Istanbul n'a pas de légende, elle n'en a pas besoin, elle est sa propre légende. C'est la ville des pointes de jour et des levers de lune. A cheval entre l'Europe et l'Asie, entre terres et mers, c'est une ville sans continent.
Tour à tour Byzance, Constantinople puis Istanbul, elle est en même temps les trois à la fois. Capitale de trois empires, la mémoire de la perfection d'autrefois est partout. Ville géante, elle étend ses tentacules de part et d'autre du Bosphore et avale les collines de la Marmara.
La «ville unique au monde» pour Pierre Loti, est chargée d'Orient et de mystères. Sa corde d'Or amarre la réalité au rêve. Être pour quelques jours son habitant, c'est partir à l'abordage du songe. Ville énorme, monstrueuse, on ne sait pas par où la prendre, j'ai donc décidé de raconter Istanbul par l'arrivée. Regard de voyageuses ensommeillées sur une ville qui sait se faire désirer.
Après 24 heures de bus depuis Alep et la Syrie, en traversant la somptueuse Cappadoce puis l'ennuyeuse Ankara, nous sommes arrivées à Istanbul vers 2 h du matin le dos meurtri, les yeux mi-clos et les membres engourdis. La ville nous accueille dans sa gare routière peuplée des ombres immenses de bus en partance ou tout juste arrivés. Dans cet espace lugubre et inquiétant, ils sont plus nombreux que les hommes et pèsent comme un couvercle étouffant. Dans cette zone de transit, entre le voyage et l'arrivée à destination, le milieu de la nuit et le début du jour, sachant Istanbul toute proche mais sans savoir comment la rejoindre, notre situation a quelque chose d'absurde. L'impression dominante est d'être aux frontières de la ville. Frontières que la fatigue, la difficulté à nous faire comprendre et l'indifférence de nos compagnons de voyage rendent infranchissables pendant plusieurs instants. Finalement un minibus arrive en trombe et charge les voyageurs qui se pressent autour de lui comme autour du fil qui les raccrocherait à la ville, à la vie. Nous nous frayons un passage et montons dedans sans être tout à fait sûres de sa destination.
Istanbul s'est faite désirer. Sa gare routière est sa duègne qui met ses prétendants à l'épreuve, la valve qui régule les flux entrants et sortants de courtisans aspirés puis rejetés par la ville impériale au rythme de ses battements cardiaques.
L'épreuve franchie, il nous reste à pénétrer dans la ville. Déposées sur le bord d'un trottoir désert le long d'une large avenue que n'éclairent que quelques panneaux publicitaires, on aimerait pouvoir demander notre chemin aux chats errants. Nous sommes des vagabondes à qui une ville inconnue appartient encore pour quelques heures avant qu'elle ne s'éveille et que nous ne soyons plus que des touristes aisément repérables. Nous cherchons les rives de la Corne d'Or mais
Istanbul se cache encore à nos regards. Sans idée aucune de notre emplacement, nous abandonnons la carte et la boussole et avançons à l'aveugle, jusqu'à ce que le ciel nous envoie la direction à prendre: le croassement des mouettes, que nous imaginons proches du Bosphore, est désormais notre guide. Les yeux comme bandés, l'ouïe à l'affût, nous nous en remettons à leurs cris rauques et stridents. Puis l'odorat prend le relais à mesure que l'air salin envahit l'atmosphère.
Aventure à l'aveugle, aventure des sens, nous recouvrons la vue en arrivant sur les rives de la Corne d'Or en même temps que les premiers rayons d'un soleil encore invisible.
Istanbul qui n'était qu'un mirage se dévoile alors que nous posons nos sacs et nos corps fatigués sur le béton des berges. Femme couchée et endormie, elle s'étale de part et d'autre du cours d'eau en suivant les courbes des collines qui le bordent. Nous devinons ses formes qui se dessinent à mesure que la lumière du jour gagne sur l'ombre de la nuit. Les nombreux minarets byzantins de la mosquée Bleue ou de Sainte Sophie sont autant de fines flèches qui saillent l'horizon de cette
ville basse. «Portes du ciel et de la terre», ils sont si fins qu'ils paraissent fragiles à côté de la tranquille rondeur des dômes des mosquées. Istanbul monte à l'assaut des collines de la Marmara et s'étale jusqu'à se confondre avec l'horizon. Le paysage s'irréalise lorsque le soleil se montre en même temps que la ville qu'il éclaire enfin. Tous les deux se répondent, chacun des deux astres magnifiant l'autre, donnant l'impression d'une harmonie parfaite entre le lieu, le cosmos et la
ville. Le temps n'a plus de prise alors que les cieux et Istanbul s'embrasent et s'embrassent. Le silence s'impose face au spectaculaire événement de la naissance d'un nouveau jour sur la ville millénaire. C'est comme si jusque là Istanbul se cachait à nos yeux pour mieux apparaître et se laisser contempler dans toute sa splendeur.
