Je vis depuis deux mois à Buenos Aires pour réaliser le terrain d’investigation de ma thèse sur les mouvements féministes du pays.
(Reportage rédigé en mars 2012 dans le cadre du concours)
Je ne sais si j’ai la décalcomanie de ce célèbre «indignez-vous» français mais en tout cas il me plaît beaucoup car je me sens non plus seulement spectatrice mais actrice. Je travaille pour une organisation féministe qui lutte pour la dépénalisation de l’avortement en Argentine. L’air de Buenos Aires rend libre et intrépide. Buenos Aires est la ville de toutes les luttes, de toutes les révolutions, de toutes les revendications. C’est une ville qui respire par ses luttes. Buenos Aires vit au rythme du tango et des indignations pacifistes. La politique se fait aussi et surtout dans la rue. Un mois de mars à Buenos Aires c’est comme un air de tango qui ne s’arrête jamais, c’est une lutte pour l’accession à des droits fondamentaux que nous, Français, avons déjà acquis de haute lutte. J’ai vraiment l’impression qu’aujourd’hui Che Guevara pourrait être une femme !
8 mars, Journée internationale de la Femme : « sous les pavés l’espoir ! »
Dans la clarté assommante et la chaleur qui colle, nous foulons les pavés de la place de Mai, cette place où chaque jeudi, depuis la dictature des années 70, puis après le retour de la démocratie, se réunissent les mères et grand-mères de tous les disparus. Nous avons arpenté les rues porteñas depuis la Casa Rosada, bâtiment présidentiel de stuc rose, jusqu’au congrès, lieu du pouvoir par excellence. La journée de la femme a débuté avec une ronde des mères de la place de Mai, le spectacle le plus saisissant et émouvant auquel j’ai pu assister ici. Les visages de ces «femmes de la place de Mai» portent les stigmates d’un lourd passé. Elles portent leur foulard blanc (représentant les langes de leurs enfants disparus, enlevés, torturés, assassinés en secret) soigneusement attaché autour de la tête. Je les trouve belles, fascinantes et courageuses.
Les Argentins ont un passé très lourd mais l’espoir que j’ai pu lire dans leurs yeux, sur leurs banderoles, dans leurs paroles est un bel exemple de dessein inachevé. Ce dessein inachevé s’est transformé en une conquête féministe du XXIe siècle ralliant femmes et hommes qui brandissent la bandera du féminisme et esquissent une douce révolte au son des percussions et des tambours. Le groupe de féministes pour la dépénalisation de l’avortement avait monté un stand à l’aide de pinceaux et de peinture violette (la couleur du féminisme). Les slogans foisonnaient sur les épaules, les bras, les mains de chacun selon leur inspiration. Toutes arboraient les slogans de la liberté et elles se sentaient d’autant plus libres, comme si ce jour-là était un exutoire pour elles, car leurs maris ou leurs compagnons n’étaient pas forcément présents. Certaines écrivaient fièrement sur leurs bras "Libre, linda y loca" tandis que d’autres voulaient exprimer leur engagement profond pour la dépénalisation: «c’est moi qui décide, mon corps m’appartient». Chacune d’entre elles connait dans son entourage proche une amie, une sœur, une nièce, une élève qui est décédée suite à un avortement clandestin.
Nous Françaises ne mesurons pas toujours la chance que nous avons, ni les droits que nous avons obtenus. Simone Veil a osé braver les tabous de la droite parlementaire en 1975 mais ici les femmes n’ont pas encore le droit d’avorter. 80 000 femmes en meurent par an. Leurs principales revendications sont la dépénalisation de l’avortement, une protection plus large des femmes travailleuses (on est encore loin de demander l’égalité des salaires), une reconnaissance de la femme dans la société et non simplement en tant que mère. La place de la femme dans la société argentine est une lutte de tous les jours. Jean Ferrat déclarait avec Aragon "la femme est l’avenir de l’Homme", et je dois dire que ce joli vers correspond parfaitement à cette journée explosive.
Vous auriez vu ces femmes, le regard empli d’espoir et de rébellion pacifiste arpenter les rues de Buenos Aires avec, à la fois, de l'assurance et une fragilité touchante. Je regardais cette foule et j’avais de l’admiration, c’est la première fois où je me suis sentie plus Argentine que Française. Ces femmes se réunissent plusieurs fois par semaine, elles organisent des séminaires, ce sont en même temps des militantes et des intellectuelles. Bien loin du penseur ou du poète dans sa tour d’ivoire, elles pensent le monde et agissent. L’art est leur meilleur exutoire et une belle façon de dénoncer les causes qu’elles défendent. Les intellectuelles et universitaires se mêlent à la classe populaire pour créer un mélange détonant ancré dans la réalité et qui leur permet d’exister. La plupart des jeunes et des ados ont déjà une conscience politique. Et je me sens si proche d’eux ! C’est fascinant et magnétique de voir à quel point, de l’autre côté de l’Atlantique, ces idéaux existent et prennent vie.
