Une ville comme une extension de lui-même. Comme une déambulation permanente. Comme une bulle, de laquelle il ne voudrait sortir. Une ville qui le représente, qui le compose. Une ville où il a peur de la foule. Une ville où il se sent libre.
Il est assis sur un siège, sur le quai du métro Place Monge. Les coudes sur les cuisses, la tête sur les mains. Des gens sont debout devant lui, à attendre. Stoïques ou impatients. Il ne les voit pas. Il ne les entend pas. Ses yeux sont rivés sur le sol gris du quai, sur ses aspérités. Il semble vouloir y disparaître, s'y enfoncer, jusqu'à ce que le quai se vide. Il lui est déjà arrivé de rester comme cela, longtemps, le soir, après le travail. Il n'est monté dans le métro que bien longtemps après être arrivé sur le quai, lorsqu'il était sûr de pouvoir s'asseoir et respirer. Il y a trop de monde autour de lui. Ça, il le pense souvent. Trop de monde sur le quai. «Trop, trop... » se répète- t-il en lui même, tous les jours, chaque fois qu'il attend le métro. Comme il aimerait ne pas avoir à le prendre, ce métro ! Mais il n'a pas le choix. Il faut bien, pour aller travailler. Pas d'autre moyen que celui-ci. Le métro, le matin, le soir. Sans cesse.
Parfois, il longe les murs qui bordent les rues, quand la foule est trop dense. Il longe les murs, il voudrait y disparaître et se retrouver sans peine dans de petites rues tranquilles, se retrouver seul dans la méditation de sa ville.
Sauf le week-end. Pendant deux jours. Le week-end, il marche. Et, là, il l'aime, sa ville. Respirer l'air ; la tête vers le ciel. Il le peut: il est grand, dans la foule, sa tête dépasse toujours. Alors, la foule ne lui fait plus rien à ce moment là, elle ne le dérange pas. Cela lui plaît, même, le contact des autres tout près de lui. Il se sent un peu seul parfois. Là, il a l'impression d'être plusieurs à la fois, les autres comme une extension de lui-même. Mais cela ne dure jamais très longtemps, les autres ne sont pas lui, et ils se remettent toujours à marcher. Il aime marcher aussi. Seul.
Alors, il se remet en route et admire. Paris vit, et lui, vit dans cette bulle. La ville, comme un membre de lui-même, comme une carapace. Il l'a tellement parcourue en marchant, le week-end, qu'il en connaît presque tous les recoins, les détours. Près d'Haussman- Miromesnil, il y a une rue qu'il aime, une petite rue qui monte. Elle est pleine de galeries d'art, sur chacun de ses trottoirs. C'est cela qu'il aime, dans Paris, des endroits que l'on découvre, non pas en prenant le métro, mais à pied, en prenant le temps de s'arrêter, d'observer. Dans Paris, quand il marche seul, il est avec lui-même. Et la ville.
Il aime marcher sur les trottoirs, s'arrêter devant les vitrines des magasins.
Antiquaires, vêtements, librairies, et même alimentaires. Il regarde, il s'inspire, il contemple, il touche, il inspire une bouffée d'air et se remet en marche. Parfois avec un livre dans la poche. Jour après jour. Heure après heure. Minute après minute. Année après année.
Cependant, il lui arrive d'observer les autres : une situation lui plaît, il s'arrête, observe discrètement, sourit, et se remet en route. Les gens sont tellement différents et se ressemblent tant à la fois. A travers Paris, ils ont les mêmes gestes mécaniques. Ils parcourent les trottoirs parisiens sans relâche jours après jours. Mais pas forcément les mêmes regards. Lui observe une personne, ou deux personnes à la fois, mais jamais une foule. Il n'aime pas la foule, elle l’oppresse, l'encercle, l'empêche de respirer, l'empêche d'être lui-même. Quand elle l'oppresse trop, il prend le bus. Le 84, surtout.
C'est celui-là, même, qui passe par la rue bordée de galeries d'art. Il attend toujours le bus suivant lorsque le premier est surchargé de monde. Il s'assoit, toujours près d'une fenêtre. S'il n'y a pas de place libre près d'une fenêtre, il attend le suivant, et ainsi de suite, il n'est jamais pressé. Il met son visage contre la vitre, et reste comme cela sans bouger, jusqu'à l'arrêt où il doit descendre.
Il observe même, parfois, le dehors, sur son balcon. Son appartement donne sur une rue passante. Il surplombe la foule. Là, il peut suivre le passage éphémère d'une personne qui lui plaît, sans se sentir oppresser. Là, une Parisienne comme lui. Une femme qui fait partie de son monde, même s'il ne la connaît pas. Debout sur le trottoir, avec une poussette. Elle semble attendre. Qui attend-elle ? Où va-t-elle ? Que ressent-elle ? Il peut méditer, ne rien faire. Il voit les toits de Paris au loin, les toits gris de l'immeuble d'en face. Ces toits, il les préfère quand il pleut. Ils brillent, ils luisent. La pluie chante lorsqu'elle s'abat sur eux.
