Suite et fin de "L'effet Papillon", un dossier qui nous a transporté jusqu'au village de Mahabalipuram en Inde. Nous y sommes allés à la rencontre de petits commerçants qui font face aux répercussions des difficultés économiques en Europe. Dernier volet de ce voyage jusqu'au bout de la crise...
Musique lounge apaisante, senteur d'encens envoûtante, petite bibliothèque garnie de livres en différentes langues qu'on peut dévorer avachi sur des coussins confortablement installés à même le sol... Bienvenue au Gecko Cafe ! Un petit coin de paradis où l'on se sent chez soi, loin de l'agitation ambiante du village. On vient y boire un verre entre amis sur la terrasse surplombant un petit lac avoisinant, sous l'œil protecteur des statuettes de Bouddha, des figurines d'éléphants, des portraits de déesses hindoues en tous genres, et de Mani, le propriétaire des lieux.

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Trip. A Mahabalipuram, Mani est une petite star locale. Il incarne cette jeunesse indienne qui se bat courageusement pour s'en sortir. Son resto-bar est une success story qui inspire beaucoup de jeunes du coin. Mais c'est surtout l'histoire d'une incroyable amitié.
En 2006, alors qu'il travaille comme serveur au Nautilus, un restaurant français tenu par Jean-Jacques, Mani fait la rencontre de Michal, Thomas et Anja, trois jeunes Allemands venus visiter la région du Tamil Nadu. Le groupe sympathise avec le jeune serveur souriant, à qui ils proposent de les accompagner dans leur aventure à travers le sud de l'Inde. «J'avais un peu d'argent de côté et je voulais prendre un congé depuis quelques temps, alors j'ai tout de suite dit oui ! Très vite, nous nous sommes liés d'amitié. Nous avons vécu ensemble nuit et jour pendant plus d'un mois, se souvient-il. Ce trip a permis de nouer des liens extrêmement forts, qui le sont toujours même aujourd'hui ».
A la fin du voyage, les trois jeunes Allemands refont escale à Mahabalipuram avant de reprendre leur route vers l'Europe. Mani les invite chez lui quelques jours avant leur départ. «Nous étions perchés sur une petite cabane aménagée dans l'arbre qui se tenait au milieu de notre maison. C'était la nuit, nous buvions un verre à la santé de notre nouvelle amitié, et nous nous promettions de nous revoir dès que possible. Nous nous sommes tus pendant quelques minutes, comme si nous étions déjà nostalgiques de ces derniers moments passés ensemble». C'est Anja qui brise le silence : «Mani, cet endroit est magique ! Pourquoi tu n'en ferais pas quelque chose ?». Ce fut le début d'une longue conversation dont l'excitation les gardera éveillés jusqu'au petit matin, et d'une belle histoire qui allait changer le cours de leur vie: le Gecko Cafe venait de naitre.
Voix. «J'ai travaillé dans des agences de voyages, des restaurants, des boutiques. J'ai été laveur de voiture, vendeur de colliers, et même mécanicien ! Et durant toutes ces années, j'avais cette voix incessante dans ma tête qui me répétait constamment: ce n'est pas toi ! J'ai toujours rêvé de travailler avec les gens, et surtout, d'être à mon propre compte». Fin 2006, armé de seulement 2 tables, 4 chaises, et toute la bonne volonté du monde, Mani ouvre les portes du Gecko Cafe. Il est alors âgé de 24 ans seulement. Un rêve devenu réalité, notamment grâce au coup de pouce de ces jeunes Allemands que le destin a mis sur son chemin. «Ils m'ont beaucoup aidé, de différentes manières. Je ne les en remercierai jamais assez je pense !», confie-t-il.
En ce temps là, l'idée d'un resto-bar installé dans le jardin de la maison familiale ne fait pas l'unanimité auprès de l'entourage de Mani. Ses parents ne sont pas du tout convaincus par le projet, et lui reprochent surtout d'avoir abandonné un poste bien payé au Nautilus, l'un des meilleurs restaurants de Mahabalipuram. «Ils n'arrêtaient pas de me dire que je faisais une grosse erreur en prenant le risque de me lancer dans cette aventure. Ils ont essayé de m'en dissuader à plusieurs reprises, mais je n'ai jamais lâché l'affaire ! J'avais le soutien de mes amis, et j'étais sûr de mon projet. Avec le recul, je peux enfin dire que j'ai eu raison», raconte-t-il avec fierté.
Au fil du temps, le Gecko s'est agrandi. En 2008, Mani construit un escalier pour accéder à la fameuse cabane où est née l'idée du bar, qui est aménagée pour recevoir une dizaine de tables supplémentaires. «A cette époque, nous travaillions énormément. C'était complet presque toute la journée, du petit déjeuner jusqu'aux aurores. Pourtant, le bar n'est pas sur la rue principale, il est situé dans une ruelle peu fréquentée. C'est peut-être ça qui a fait notre succès en fin de compte», explique-t-il. Une tranquillité hors de prix et un service de qualité, qui valent au Gecko de paraître dans le guide du routard en 2009 (ici) , dans le Lonely Planet l'année d'après (ici), et d'être récemment classé meilleur restaurant de Mahabalipuram sur Tripadvisor (ici) . Des distinctions dont Mani est bien évidemment fier mais qui ne le mettent pas pour autant à l'abri des difficultés.
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Crédits photo : gecko-cafe.blogspot.com
Timing. «Il y a quatre ans, je n'aurais pas eu le temps de m'asseoir avec vous pour raconter ma vie. Maintenant, on peut passer des heures sans recevoir un seul client. Depuis début 2009, les choses ont complètement changé !». Selon les estimations de Mani, la fréquentation touristique aurait baissé de 60% dans le village. «Évidemment, les répercussions sont différentes selon le type de commerce. Le problème dans mon bar, c'est que je dépends à 100% des touristes. Je reçois rarement des locaux ici, la plupart de mes clients sont français, allemands, espagnols ou italiens. Du coup, je flippe un peu à chaque fois que j'entends parler de la crise en Europe», avoue-t-il en souriant.
Surtout que depuis Noël dernier, Mani a ouvert un deuxième bar du même nom, non loin du premier. Il l'a construit en contractant un crédit bancaire et grâce à l'aide de ses amis allemands qui n'ont pas hésité à répondre présent. Car, malgré le succès du Gecko, Mani n'a jamais pu mettre de l'argent de côté. «Aujourd'hui je n'ai rien en poche ! La vie coûte de plus en plus cher ici et ça devient vraiment difficile d'épargner. Mais depuis 2006, j'ai tout de même construit deux chambres supplémentaires dans la maison familiale et j'ai aidé mes frères à se marier». Lui-même a épousé la belle Nanthini début 2012. Un mariage traditionnel en grande pompe auquel étaient conviées 800 personnes deux jours durant.
«Un mauvais timing», lui disent certains. Entre le lancement du deuxième bar, les obligations que lui impose son statut de nouveau marié, et la crise européenne qui fait des siennes, Mani a pris des risques démesurés selon l'avis de ses proches. «J'essaie de les rassurer. Je ne m'inquiète pas, ce n'est pas dans ma nature. Je continue à bosser dur, en espérant que les choses s'améliorent dans les mois à venir. Il le faut !», lance-t-il fort, comme pour demander désespérément de l'aide au destin.