24 mars: Le coup d’éclat pour un passé qui ne passe plus.
Le 24 mars est le jour de la commémoration de la dictature, jour du coup d’état militaire et de l’instauration de la première junte dirigée par le dictateur Videla et de l’imposition d’un régime qui provoquera un grave traumatisme et fera près de 30 000 disparus.
Chaque manifestant brandissait la photo en noir et blanc d’un des disparus. Une des femmes de la place de Mai a égrené au micro devant des millions de personnes des noms de disparus à en faire froid dans le dos. Les Argentins viennent en famille, une jeune femme que je ne connaissais ni d’Eve ni d’Adam m’a même confié son bébé un moment durant la marche. Elle avait déjà cinq enfants qui couraient partout dans le cortège. J’avais l’impression de faire partie de leur famille. Toutes générations confondues, elles revivent le temps d’une journée, sans dramatisation excessive ni pathos, plutôt même dans l’allégresse, un passé qui ne passera plus. Videla a été jugé cette année alors qu’il reste encore de nombreux pays en Amérique latine qui n’ont pas encore jugé les commanditaires et les auteurs des pires horreurs qu’a vécues le continent depuis les années 70. J’ai marché des heures à leurs côtés, là encore j’ai eu l’impression que c’était mon pays et mon histoire. Vers la fin de la journée quand le soleil commençait à se coucher et à former un halo rosé presque rouge dans le ciel au-dessus de la place de Mai de nombreux artistes et musiciens ont rejoint la manifestation pour offrir un concert incroyable. Je n’ai pas compris toutes les paroles mais il est sûr que leurs chansons étaient engagées.
Le mois de mars est le mois de toutes les réminiscences en Argentine. S'il vous prend l’envie de traverser l’Atlantique, prenez votre billet pour le mois de mars et venez fouler les pavés de la capitale, sur la place de Mai au Congrès !
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Commentaires
Lu
08H57 27 OCTOBRE 2012
Je me retrouve tout à fait dans votre article !! j'ai passé un an à Buenos Aires où j'ai pu participé à l'encuentro nacional de mujeres à Tucuman, surement connaissez-vous ? Nous avons réalisé un petit reportage desssus, que voici
https://www.youtube.com/watch?v=f8eG_FqXBos
Profitez bien du pays ! Il me manque beaucoup...
Lorgnette
10H45 12 OCTOBRE 2012
"J’avais l’impression de faire partie de leur famille"
Votre texte est très intéressant. Dans cette phase d'arrivée sur votre "lieu", géographique et social, de travai, votre enthousiasme est important.
Mais vous êtes en thèse. Il vous faut donc peut-être aussi un peu plus de distanciation. Pour cela, pourquoi ne pas aller discuter avec "l'autre camp" ? Pas pour polémiquer, ni pour sympathiser, mais pour les écouter. Pour pouvoir passer de l'enthousiasme à l'analyse des discours des uns et des autres.
Bon courage !
Visiteur
23H10 10 OCTOBRE 2012
Bonjour, pour répondre à la question de Gihelle sur les sources des chiffres d'avortements clandestins, voici un début de réponse dans cet article:
"Environ sept cent mille avortements clandestins sont réalisés en Argentine chaque année, selon des organisations non gouvernementales pour le droit à l'avortement. Le ministère de la santé donne, lui, le chiffre de quatre cent soixante-dix mille pour l'année 2009. Une centaine de femmes en meurent chaque année"
http://www.lemonde.fr/ameriques/article/2012/10/10/un-avortement-apres-u...
Un argentin vivant en France, mais qui a toujours été scandalisé par les réactions moyenâgeuses contre l'avortement en Argentine (s'explique beaucoup par l'influence de l'église, encore à ce jour).
Visiteur
15H36 10 OCTOBRE 2012
Merci pour votre article. Je suis argentine et j'habite en France maintenant... Je suis très fier de mon pays et ses luttes.
Gihelle
12H20 10 OCTOBRE 2012
Juste par curiosité, pourriez-vous citer vos sources pour "80 000 femmes en meurent par an" parce que ça me paraît énorme comme chiffre ?
Merci pour cet éclairage, j'ai vécu à Buenos Aires et j'ignorais que l'avortement n'y était pas légal (même dans des cas de viol). Votre article illustre bien l'ambiance particulière qu'on y trouve.