Il aime aussi les cafés. Les cafés bien chauds, avec seulement une noisette de lait. Il s'assoit à une table. Il sort un journal. Il lit. Il lit et puis il s'arrête. Ensuite, il appelle le garçon de café, commande un sandwich jambon fromage, un «parisien» qu'il s'appelle. Il observe les gens assis autour de lui. Ils vivent. Lui aussi, vit. Mais il vit à Paris, seulement à Paris, seulement pour Paris.
Il a l'impression que les pensées des autres vont vers un ailleurs, vers ce qu'ils vivent en dehors. Lui n'est jamais allé au dehors. Ses pensées restent tournées vers Paris, continuellement. Sa vie à Paris, rien d'autre. Ses flâneries à Paris, rien d'autre. Ses pensées à Paris, rien d'autre. Ses promenades dans Paris, rien d'autre. Ses découvertes dans Paris, rien d'autre. Ses cafés, dans Paris, rien d'autre.
La ville est vivante, elle est belle, même sous la pluie. La ville vit sous le soleil chaud, l'été mais aussi sous un soleil glacé, l'hiver. Le ciel bleu lui donne son immensité ; sous un lourd ciel nuageux, elle se renferme sur elle-même. Elle s'appesantit ; les Parisiens se pressent avant que la pluie arrive. L'hiver, elle est noire, la ville, elle s'endort assez tôt. Mais, toujours, des habitants l'arpentent, davantage fatigués le soir, fatigués à cause de la nuit qui tombe plus tôt que d'habitude.
C'est toujours un bonheur pour lui d'arpenter Paris, en hiver comme en été, au printemps comme en automne. Les mains dans les poches d'un manteau chaud, l'écharpe remontée presque jusqu'au nez, il se presse car il fait froid, mais il l'admire toujours, cette ville. L'été, dans le parc Montsouris, il se repose, goûte du soleil et du calme. Il n'a pas besoin d'aller à la campagne. Mais l'air un peu lourd d'une ville sous le soleil est toujours là. En hiver, en revanche, il a parfois l'impression d'être à la mer quand le vent balaie les grandes artères et les rues dégagées. Il arrive même, qu'il sente le parfum du sel.
Paris, c'est à la fois l'effervescence et le calme, la douceur et le bruit. Les mots et les chocs des couverts les uns contre les autres dans les cafés et les restaurants; l'affluence dans certains parcs et la tranquillité d'autres moins fréquentés, car moins connus, des parcs et des squares de quartiers ; les vrombissements incessants des voitures et des motos, leurs courses effrénées dans les grandes artères, et leur apaisement aux feux rouges.
Paris, c'est la foule. Les pas pressés des travailleurs et ceux tranquilles des vacanciers ou des personnes en week-end, qui se croisent ou vont dans le même sens.
Paris, c'est parfois la mêlée, il faut arriver à imposer la direction que l'on veut prendre, comme sur le boulevard Saint-Germain ou à la station Opéra. Quand on y arrive.
Il voit les autres y arriver mais lui non. La foule lui fait peur.
Des volontés individuelles qui se répondent ou s'ignorent, se méprisent même souvent, c'est cela, la grande ville. Des individus oubliés, lésinés, laissés sur les bas côtés ; sur les trottoirs, sous les porches des immeubles, ils vivent comme ils peuvent, en récupérant de la chaleur là où ils peuvent la trouver. L'on passe souvent devant eux avec indifférence, soit en grande conversation avec quelqu'un au téléphone ou avec quelqu'un à côté de nous, soit de notre pas pressé d'homme moderne surbooké. On les écoute un peu gêné, dans le métro, et l'on baisse la tête quand nous leurs répondons «non» à la pièce de monnaie qu'ils demandent. C'est cela, aussi, la ville. L'indifférence. Sa propre bulle. Lui aussi, il vit dans sa propre bulle, il le reconnaît. Mais parfois, il sourit, aussi, aux gens qu'il croise.
Il aime, même, les papiers, les emballages, ou les cigarettes jetées négligemment par terre. Il pose sur eux son regard. Son regard d'artiste. C'est vrai ; cela dégrade la ville, mais c'est beau, tout de même. Lui, il aime bien. Il se demande : qui a jeté ce papier par terre? D'où vient cette personne? Pourquoi l'a-t-elle jeté? Pourquoi ce geste désinvolte ? Il s'imprègne des autres pour se mettre à leur place.
Il sort son appareil photo. Il immortalise ce qu'il voit. Une personne, un visage unique, une trace de vie, la trace d'un passage. Celle d'une fourmi dans cette immense fourmilière.
Ne jamais s'arrêter de voir, de sentir la ville, de respirer la ville, de vivre la ville, d'être la ville.
Il restera là, jusqu'à sa mort. C'est que Paris est si belle !
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Commentaires
Mélie
11H08 13 OCTOBRE 2012
Ce modeste texte, cette vision, ce ressenti, presque exacts aux miens.
Et cette chute! "Ne jamais s'arrêter de voir, de sentir la ville, de respirer la ville, de vivre la ville, d'être la ville."
En réalité séjournant à 400km de la ville, je me suis sentie dans "mon" Paris, Merci.