Les bidonvilles de Valencia ont ce quelque chose qui semble définitif. Les baraques, aussi délabrées qu’elles peuvent l’être, sont construites en dur.
Parpaings bruts ou recouverts de peinture écaillée bleue, verte, orange ou blanche qui laissent un sentiment d’étrange mélancolie. Situés dans le sud de la ville, les quartiers pauvres sont faits pour durer.
Les routes sont pour la plupart goudronnées, un réseau de tuyaux apporte l’eau aux habitants et un autre s’occupe de l’évacuer. Sous couvert d’améliorations sociales, les autorités légitiment ainsi un nouveau marché immobilier et une spéculation foncière. Dans les bidonvilles, il y a des taudis qui se vendent et qui s’achètent. L’eau est déjà payante, même si elle n’est pas potable. Même si, afin d’alimenter l’hippodrome voisin, elle est disponible moins de deux jours par semaine.
J’étais à Valencia depuis quelques jours déjà. Je peinais lamentablement à trouver un hôtel dans le centre ville qui m’accordait plus qu’une seule nuit. Le jour, les chambres sont réservées aux prostituées et aux très, trop jeunes amoureux qui découvrent dans ces lieux sordides les joies du sexe. C’est dans une luncheria que j’ai rencontré Ana. Par pure sympathie, peut-être mêlée d’un soupçon de curiosité, elle m’a invité chez elle. J’ai appris plus tard que la belle habitait le quartier le plus dangereux de la ville. Si j’avais su, j’aurai peut-être hésité. Grand, blond et Européen, je sais que je ne passe pas inaperçu dans les rues valenciennes, malgré tous mes efforts !
J’ai suivi ma guide dans le métro. Automatique, rutilant, éclatant de propreté, le contraste était flagrant entre l’extérieur et l’intérieur. Têtes baissées, les regards qui s’évitent, les vieux toujours debout et les adolescents encore assis… Je retrouvais chez les Valenciens la même gêne que dans le métropolitain parisien. Trop près, trop serrés, trop nombreux… À ceci près qu’ici, seules cinq stations sont desservies le long d’une même ligne. Station Monumental. Terminus. Nous descendions.
Dans la rue, une activité humaine débordante s’exhibait devant mes yeux. Là, les taxis, vieilles américaines qui ont depuis longtemps dépassé leur fin de vie, se fraient un chemin à travers la foule et les autres voitures en klaxonnant. Les bus, anciens cars scolaires américains, déversent leur flot de passagers dans la rue déjà surpeuplée. Aucun répit, aucun soupir. Les vendeurs ambulants hurlent leurs produits à travers les rangées de voitures presque immobiles. Ici, des dealeurs, devant cette grille, derrière ce mur. Plus loin, des gens, debout, qui semblent attendre que quelque chose arrive. Et partout, en file ou quelques fois en totale anarchie au milieu d’un carrefour, des voitures qui couinent, qui chouinent et d’où s’échappent des vapeurs noires.
La maison d’Ana se situe à un kilomètre de là. Nous suivions le mouvement de la foule qui s’éloignait de la bouche de métro et longeait la Avenidad Sesquicentenario. Autour de nous, des femmes surtout. Les hommes vont dans les bars le soir et se battent. Souvent, à mort. Querelles d’ivrognes, pour un peu d’argent, de drogue ou pour une pute qui rentre du travail. Querelles de gang, pour un bout de territoire… Rien de spectaculaire pourtant. La vie continue avec les femmes qui restent. Avec ces filles au destin si précoce. Premier regard, premier baiser, première fois à la suite… Douze, treize ans, une nouvelle vie donnée. Je me souvenais des cortèges de femmes qui traversaient la Plaza Bolivar, dans le centre ville. Processions féminines dont la doyenne avait moins de quarante ans et la plus jeune quinze, maximum. Trois générations. Et la quatrième en train d’arriver ou déjà, même, en train de téter. Les jeunes filles de Valencia ne connaissent pas l’adolescence. Ce sont déjà des femmes, des mères.
Nous traversions les rues, les carrefours. Tous ces gens – des milliers ! – nous regardaient, tantôt curieux, tantôt douteux. Une fille qui traîne avec un garçon, un Européen a fortiori, n’a pas très bonne réputation. Pourtant, la belle faisait comme si de rien n’était. Et s’excusait à chaque coin de rue quand apparaissaient des tas d’immondices, sacs poubelles, morceaux de viande en décomposition, décharges publiques qui forçaient le détour et qui sentaient la merde. Nous arrivions devant chez elle. Elle me répétait : «Ne fais pas attention, ici tu sais, ce n’est pas comme chez toi…» Et je voyais dans ses yeux un réel désarroi, se rendant coupable de ne pas pouvoir m’offrir d’avantage.
Des murs bâtis en dur, oui, mais pas beaucoup plus. La tôle du toit était percée, et la paroi commençait à s’effriter. Le téléviseur hurlant des telenovelas, l’ordinateur branché sur Facebook, un lit en face de la cuisinière, et une autre pièce que je ne verrai pas. Toute une famille vivait ici, au milieu des chats qui se jetaient sur les bouts de pain et des chiens salivant devant mes mollets. Et pourtant, j’ai été accueilli comme si j’étais de la famille. Ana avait prévenu de mon arrivée. Les femmes s’activaient déjà à me faire à manger, à me montrer leurs photos, à me faire honneur en riant à mes plaisanteries. Et moi, impuissant, ne pouvant aider de quelconque manière au dîner ou à tout autre chose, au risque de vexer mes hôtesses. Fières de recevoir un étranger, elles avaient même acheté de la viande.
J’ai séjourné quelques jours dans le barrio Sucre. J’ai peu à peu découvert cette partie de la ville qui vit hors des barricades des quartiers du Nord. Avec ses faiblesses, ses forces, ses peurs… Peur de traverser la rue, peur de prendre le bus les jours de paie, peur de ne pas pouvoir trouver de lait pour les enfants, ce lait qui s’entasse à la frontière colombienne parce qu’il se vend mieux. J’ai découvert des lieux et des personnes oubliés. Fantômes résignés à ne faire partie que des statistiques. Quantités négligeables dont on se prétend le temps d’une élection et qu’on entretient dans le paradoxe. Ici, la ville a le même reflet que les yeux de ses habitants, terne et sans espoir.

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Commentaires
dral
11H41 06 MARS 2013
J'adore vos articles...
il est assez marrant de constater le contraste entre vos
constatations et le minuscule wiki de Valencia qui est, je cite,
"En raison de sa propreté, d'une politique de travaux publics efficace et d'une certaine sécurité publique (faible taux de criminalité), Valencia est généralement considérée, au Venezuela, comme une sorte de modèle de développement urbain."
fr.wikipedia.org/wiki/Valencia_(Venezuela)