Maladroite et précipitée, la grande ville des West Midlands jure avec le flegme dont l’Angleterre s’enorgueillit. Même le ciel y est différent. Alors qu’on le croit chargé de flotte, ce matin sous mes yeux, la métropole est en feu.
Joyau en sommeil
Lorsqu’il cède à son envie de ville, le soleil s’amarre à l’horloge de pierre qui veille sur le campus universitaire. Il est à la recherche d’un mur à lézarder, de briques à détourer. Il darde ses rayons sur le terrain de foot, et cligne de l’œil à Matthew Boulton qu’il a croisé il y a plus de deux cents ans, frappant la petite monnaie dans sa fabrique de Soho en compagnie de James Watt, et dont le nom s’étale aujourd’hui en grandes lettres sur un ensemble de logements estudiantins. Il tourne au dessus de l’hôpital pour enfants et en réchauffe un peu les chambrées. Curieux, il roule sur le tribunal Victoria qui rougit de son indiscrétion. L’argile ternie de sa façade s’empourpre et la rue baigne dans une lueur orangée. Seuls les magistrats sont indifférents aux caprices de l’astre : ils vont en hâte se rassasier à La Bastille, un des restaurants français où les moules s’accompagnent de Guinness.
Séparé du centre ville par une voie rapide, le quartier des bijoutiers goûte moins ce délice de lumière. J’imagine que les rues y furent un jour chamarrées par de précieuses gemmes. Je crois entendre le tintement du rubis roulant de son enveloppe de cuir sur le comptoir du joaillier. Hélas, à mesure que la carnation des hommes se délavait dans la grisaille de l’air, les couleurs et la musique du Jewellery Quarter s’éteignaient. Sans doute le soleil regrette t-il l’énergie dont vibrait le sol du temps de l’industrieuse cité. Pour l’heure, l’envie lui manque de surplomber de toute sa grandeur ce repaire endormi.
La Cathédrale Saint Philippe, elle, se dorlote dans ses bras. Tout autour, de maigres pelouses s’étoffent dans l’attente de l’été. Elles sont un des seuls coins verts de la ville ; ici on s’assoit sur le béton. En déclinant, le soleil pénètre les verrières du Symphony Hall où un orgue symphonique, roi des instruments, fait luire six mille tuyaux de chêne. Lorsqu’il plonge, épuisé, dans les eaux glacées des canaux de Brindley Place, ç’en est fini. On dit que ces canaux mènent à Manchester, mais on n’y voit guère plus la course du soleil.
La nuit est là. Une péniche vogue silencieusement et les rues pleurent dans l’ombre jusqu’à l’arrivée des filles et de leurs strass. Si seulement les diamants brillaient dans le noir !
Modernité qui dérange
Certains n’en font pas grand cas. L’argent ne dort jamais quand on sait où le trouver. C’est ainsi qu’à Colmore Row, territoire d’hommes d’affaires, les costumes sombres courent d’une banque à l’autre, et entrainent à leur suite les prix de l’immobilier. Il y a parmi eux des investisseurs qui voudraient voir la ville faire peau neuve. La parade est toute trouvée : fonctionnalité et attractivité. De l’efficacité et du symbole ! Main dans la main, acteurs privés et pouvoirs publics s’élancent.
En quelques années, sous l’égide du Big City Plan, l’urbanisme se déchaîne. Partout les tours poussent, partout les hommes creusent. Les grues me plaisent car elles ont du panache. Ce qu’elles accomplissent en revanche, me désole. Erigé sur de vieilles arènes tauromachiques, un centre commercial futuriste, bien plus vaste que celui construit dans les années 1960, annonce la couleur. On l’appelle le Bullring. Il est l’emblème de la ville. L’édifice est d’un bleu brillant, recouvert de petites soucoupes d’argent dans lesquelles se moire l’église Saint-Martin. Un taureau de bronze garde l’entrée et trois fenêtres arrondies s’ouvrent sur la gare de
Moore Street. L’une d’elles s’étire en un sourire constipé, une autre vomit une passerelle de verre. Et les guides, ébahis, vantent la promenade touristique offerte aux clients.
A Londres, on parle de la renaissance d’une ville offerte en pâture à la guerre, on loue sa modernité, on s’inspire de ses plans, une pluie d’acronymes juridiques s’abat sur ses boulevards. Birmingham est un phénix de verre et d’acier. Un phénix au drôle de chant, celui des ploucs anglais, les «brummies» dont l’accent est encore raillé dans tout le pays.
Pourquoi diable alors, croupir ici ? Pourquoi s’émouvoir d’une ville, dont la beauté somnolente fait place à une effervescence artificielle ?
Ce qui dure toujours
J’ai vu hier les diplômés de l’année parader sur Victoria Square et lancer très haut leur toque noire. Au milieu des mallettes et des mascottes commerciales, la scène se parait d’un charme un peu vieillot. Cette haie d’honneur dessinée par les professeurs chenus applaudissant à tout rompre le défilé de leurs ouailles m’a fait sourire. Des marches de la bibliothèque centrale, j’avais décidé de bouder une cérémonie dont la solennité m’apparaissait grotesque ; elle ne l’était pas. La bibliothèque en question sera bientôt démolie. Sa remplaçante est déjà sortie de terre sur Centenary Square. Elle se compose de trois cubes superposés, enrobés de cerceaux dorés. Arcs de la connaissance ? Là je tombe dans le piège des guides...
La vérité c’est que l’air de cette ville, chargé d’une poussière de béton et malmené par l’infatigable besoin qu’ont les hommes d’élaborer des «projets», me donne de la force. Ce qui me déplait me révolte, le reste fait naître en moi un ravissement de jeune fille. Birmingham me rend invincible. Les hommes et les femmes me bousculent, me doublent, me piétinent, mais je sais que je partage avec eux un lieu qui ne se foule pas du pied, un lieu que l’on ne pourra jamais abattre car il s’abrite dans les tréfonds de l’âme, un lieu secret et universel, qui chatouille le ventre de temps en temps : chez moi. Birmingham m’habite. Cela ne se détruit pas à coup de pioche.
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Commentaires
HETOR VIGO
10H48 15 OCTOBRE 2012
Birmingham m'épate avec sa Spaghetti Junction.