C’était la saison des arbres en fleurs. Leurs branches sombres étaient constellées de myriades de points roses. J’y voyais des cerisiers. Des cerisiers en fleurs en Asie, ça sonnait si bien. Mais lorsque j’interrogeais « cerise ? », on me répondait « prune ».
Il faut croire que nous n’étions pas au Japon. Et pour cause nous étions au Bhoutan. C’était le mois de mars et c’était ma première fois dans ta ville.
Ta ville, un nid coincé dans une vallée entre des sommets enneigés. Mais ces montagnes, tu ne les remarques plus, tu ne les regardes plus. Moi, je ne voyais qu’elles.
Ta ville, Thimphu, 100 000 âmes, capitale du royaume himalayen du Bhoutan. Une capitale de poupées, qui joue à la grande mais en miniature. Une capitale de poupées dans un décor de géants, quelque chose du voyage de Gulliver.
Et toi, une de ces 100 000 âmes dans cette ville à la tête du Pays du Bonheur. Pourtant tu ne renvoies pas toujours l’image de la plus parfaite félicité. Tous les matins, tu te plains de ne pas trouver où te garer. Si au moins tu habitais dans le centre, tu pourrais te rendre à pied à ton bureau. Mais à Thimphu, comme ailleurs, les loyers grimpent et nous dépassent. Tu vis dans une de ses nouvelles banlieues en pleine construction. Les immeubles y sortent de terre comme des champignons, mais en respectant toujours l’architecture traditionnelle. Du moins en apparence: le bois des façades y est peint. Thimphu, la croissance dans une gangue peinturlurée de tradition.
Tu ris de ses premiers embouteillages. Du jamais-vu, du pas-crédible. Quand ton patron a expliqué son retard en invoquant un bouchon, vous avez tous ri, lui le premier. Thimphu qui ne comptait que quelques véhicules il n’y a de cela pas si longtemps, aujourd’hui congestionnée? C’était pourtant vrai, mais cela tenait du surréalisme. Comme si un Parisien prétextait d’un éléphant sur la chaussée. Mais avec ses loyers trop chers, ses places de parking trop rares et ses banlieues trop neuves, Thimphu pourra peut-être bientôt jouer dans la cour des grandes.
Tu te moques de ses touristes. Discrètement bien sûr. Surtout de ceux qui s’aventurent au milieu du rond-point pour prendre le meilleur cliché de l’agent de circulation, dans ta ville qui se targue d’être la seule capitale au monde sans feu rouge. Mais que savent-ils des bouchons et des places de parking? Sûrement rien. Mais ce que toi, tu ignores c’est que Thimphu a trouvé la formule magique pour faire chavirer nos cœurs d’Occidentaux. Son secret: allier l’exotisme dont nous avons toujours rêvé au confort moderne auquel nous avons toujours été habitués. Même les plus réticents de la photo souvenir sont conquis par ses façades ancestrales et ses habitants en costumes traditionnels. Toi, dans le lot, tu ne dénotes pas. Moi qui te connaissais en jeans et tee-shirt, je te trouve une drôle de dégaine dans ton gho jaune orangé, cette robe bouffante aux longues manches que tu retrousses faisant apparaître une large bordure blanche. Resserrée à la taille par une large ceinture ouvragée, elle t’arrive au niveau du genou, laissant apparaître tes mollets moulés dans de sombres chaussettes montantes.
Ainsi vêtu de ta tenue réglementaire et quotidienne, que je finirais par trouver presque sexy, tu croises continuellement une connaissance. Ami de lycée, parent éloigné, ancien collègue… Ta capitale est un village et tu ne peux y mettre les pieds sans avoir à saluer quelques personnes par respect, amitié ou obligation. Comme une toile d’araignée, un réseau s’est tissé autour de toi. Mais en es-tu le maître arachnide ou le grillon prisonnier? Celui qui en tire les ficelles ou celui qui se débat dans les mailles du filet qu’il pensait traverser sans y rester coincé?
C’est dans sa nuit que tu bois. Peut-être pour oublier que tu es cerné... Jusqu’à l’ivresse. Dans de petits bars, assis sur des bancs de bois autour d’une table basse. Au karaoké bruyant et aux parties de poker des bars branchés de Thimphu, tu préfères ces troquets intimes. Ici on te connaît et on te sert ton whisky avant même que tu n’aies à le commander. Du "Special Courrier", du "made in Bhutan". Sur la bouteille, un médaillon curieusement rédigé en français : «Sélection mondiale de la bière et des boissons non alcoolisées». C’est effectivement louche pour une boisson qui chiffre à 45%, mais si tu ne me crois pas, tu peux toujours te mettre au français.
Même les dry days, les «jours secs» imposés par le gouvernement pour tenter de limiter l’alcoolisme chronique, tu bois. L’alcool n’est alors pas censé être en vente, mais l’on arrive toujours à s’en procurer. D’ailleurs, tu dis que l’on y est saoul plus rapidement, comme si l’alcool étant restreint il en devenait plus grisant. L’interdit: le plus enivrant des nectars sous toutes les latitudes.
Tu la quittes alors pour quelques instants. Et loin de Thimphu, c’est du monde que tu rêves. Je t’envie le coup d’œil. Depuis le toit du monde, tu dois avoir un sacré point de vue sur notre orange bleue.
Et, à ces vapeurs illicites, tu ajoutes les volutes interdites. Tabac prohibé, marché noir assuré. La vendeuse du pan-wallah de l’angle de la rue te connaît, elle te fait parfois un prix pour les paquets de cigarettes indiennes qui glissent discrètement de sa main à la tienne. Officiellement, tu lui achètes des pan, ces noix d’arec enduites de chaux et fourrées dans une feuille de bétel, dont les Bhoutanais raffolent.
L’aube disperse les fumées de la nuit. Alors que Thimphu se dégage doucement d’un manteau de brouillard, tu te glisses derrière le volant, allumes le contact et espères trouver où te garer.
Thimphu… mon amour… c’est donc avec elle que tu vis. C’est son air que tu respires. C’est dans sa nuit que tu t’abandonnes. Tu ne la quitteras pas, je le sens bien. Alors je me résous à m’imprégner de son odeur d’arbres en fleurs, comme si en me gorgeant d’elle c’est un peu de toi que je garde avec moi. Puisque c’est ici que tu vis. Ici que tu vieillis. Ici que tu bois, que tu prends du poids, que tu rêves parfois, que tu dors, que tu t’endors, que tu ris, que tu jouis, que tu m’oublies, que tu lui souris...
D'autres infos avec Easyvoyage sur vos voyages