Léa Seydoux est un piège pour toute personne qui serait tentée de confondre les actrices de cinéma avec leurs personnages. On parle là d’un sentiment qui toucherait pas loin de 100% des spectateurs de cette planète (en ce qui concerne les autres planètes, on ne nous a rien dit). Il n’est même pas impossible que Léa Seydoux soit aussi un piège pour ceux qui croient la reconnaître tout court. Imaginez ici un journaliste qui l’aurait déjà interviewée quelques mois plus tôt mais qui, cette fois, hésiterait en entrant dans le café, pas totalement certain que ce soit bien elle, près de la porte. On aperçoit une petite nana en jean et Converse rouge, un sweat marin à rayures,cheveux blonds mi-longs et presque en bataille, grands, grands yeux bleus. Un petit mousse qui aurait laissé passer l’appel du large pour celui des villes: naturel d’actrice, actrice au naturel.
D'une indestructible franchise
Ce petit mousse, c’est bien elle, on en déduira que Léa Séydoux est aussi différente de son image à l’écran que du souvenir qu’on avait d’elle –ce qui fait quand même un abîme de différences empilées les unes sur les autres. Plus mince peut-être, en tout cas plus blonde ou alors moins rousse, on ne sait plus, sans doute plus franche encore et plus speed, plus ado qu’au premier rendez-vous, encore que... Elle sera si calme, sur la fin, qu’on y sentira une pointe de maturité. Car en plus, ce joli caméléon change aussi pendant les interviews. N’en finit pas de se métamorphoser, de tomber les peaux –les acteurs se reconnaissent à leur côté lézard.
Ce qui reste in fine c’est l’indestructible franchise de la belle. Qui n’arrive pas avec l’heure de retard de rigueur. Qui commande à manger parce qu’elle a faim (comment ça, il n’est que six heures du soir?). Dévore, seule, des raviolis durant l’interview. Le journaliste, lui, est au régime ou un truc dans le genre. On assiste à une époque formidable où les actrices s’en fichent pas mal qu’on les voit manger des féculents pour de vrai mais où ce sont les journalistes qui se comportent en coquette. Un signe de plus, que cette fois, la fin des temps est proche. Mais bon... avant que l’Armageddon annoncé ne nous tombe dessus, Léa Seydoux aura sorti au moins quatre films (plus un moyen-métrage). Et comme on ne voit pas ce qui peut arrêter la jeune fille, si la fin du monde prend une année ou deux de retard sur l’imminence, elle en aura tourné beaucoup d’autres. Ça, on peut le souhaiter. Le lui souhaiter et le souhaiter au cinéma (français? non, pas que français, on y reviendra). Parce que l’évidence de ce qu’elle sait dégager d’elle au moment où une caméra tourne est vraiment troublante. Qu’il y a dans son jeu une force qui devrait assez vite rendre obsolète l’affectueux sobriquet “la petite Léa” qui lui colle aux basques depuis ses débuts (il y a trois ans). La grande Léa, c’est déjà maintenant, réveillez-vous, mais comme Léa est jeune, fait plus jeune encore qu’elle ne l’est, tout en ayant acquis à la vitesse d’un TGV une technique formidable, vous ne vous y retrouvez plus, c’est normal. Léa a un coup d’avance sur sa propre carrière. “Depuis la Belle personne, je suis dans la position de pouvoir choisir mes films. Et ça me plaît beaucoup de jouer des personnages qui n’ont rien à voir les uns avec les autres, qui dans la vie ne s’entendraient pas. Mais derrière cela,
je choisis aussi des personnages qui sont aussi l’inverse de moi.“
Dans la famille Actrices, il y a celles qui font du cinéma pour être reconnues et Léa Seydoux (petite-fille de Jérôme, le président de Pathé et par ailleurs actionnaire de Libération,et petite-nièce de Nicolas Seydoux, le PDG de Gaumont) qui fait du cinéma pour qu’on ne la reconnaisse pas. La preuve avec Lourdes (sortie prévue en 2010). Entre aujourd’hui et le moment où le deuxième film de Jessica Hausner a été tourné, cinq kilos se sont évaporés dans la nature et avec l’adolescence. Lourdes est le dernier témoignage d’une Léa telle qu’on la croisait chez Catherine Breillat (Une vieille maîtresse), chez Bertrand Bonello (De la guerre), chez Christophe Honoré (la Belle personne),avec sa belle tête de poupon. Le corps a poussé, s’est aiguisé en même temps que la carrière prenait de l’épaisseur. On avait pu s’en apercevoir déjà dans la séquence d’ouverture de Inglourious Basterds de Tarantino où sa présence s’affirmait par un regard: elle avait 20 ans, elle en a soudain 24.
