«What's up, guys ?» La question est posée en anglais. Mon accent et ma peau blanche trahissent mes origines. Les Gringos, on les repère tout de suite dans les favelas de Rio.
Elle vient d'un jeune soldat en tenue complète: treillis, rangers, sac à dos, fusil de combat, casque et lunettes de soleil. Lui et ses deux comparses ont suivi notre petit groupe à l'écart de la rue principale, devant la maison où une violente confrontation a éclaté entre des habitants du quartier et un groupe de soldats il y a quelques mois, selon le journaliste qui nous fait la visite.
Il n'attend pas de réponse. Le message est clair, il est temps de dégager. De toute évidence, nous ne sommes pas les bienvenus. Le journaliste termine sa phrase, puis nous repartons d'un pas faussement décontracté vers la rue. S'il nous arrivait quelque chose ici, personne n'en saurait rien.
En novembre 2010, le Complexo do Alemão, cet ensemble d'une douzaine de favelas situé dans le nord de Rio de Janeiro et qui abrite environ 200,000 personnes, a reçu la visite d'une opération de choc venue mettre les leaders du trafic de drogue local à la porte, qui ont déguerpi comme des lapins. L'armée a pris leur place, avec pour but de terminer le nettoyage de la région pour ensuite laisser s'installer une force permanente de « pacification », comme il en existe maintenant dans une vingtaine de favelas de la ville.
Il ne s'agit pas seulement de sécurité. Avec l'armée arrive progressivement toute une série de services publics et privés qui visent à formaliser ces quartiers autrefois hors-la-loi : électricité, internet, collecte des ordures... Il faut désormais payer ses impôts et respecter la loi de l'État et non plus celle des trafiquants. La logique est humanitaire, mais aussi capitaliste. Grâce à la croissance, les millions de Brésiliens qui commencent à peine à sortir d'une pauvreté extrême peuvent venir gonfler les rangs des contribuables, et les coffres de l'État.
Nous sommes arrivés en haut de la colline par le tout nouveau téléphérique – de construction française – qui relie les différents quartiers du complexe. Ce moyen de transport public innovateur et tape-à-l'œil fait la fierté de la mairie de Rio. Désormais, il est devenu un lieu de passage obligé pour les visiteurs importants – François Fillon et le Prince Harry y ont eu droit. Une visite au Christ Rédempteur, un petit coup de samba, un tour en téléphérique, et voilà. Welcome to Rio.
Le trajet dure une vingtaine de minutes. La favela défile à des dizaines de mètres sous nos yeux, immense et rougie par la brique nue des maisons entassées les unes sur les autres. Parfois, on aperçoit les jeeps de l'armée circuler sur les routes sinueuses, des cerfs-volants qui gigotent, des enfants qui jouent sur les pentes rocheuses. On flotte dans l'air de colline en colline. C'est marrant, le téléphérique. On dirait Disneyland.
Dans notre cabine, nous entamons la conversation avec la femme assise à côté de nous. Elle utilise le téléphérique maintenant qu'il est là, mais personne n'a demandé l'avis des habitants. Est-ce que ça valait la peine d'expulser tous ces gens de leurs maisons pour construire les stations? Le système de minibus et de moto-taxis fonctionnait très bien... Puis la conversation dérive sur la pacification. Son fils s'est fait malmener par les soldats l'autre jour, alors qu'il n'avait rien fait. Une histoire parmi tant d'autres.
Les habitants des favelas réservent un accueil plutôt tiède aux forces de pacification. Certes, personne n'aimait vivre sous la tutelle des trafiquants. Les enfants n'ont plus à grandir au milieu des AK-47 ou se faire enrôler par les gangs pour servir de chair à canon. Mais l'armée arrive sans consultation préalable de la communauté, sans connaître ni le terrain, ni les résidents, bouleversant les règles sociales établies, et exigeant le respect d'une population qui n'a toujours connu de l'État que ses policiers corrompus ou ses prisons sales et surpeuplées. S'en suivent invariablement des conflits, parfois des abus... Et puis, avec l'arrivée du calme et des services, le prix des loyers augmente, et il faut désormais payer l'électricité que l'on volait autrefois. Une augmentation du coût de la vie dure à encaisser, et qui signifie parfois un départ vers des quartiers plus abordables, mais aussi plus éloignés et parfois plus dangereux.
Pour les autres, la pacification est une bouffée d'oxygène dans une atmosphère étouffante causée par la violence urbaine. La vie devient un peu plus normale, ou un peu moins anormale. Ils ignorent ou veulent ignorer que la violence migre vers des quartiers plus éloignés, que les problèmes de fond (corruption, échec des politiques publiques, etc.) ne sont pas réglés. Tant pis, donc, si la pacification entraîne des dommages collatéraux. « C'était pire avant », se rassurent-ils. J'ai du mal à leur en vouloir. Il faudrait être né et avoir grandi à Rio pour savoir ce que ça fait de se retrouver avec un flingue sur la tempe au milieu de la rue pour quelques reals, de se faire avoir sans cesse par le gouvernement, de voir son fric partir dans la poche de politiciens véreux, de ne pas pouvoir croire en l'avenir, d'avoir en permanence le goût de l'amertume et des désillusions dans la bouche.
Rio change, le Brésil change. La pacification, la Coupe du monde, les Jeux olympiques, la croissance économique... Tous veulent pouvoir espérer que la « ville merveilleuse » pourra pleinement mériter son surnom à nouveau. Aux dernières nouvelles, le village des Jeux Panaméricains de 2007 s'enfonçait dans le marais sur lequel il a été construit, la FIFA souhaitait « botter les fesses » de la fédération brésilienne de football pour son manque de rigueur dans les préparatifs de la Coupe, et la croissance avait fortement ralenti.
Au retour, je m'aperçois que sur les murs de la station de téléphérique sont peints en grand les mots « éducation », « santé » et « culture ». Comment ne pas soulever l'ironie de la chose, alors qu'à Alemão à peine la moitié des enfants sont scolarisés, que l'accès aux services de santé est dérisoire et les services culturels inexistants. À la sortie de notre tour de manège, nous sommes accueillis par de la musique classique diffusée par des haut-parleurs, puis par l'effervescence de la rue. Alemão est déjà loin.
D'autres infos avec Easyvoyage sur vos voyages
Commentaires
Pedro
01H14 09 OCTOBRE 2012
Ouverture de la bibliothèque du Complexe des Alemao :
http://envolverde.com.br/educacao/criancas-do-complexo-do-alemao-ganham-...
Pedro
00H52 09 OCTOBRE 2012
La moitié des enfants ne seraient pas scolarisés dans le complexe des Alemao ? Aucune activité culturelle ? Dommage que vous vous éloignez de la réalité en fin d'article car, pour le reste, l'analyse est plutôt correcte. La complexité de la situation des "communidades" mérite que l'on descende du téléphérique pour faire une vraie enquête de terrain. Abraços !
ski
18H42 08 OCTOBRE 2012
Je suis toujours très triste et deçu avec les reportages sur le Brésil, car les journalistes français parlent oujours des mêmes sujets: favelas et criminalité. Avec autant des sujets intéressantes: l'immigration réussi, le melange de races et cultures, le positivisme du peuple, la nature...Ce manque de créatiité est vraiment domage.
Visiteur
13H03 08 OCTOBRE 2012
Et malgre tour cela le Bresil a depasse la France en tant que puissance economique !