Au fond d'une vallée, quelque part dans la steppe mongole, Khujirt. Il n'y a pas de route goudronnée pour accéder à la ville, du moins pas encore.
Lors de notre arrivée, peu après le coucher du soleil, les éclairages épars des habitations plongés dans une obscurité rose naissante se dissimulent dans un nuage de poussière. Les dernières allées et venues de camions de gravier, crapahutant sur des pistes de terre défoncées s'étiolant dans les collines tels les bras d'un delta, avaient formé cet étrange brouillard. L'image est surréaliste. La route s'arrête pourtant non loin de là, à Karakorum, éphémère capitale de l'empire mongol des successeurs de Genghis Khan. Plus loin, c'est la piste. Les Mongols vivant dans la steppe ne cherchent pas la modernité, mais la modernité les rattrape, et avec elle, de riches investisseurs miniers qui cherchent un accès rapide aux précieux minerais cachés depuis des millénaires sous la steppe.
Les derniers mètres sont chaotiques. Notre chauffeur avance tout droit à travers le talweg en direction d'un groupe de bâtiments aux confins de la ville, mettant à rude épreuve les amortisseurs de notre citadine. Ma première surprise en sortant du véhicule se trouve au-dessus de moi. La nuit tombée a révélé un tapis d'étoiles comme je n'en avais pas vu depuis longtemps. Khujirt est une de ces rares villes au monde encore baignées par la lumière de la voie lactée. Les températures sont déjà basses en cette soirée de septembre et on me presse de rejoindre un réfectoire pour profiter des derniers services.
Nous nous trouvons dans un centre de soins thermal. Khujirt est avant tout connue en Mongolie pour le bienfait réparateur de l'eau de sa rivière. La légende raconte qu'un archer mongol blessa mortellement un cerf. Tombé dans la boue près du cours d'eau, l'animal se releva pourtant quelques jours plus tard et put reprendre son chemin. Depuis, le cerf est devenu le symbole de la ville : une statue adorée par les habitants domine toute la vallée depuis le sommet de la colline avoisinante, une gigantesque fresque illustre la légende sur la façade du centre de soins. Tout a été construit autour de cette histoire.
Le dîner est frugal. Au milieu de patients venus de toute la Mongolie pour des soins de troubles nerveux, domaine où le centre excelle, nous mangeons en silence. Nos guides ne sont cependant pas en reste. Ils nous invitent après le repas dans un local voisin pour déguster en cachette quelques gourmandises : de la saucisse, de la bière et quelques morceaux d'aarschy, le fromage traditionnel séché sur le toit des yourtes, dont mes dents n'ont pu venir à bout. Partout, la décoration un peu froide et soviétique n'est guère réjouissante. En revenant dans nos chambres, nous passons dans une salle communautaire. Beaucoup sont réunis là en famille, les yeux rivés sur un minuscule écran de télévision alors que chaque chambre en possède un. Les soirées se passent ensemble dans la culture mongole.
Le lendemain, la lumière du jour révèle le reste de la ville à nos yeux encore mi-clos. Revigorés par un maigre petit-déjeuner, nous flânons devant les stands d'un curieux marché installé sous les fenêtres des patients. Entre les morceaux d'aarschy et quelques buuz, juteux raviolis de viande et d'oignons, un nomade est venu vendre quelques bouteilles de kumiz, le lait de jument fermenté dont les Mongols raffole. L'alcool a remplacé l'eau minérale dans ces petites fioles en plastique issues de la toute proche usine de mise en bouteille et portant sur leur étiquette le cerf de Khujirt. Les marchands ne s'y trompent pas: les patients, encore en chemise de nuit pour certains, s'agglutinent devant les étals. Autour des bains, on s'affaire. On assiste à un défilé de porteurs amenant à bout de bras des seaux de boue guérisseuse, noire et fumante.
Nous pérégrinons vers le centre de la ville ; c'est déjà la pause de midi. Slalomant entre d'innombrables nids de poules, gamins à bicyclette, motos, vieux cavaliers nomades et puissants 4x4, nous traversons une zone résidentielle. A la ville, les Mongols installent leur yourte entre quatre palissades de bois, une propriété minuscule. Un comble pour ceux dont les terres en dehors des villages n'ont pour limite que la ligne de l'horizon. Aux yourtes succèdent quelques bâtisses en dur: la mairie, l'école, le temple, la poste, les épiceries, rien que les éléments indispensables qui permettent au gouvernement de rester au contact de son peuple éparpillé dans la steppe.
C'est la sortie des classes. De jeunes garçons aux pommettes rosissantes vêtus d'uniformes s'amusent dans la rue, ballons à la main, riants d'innocence. Nous déjeunons dans un petit restaurant, côtoyés par une charmante mère et ses deux enfants, tout droit sortis de l'école eux aussi. L’aînée pose fièrement avec son costume traditionnel en nous apercevant. En dégustant une guriltai shol, soupe de nouilles et de mouton, j’observe avec étonnement de nombreuses photos à l'effigie de lutteurs et sumos sur les murs. La famille Dolgorsuren, champions internationaux renommés de père en fils dans diverses catégories de sports de combat, est originaire de Khujirt. Leur légende est prête à succéder à celle du cerf au vu de l’engouement pour la lutte en Mongolie. En témoignent le célèbre festival Naadam ou le gigantesque stade construit près de l'aéroport d'Oulan-Bator, première vision des nouveaux arrivants.
L'heure de quitter la ville arrive déjà. Le destin voudra que notre route du retour s'arrête à nouveau à Khujirt, chez le garagiste, les pneus de notre véhicule n'ayant pas résisté à la rude conduite sur les pistes de terre. La procédure de réparation est rodée, une affaire de quelques minutes. Les cinq enfants du garagiste nous saluent joyeusement, rangés par taille sur les marches du porche, alors que nous reprenons le chemin du retour dans les mêmes conditions que lors de notre arrivée: sous un crépuscule rose s'assombrissant bien trop rapidement.
D'autres infos avec Easyvoyage sur vos voyages