Dans Lourdes, Léa est Maria. Maria est une fille de l’ordre de Malte, au service des nécessiteux, des malades. “Un réalisateur choisit un acteur en espérant que l’acteur va lui dire des choses sur le personnage, se l’approprier. C’est souvent pour cela qu’entre l’acteur et le réalisateur, il existe toujours un moment très beau, presque amoureux, où tous les deux partagent une vision intime de la scène –au sens où ça résonne pareil pour les deux.”Marrant qu’elle dise ça pour un film qui justement, de son point de vue, ne laisse rien voir d’une intimité possible entre l’acteur et son personnage: “Ce qui est fort chez Jessica Hausner, c’est qu’elle tient ses films, son regard. L’acteur est une pièce dans un ensemble plus construit. Dans Lourdes, on n’a jamais accès à l’intériorité des personnages. Sa caméra tente au maximum d’être
objective et c’est par là qu’elle va pouvoir jeter un regard sur les gens qui vont à Lourdes, et sur la cruauté marchande qu’il y a derrière leur croyance, mais aussi une certaine humanité, voire une bonté. Je joue une fille anodine, entrée dans les ordres mais sans engagement particulier. Sa famille très bourgeoise, très à droite, l’a mise là-dedans et elle y traîne les pieds comme les filles qui font du piano sans aimer une seule seconde la musique. Elle est dans son monde, aristo un peu duduche, mocassins et jean trop court, gestes gauches, déjà femme mais encore sapée comme une petite fille de 10ans, avec un truc hystérique très fort, un début de sexualité qui la démange mais dont elle n’a pas le mode d’emploi. Je l’ai jouée en m’appuyant sur une attitude renfrognée que je peux avoir parfois, mais en la caricaturant. Je sais aussi que cette fille est plus mignonne que ça.” Les ordres, donc le costume, une entrée pas comme les autres pour s’emparer d’un personnage maladroit avec la vie qui est l’inverse de ce que l’on a joué jusqu’ici –à savoir les jeunes filles du moment: “Maria, c’est ce genre de rôle qui, si tu en trouves vite la clé en terme de gestuelle, d’attitude, est assez aisé à suivre, la transformation le matin ne demande pas tant de travail que ça, et d’ailleurs, même si je suis bosseuse, je me méfie toujours des acteurs qui survendent leur façon d’avoir su façonner un rôle... Il faut rester modeste avec ça.”
