca, faire la queue pour aller aux toilettes -ce jour là, un seul fonctionne pour l’ensemble du refuge !- installer rapidement ses affaires sur sa couchette pour éviter les invasions… Pourtant, c’est le début de la saison et le refuge, qui compte 100 places, connu pour être surfréquenté, ne subit pas encore ses affluences records. Du balcon, si on évite la vision un peu sordide de la file devant l’unique WC (et les odeurs), on surplombe de gros séracs aux allures de vieux bunkers, on contemple la fine arête de Bionnassay. La mer de nuages monte peu à peu, recouvre le sentier qui grimpe de Tête-Rousse et laisse apercevoir, dans ses échancrures, des bouts de la vallée de Chamonix. A côté de nous, deux grands gaillards slovaques préparent une soupe sur leur butagaz et nous invitent à goûter leurs saucisses aux herbes. Ils n’avaient pas réservé au refuge, le gardien les laissera dormir dans la salle à manger mais à eux d’assurer leur repas. Ce soir, 30 personnes sont montées sans réservation: elles dormiront sur les tables. Au refuge du Goûter, c’est une habitude malgré tous les efforts de sensibilisation, il y a toujours des alpinistes pour s’aventurer sans réservation.
Le repas avalé, on va se coucher, malgré la lumière du jour: il faut anticiper la journée de demain.
2 heures. Branle-bas de combat dans le dortoir, tout le monde s’active, s’habille, replie les couvertures. Sur la terrasse, c’est le chaos: à la lumière des lampes frontales, il faut jouer des coudes pour se ménager un peu d’espace, enfiler le baudrier, chausser les crampons… Vite partir, échapper à cette foule, respirer.
2h45. Encordées derrière Pascal, on s’élève enfin au-dessus du refuge pour aller chercher la crête neigeuse de l’aiguille du Goûter. On traverse le «camping», la zone où les alpinistes rustiques plantent leurs tentes, mais dans l’obscurité de la nuit, on n’aperçoit que le long serpent de frontales qui nous précède. Deux heures durant, on marche ainsi de petite bosse en petite bosse, jusqu’à une grande pente qui mène au dôme du Goûter. Les jambes sont lourdes, les tendons tiraillent sous le mollet et le froid insistant se glisse dans les moufles, dans les chaussures. On marche, le cœur étreint par l’angoisse de craquer. On a peur de soi.
Sur le Dôme, notre guide organise une pause à l’abri du vent: thé chaud, barre énergétique. Mais le simple fait d’enlever les gants provoque un début d’onglée. Alors on ne s’attarde pas, on traverse le Dôme, attentif à garder le rythme imprimé par Pascal, de son pas sûr, lent et régulier. Des nuées roses apparaissent à l’horizon mais on peine à évaluer le temps: celui qui s’est écoulé depuis le départ, celui qui reste pour se hisser au sommet alors que l’on se sent si lourd. On fait de petits pas pour économiser son souffle. On garde ses pensées pour soi, histoire de ne pas stresser les autres: mais à l’intérieur, ça bouillonne. Et curieusement s’entrelacent les sensations: mal aux mollets, main ankylosée à force de serrer le bâton, souffle court, mais aussi images fugitives, souvenirs d’autres courses, d’autres sommets, en Italie, en Suisse, au Népal, qui agissent comme des talismans, nous rappelant que cette fois aussi, il y aura une fin à la montée…
Pascal nous montre, à gauche, l’observatoire scientifique Vallot puis nous conduit sur le flanc de l’abri Vallot. Arrimé à 4262 mètres aux Rochers foudroyés, il est destiné à abriter les alpinistes en détresse. On a déjà deux heures de marche derrière soi et au moins autant à accomplir. Devant nous, la pente raide de l’arête des Bosses. Pas question de se relâcher: thé (inutile de sortir la gourde, l’eau a gelé), fruits secs… Dix minutes et c’est reparti.
Ça se corse, ça monte droit, on peine à lever les genoux… On voudrait ralentir, souffler un peu mais l’impératif au contraire est de se caler dans le rythme du guide, de faire obscurément confiance à son allure de métronome… Alors on se tait, on avance. Une bosse, puis une autre, mais ce n’est pas fini. Devant nous, de nouveau une belle pente. Mais où est donc le sommet? Désormais, on s’interdit tout regard vers le haut. C’est d’autant plus facile que la lumière du jour levant irradie les sommets alentour, dévoile un paysage tout en rose et mordoré, qui donne des ailes. Mais soudain, la pente se redresse encore, forçant le regard à s’élever aussi pour découvrir la superbe arête neigeuse qui file vers le ciel bleu foncé.
Mercredi 6h50. Le sommet, les larmes. Le plaisir d’un moment unique, d’embrasser un paysage qui semble très très bas ou très très loin. Bien sûr, il faudra redescendre, et avant de reprendre dans l’après-midi le tramway du Mont-Blanc, les jambes vont devoir détricoter deux jours de montée ! Mais pour l’heure, on savoure ce moment éphémère et parfait, sous le soleil et dans le vent.
Les photos
Photographe indépendant, Pascal Tournaire est spécialisé dans les prises de vue en terrains extrêmes. Depuis vingt ans, il suit les meilleurs alpinistes sur les plus belles montagnes du monde.
Il vit au pied du Mont-Blanc et parmi les livres qu'il a publiés, il en a dédié un, en 2006, au Toit de l'Europe: Mont Blanc, les 100 plus belles photos, éditions Catapac.
Pratique
Quand ?
La période la plus favorable va de juin à septembre.
Comment ?
Un tiers des cordées sans guide atteint le sommet. Ne vous privez pas du savoir-faire et de la connaissance du milieu d'un professionnel, pour votre sécurité et pour apprécier pleinement l'aventure.
Où ?
Vous pouvez vous adresser à un guide indépendant, à la Compagnie des Guides de Chamonix ou au Bureau des guides de Saint-Gervais ou à un tour opérateur : Allibert, Atalante, Terres d'Aventure.....
Avant
Il est possible de gravir le Mont-Blanc en deux jours si vous êtes en forme physiquement et déjà acclimaté à l'altitude. Sinon, mieux vaut prévoir dans la semaine précédente quelques courses en altitude ou opter pour un stage Mont Blanc en cinq jours.
A lire:
Un topo-guide Mont Blanc, 4810m, de François Damilano, JmEditions.
Un beau livre pour rêver: Mont-Blanc jeu de regards, Pierre Louis Toy et Corinne Tourrasse, Editions Glénat.