Accompagnant une expédition dirigée par Paulo Grobel, le guide chamoniard François Damilano est parti filmer l'ascension d'un 8000 mètres au Népal. Une aventure qu'il chronique, chaque semaine pour Libévoyage, depuis les pentes de l'Himalaya, grâce à un téléphone satellitaire. Quatrième épisode.
Lundi 4 mai, 16e jour de voyage
Camp 1, 5400 m d'altitude, grande combe du glacier du Manaslu.

«Nous avons atteint le camp de base il y a trois jours. On y a trouvé une dizaine d'expéditions, soit une petite centaine de personnes, et nous avons appris que, depuis le début de la saison, sept grimpeurs ont atteint le sommet.
Nous devions partir hier pour le premier camp d'altitude mais nous sommes restés un jour de plus au camp de base.
Une décision difficile à prendre pour Paulo. Il était tendu, dans l'impasse par rapport au programme du lendemain, écartelé entre l'énergie et le désir de monter du groupe et le sentiment que si le groupe partait, l'un des clients allait abandonner, le plus fragile actuellement. C'est un très bon grimpeur mais il manque d'expérience de la vie en milieu «rustique» , il souffre d'une tourista dont il n'arrive pas à se débarrasser et quand il tente de la soigner, c'est le mal de dos qui attaque.
Finalement, Paulo a décidé qu'on resterait une journée de plus au camp de base. Et hier matin, on s'est réveillé sous la neige ! Du coup, tout le monde a été soulagé, personne n'avait l'impression de «perdre» une journée. C'était une pause bienvenue, une temporisation qui nous a permis de mieux nous préparer. Le client a pu rester intégré au groupe et nous en avons profité pour faire une consultation par téléphone auprès des médecins de l'Ifremont (Institut de formation et de recherche en médecine de montagne) à Chamonix.
Cet épisode m'a permis de constater une fois de plus comment se met en place le syndrome du boulet dans un groupe en haute montagne. D'abord, la personne est en souffrance; puis elle culpabilise, craignant de retarder le groupe; elle angoisse ensuite par rapport au sommet; persuadée d'être un boulet, elle se replie sur elle-même pour ne pas gêner les autres; elle n'arrive plus à exprimer ce qu'elle ressent et entre dans l'automédication. Ce qui, généralement, génère de nouveaux troubles. Du coup la culpabilité et l'isolement se renforcent, la boucle est bouclée.
Pour briser ce cercle vicieux, il faut du temps et de la disponibilité des guides et du groupe. La journée supplémentaire au camp de base était nécessaire.
Donc, c'est ce matin qu'a commencé notre voyage en altitude, sous un grand soleil. Maintenant, le brouillard nous a rattrapés et l'ambiance est plutôt «calotte polaire». Mais les tentes avec les drapeaux de prières sont déjà montées, on a même pris l'apéro (cacahuètes salées et saucisson fumé). Maintenant on va faire de l'eau.
A l'instant, il y a une très belle chute de séracs, qui fait sortir les têtes des tentes. Et moi, je me demande à qui appartiennent les montagnes.
-Aux Etats? Le Népal nous a «vendu» 17000 dollars le permis d'ascension au sommet du Manaslu.
- Aux villageois? Ici ce sont les habitants du village de Samagaon qui se sont appropriés le Manaslu. Ils ont instauré un monopole du portage. Toutes les éxpéditions qui montent au camp de base sont obligées de faire appel aux habitants, aucun autre Népalais n'est autorisé à monter et porter du village au camp de base. Du coup , ce sont eux qui fixent les prix : 1500 (15 euros) roupies par jour, contre un prix moyen au Népal de 500 roupies (5 euros) par jour et charge de 30 kg. Le portage de notre matériel de Samagaon au camp de base a coûté à Paulo 114000 roupies soit 1200 euros.
Aux alpinistes? Ils réécrivent l'histoire de cette montagne en en y inscrivant leur propre mythologie de l'exploration, du sport et de l'exploit, ajoutant ainsi leur pierre au grand panthéon de l'alpinisme et de l'aventure.
Au clergé? Au pied du Manaslu, il y a une grande gompa avec des moines et des nonnes qui en protègent l'accès. Pour eux, cette montagne est la maison de la divinité guerrière Pungyem. C'est Pungyem que les villageois prient afin qu'elle les protège des esprits maléfiques qui déclenchent tempêtes et avalanches.
Après la première tentative d'ascension du Manaslu par une expédition japonaise,en 1953, s'est produite une immense avalanche qui a détruit le monastère et tué plusieurs nonnes.L'année suivante, quand des Japonais sont arrivés pour tenter de nouveau de conquérir le Manaslu, les moines leur en ont refusé l'accès.
D'ici, je vois que mon binôme a déjà préparé la soupe. Je vais aller me glisser dans mon duvet pour déjeuner. Avec une question en tête par rapport à mon film: comment être dans l'intime sans être dans l'impudeur? Dans le propos mais pas dans le bavardage?»
Yan Giezendanner est «routeur météo». De Chamonix, le prévisionniste de Météo France guide les plus grands alpinistes français sur toutes les montagnes du monde. Interview.
La précédente chronique.
Le point sur l'expédition.
Plus d'information sur le Manaslu (8156 m) sur le site de Paulo Grobel.
Le trajet de l'expédition sur le site de deux membres de l'expé, Florent Valleise et Philippe Mahou.