A l'aise dans la langue anglaise
La difficulté, à l’en croire, serait de savoir varier les rôles, d’être capable de tous les jouer. Telle la désinvolture en amour de son personnage dans Plein sud, le nouveau film de Sébastien Lifshitz: “Sébastien, je ne le connaissais pas; on s’est rencontré, il m’a montré Wild Side, son précédent film. L’univers m’a plu d’emblée, le regard qu’il portait sur ce travesti... J’ai accepté le rôle sur l’idée que le film serait un road movie et que j’y serai une fille très désinhibée, libre en amour, vachement dans la provocation, aussi éloignée de la Maria de Lourdes que de la Junie de la Belle Personne. Je sortais à peine de la promo du film et j’étais dans ce moment délicat où Junie m’écrasait presque, pouvait finir par se confondre avec moi. Vite, un antidote: une fille hyper sensuelle, dragueuse, enceinte et qui part tailler la route peu partout en France avec son frère.” Un zig-zag, autrement dit. Pratique, pour celle qui dit qu’elle ne pourrait pas jouer quelqu’un comme elle. “Pourquoi? Parce que personne n’écrirait un scénario sur quelqu’un comme moi. Je suis un peu... je ne sais pas... je n’ai jamais vu au cinéma de personnages qui me ressemblent tout à fait. A la limite, je pourrais dire que le personnage qui se rapproche le plus de celle que je suis dans la vie, je viens de le jouer pour Louis Garrel, pour son second moyen-métrage Petit ailleurs. J’y interprète une actrice. Louis, il me connaît, on a joué ensemble, on devrait rejouer ensemble –dans le prochain Raoul Ruiz, actuellement en préparation–, on est de la même génération, il est aussi acteur, il sait décrire ça, comment c’est vivant mais en même temps complètement indécis, une jeune actrice en 2009. Dans ses histoires d’amour, dans la vie en général.”
Après Tarantino, c’est avec Ridley Scott que Léa vient de tourner, incarnant Isabelle d’Aquitaine, la princesse française qui traverse les aventures de Robin des Bois (campé par le toujours très physique Russell Crowe –”un acteur généreux”selon Léa) et dans le rôle de Marianne, Cate Blanchett. C’est ni plus ni moins l’un des films les plus attendus de l’année, et sa date de sortie prévue pour mai 2010 laisse présager une présentation à Cannes, en compétition ou en ouverture. “J’ai cinq scènes dans le film. En dépit de l’importance du projet, j’ai du mal à en parler comme d’une étape essentielle pour moi. Mais sur un plateau anglo-saxon, je me sens à ma place, et non pas “importée”. La langue anglaise me met à l’aise, je rentre dans une construction de moi-même assez marrante. Ça permet le jeu et la lucidité. La taille des équipes, la stature des acteurs avec qui tu tournes, la renommée et le savoir-faire du cinéaste, tout devient impressionnant, écrasant. Par réflexe, je me mets en situation de survie, je donne un maximum jusqu’à me surprendre de me trouver plus créative que sur un plateau français. Et puis là... pour Robin des Bois, jouer une princesse... j’ai 10 ans à nouveau. Tous mes rêves, et la robe qui va avec, sont à disposition. Il serait idiot de pas en jouer.” Jouer et jouer encore, Léa Seydoux, avec son tempérament de jeune pousse sauvage, devrait enchaîner des projets tous différents: un nouveau Amos Gitaï, Belle épine, le premier film de Rebecca Zlotowski, ex-Femis (“une des filles qui m’impressionne le plus en ce moment”) ou encore le nouveau film du Tadjik Djamshed Usmonov. Comme autant de masques?
Commentaires
quelle ringarde cette fille!
Elle se prends pour Anna Karina, son copain Garrel pour Léaud etc... une vraie nécropole de références.
Là, il faut avouer que côté flagornerie vous êtes dans le top five de l'année qui est pourtant déjà bien entamée! La phrase s'écriant que certains font du cinéma pour ne pas être connus est un pur moment de bonheur. C'est notre nouveau père de la Nation, Président (on est en République, bordel!) de l'aphorisme qui vous inspire tant? Blague à part, je suis sûr que vous êtes le premier à dénoncer une société bloquée. Allez on ne vous en veut pas, à chacun son cinéma!
scoop pour next/libé/les inrocks/etc : il existe dans ce pays des actrices/acteurs qui ne sont pas des fils/filles de . Si si je vous jure, ça parait incroyable dans notre beau royau...belle république mais c'est possible. Vous pourriez leur reserver , je sais pas moi, juste une couv par mois entre 50 Charlotte G Louis G Lou D Lea S Lea D Laura S etc.
En vous remerciant...
bon sang, mias cette jeune fille talentueuse ne serait elle pas aussi de la famille des propriétaires de gaumont.
Bravo les mecs. Bravo les journalistes d'aider des petits gars méconnus qui ont besoin d'un coup de pouce...
LOL