Crédits photo : gecko-cafe.blogspot.com
Chance. Son destin, il ne compte pas le laisser s'écrire tout seul, assis passivement sur une chaise dans l'attente des jours meilleurs. Mani préfère provoquer la chance, l'arracher à la force de ses mains. Depuis l'année dernière, durant la basse saison, il confie la gestion du bar à son frère Baskar et prend la route pour Chennai. C'est la grande ville la plus proche de Mahabalipuram, où Mani part travailler dans le bâtiment pour quelques temps. «Ça me permet de joindre les deux bouts, et surtout d'emmener mon petit frère en vacances en Allemagne. Ça fait longtemps que je le lui ai promis, et je vais enfin pouvoir y arriver cette année. Il en est déjà tout excité !», raconte-t-il, les yeux pétillants de souvenirs. Ceux que lui-même a vécu à l'âge de Baskar, en quittant l'Inde pour la première fois en 2009, afin de rendre visite à ses amis allemands à Dresde.

Crédits photo : gecko-cafe.blogspot.com
Quand on lui demande comment il se voit dans 5 ans, il avoue qu'il n'arrive pas à se projeter sur quelques mois. «Les problèmes qui touchent la France, l'Italie, la Grèce, l'Espagne, nous touchent même ici. Quand ils vont mal, nous allons mal nous aussi. L'avenir est devenu incertain pour tout le monde. Je ne sais vraiment pas de quoi demain sera fait.»
Malgré l'incertitude de la conjoncture actuelle, Mani peut toujours compter sur la présence de quelques habitués. Comme Nathalie, Rob' et Alain, trois Français qui déjeunent et dînent régulièrement au Gecko depuis 3 ans maintenant. Le genre d'habitués qui signent leurs additions à la fin des repas, qui restent jusqu'à la fermeture du bar, sont autorisés à passer leurs propres CD de musique et se permettent même de discuter du chiffre d'affaires de la journée avec le propriétaire. Mani préfère parler d'amis, plutôt que de clients. Et finalement, s'il y a une chose qui puisse sauver le Gecko, c'est certainement celle qui lui a permis de voir le jour: l'Amitié...

Si vous avez la chance d'être de passage à Mahabalipuram, n'oubliez pas d'aller jeter un coup d'oeil du côté du Gecko,
N°14 Othavadai Cross Street – 603104 Tamil Nadu, INDE.
En attendant de vous y rendre, voici un extrait de l'ambiance sonore au Gecko Cafe.
Commentaires
luc
16H28 12 FEVRIER 2013
Effectivement,pour être allé plusieurs fois à mahabalipuram,les prix affichés sont nettement au deça de ceux pratiqués ailleurs dans la ville(c'est tout de meme plus qu'un village)
yogesh
10H35 12 FEVRIER 2013
Quand je vois le menu avec fish manchurian à 450 Rs je comprend mieux pourquoi notre ami a des problémes de rentabilité. Le même fish manchurian se trouve à 150 Rs dans tout bon family restaurant avec clim, à 180 Rs dans les restau du bord de mer...
En ayant ces taux il se coupe de toute clientèle locale (tourisme local) grace auquels survivent les établissements charismatiques des plages du sud comme le Funky a Art Coffee de Varkala (il a déménagé plus au nord) ou le Om Beach de Gokarna.