Ce spectacle nous a fait oublier les habitants qui, peu à peu, reprennent possession de l'espace: nous sommes expulsées de notre lieu d'éternité qui s'avère être le point d'embarquement des nombreux bateaux bus qui traversent la Corne d'Or. Le bruit s'empare de la ville en même temps que ses habitants la réinvestissent. L'espace devient territoire: la mélodie de la langue turque emplit l'air, les sirènes des bateaux brisent le silence et couvrent le son des vagues, des minarets jaillit l'appel lancinant et ensorcelant à la prière du matin.
Le soleil transforme le cours d'eau sombre et mystérieux en un bijou éclatant. La couleur d'Istanbul est le bleu profond et lumineux de sa Corne d'Or. Ce n'est pas un bout de fleuve domestiqué, contrôlé, enserré par la ville mais un bras de mer large, puissant et libre qui fait partie intégrante d'Istanbul sans lui être inféodé. Il est son artère vitale, source de fraîcheur dans la chaleur étouffante de l'été, poumon économique par où arrivent chalutiers, plaisanciers et porte-conteneurs, lieu de rêverie où «bercer (son) infini sur le fini des mers», voie de passage qui relie la rive droite à la rive gauche, Galata et Beyoglu au quartier du Grand Bazar, Istanbul au Bosphore. De cette ville qui s'étale impunément et sans cohérence, la Corne d'Or est le squelette qui en soutient le déploiement.
Nous traversons l'immense pont qui la franchit. Premières clientes d'un des multiples cafés logés dans son armature, sur l'eau et sous la route, nous petit déjeunons en plein soleil, nos corps se détendant progressivement au contact de ses rayons déjà chauds. Enfin dans la ville mais encore dans un entre-deux entre rive droite et rive gauche, le regard porté sans aucun obstacle vers l'embouchure de la Corne d'Or, les palais de Topkapi et de Dolmabahçe, puis le Bosphore, nous
nous enivrons d'espace infini et de lumière.
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Commentaires
Into
12H45 05 DECEMBRE 2012
Il y a quand même des éléments bizarres dans ce texte : tout d'abord "minarets byzantins" (ce qui n'existe pas); d'autre part, même si une distinction semble établie entre Bosphore et Corne d'Or sur la fin, il semble y avoir une confusion dans le reste du texte entre ces deux éléments.
La Corne d'Or est en effet présentée dans le texte comme "l'artère vitale" de la ville, ce qui est loin d'être le cas, surtout par rapport au Bosphore qui est bizarrement présenté comme quasiment secondaire et accessoire. Or c'est bien l'inverse que l'on peut constater, et de loin. De la même façon, peu de "plaisanciers" sur la Corne d'Or, encore moins de "porte-conteneurs". Si le nom "Corne d'Or" est poétiquement évocateur, la réalité est bien différente.
Olivier
11H01 05 DECEMBRE 2012
Une ville merveilleuse, fort bien décrite dans ce joli texte.
J'ai eu la chance d'y passer une douce semaine au mois d'avril de cette année. En tout franchise j'ai une terrible envie d'y retourner pour au moins 15 jours afin de découvrir encore plus les charmes de cette grande cité.
Istanbul : il y fait bon vivre :)
Visiteur
23H34 04 DECEMBRE 2012
Euh non...au temps pour moi, j'ai mal lu la fin de l'article..
Visiteur
23H32 04 DECEMBRE 2012
Ne confondriez vous pas Corne d'Or et Bosphore par hasard ?
pascal vanves
16H26 04 DECEMBRE 2012
joli texte inspirant et inspiré...
mais vos "minarets byzantins" sont une erreur à corriger.