Coupeurs de roseaux, éleveurs de taureaux, saliniers et riziculteurs… se partagent cet espace protégé baigné par les eaux du Rhône.
Terre de marais, terre d’oiseaux et terre d’hommes. Puisque le drôle d’oiseau se plaît à picorer les plants, dans les rizières, les seules d’Europe, on fait fuir les flamants roses au canon effaroucheur. En Camargue, depuis toujours sans doute, on a appris à faire avec, à vivre ensemble, hommes et nature. Déjà, la légende raconte qu’aux temps des croisades, les templiers venaient s’exercer ici, dans les marais hostiles d’avant les campagnes de démoustication, avant-garde des stages commando. Déjà, au Moyen-Age, on cherchait à dompter le Rhône et son delta, à maîtriser ses flux et ses reflux, à prévenir ses soudaines inondations. Car, entre fleuve, étangs et mer, l’eau laisse peu de place à la terre. Toujours pauvre, souvent salée, mangée par les tamaris et les roselières, elle se peuple de milliers d’oiseaux, d’ici ou de passage.
Parfois, pour la carte postale, ceux-ci viennent se poser sur le dos noir d’un taureau. La bête est d’élevage, mais comme tout en Camargue, elle reste un peu sauvage. Elle passe l’année dehors, au gré des pâturages, ne se laisse guider que par un homme à cheval, parfois armé d’un trident, pour les récalcitrants. Sous son chapeau à larges bords – «essentiel pour lutter contre la pluie comme contre le soleil» , précise un éleveur –, le manadier (l’éleveur), ou le gardian (son employé), laisse grandir l’animal jusqu’à trois ou quatre ans, avant de l’envoyer courir dans les rues et les arènes des villages du coin, et même d’un peu plus loin.
Car le taureau d’ici, on ne le tue pas, on le provoque. D’avril à octobre, les raseteurs, acrobates en rouge et blanc, viennent chiper sur ses cornes en forme de lyre cocardes, glands et ficelles lors des courses camarguaises. Pendant les lâchers, dans les ruelles, les passants s’enhardissent, viennent titiller la bête, aux cornes cette fois rabotées, avant de se réfugier à l’abri des barrières. Vestige des temps anciens où l’on s’amusait des taureaux dans les cours des mas, où les troupeaux traversaient les villages pour se rendre aux prés ; la tradition est vive, elle a même explosé depuis une cinquantaine d’années.
Du haut de ses 70 ans dont soixante sur un cheval, Pierre Aubanel, propriétaire de la manade (élevage, ndlr) du même nom, témoigne. «A l’époque de mon grand-père, il n’y avait qu’une dizaine de manades, aujourd’hui on est presque à 200.» Plus que jamais populaires, les saisons de courses se succèdent, avec leurs stars, humaines et animales, parfois inégalables. De nos jours, on évoque encore Vovo, sa force colossale, ses quatorze fractures du crâne à force de tout défoncer, lui qui remplissait les arènes sur son seul nom, il y a presque soixante de cela. Et puisque rien ne se perd, le taureau trop tranquille, réfractaire au coup de sang, au coup de corne, finira chez le boucher, puis en gardiane (ragoût au vin), en steak ou en brochettes. Ça change des tellines, ces petits coquillages ramassés sur la plage.
Et s’il fait courir les hommes, le taureau fait aussi voler les oiseaux. L’espace qu’il lui faut, l’élevage extensif, repousse toujours au loin les projets immobiliers. Ainsi, entre les bêtes et les espaces protégés, la Camargue étend à perte de vue sa langueur monotone, sa douce mélancolie, rehaussée des tons du soleil rasant. Dans ce plat pays où les flamants sont roses et déjà indépendants, seules les dunes de sel des marais salants viennent couper la vue. Les routes, les pistes s’enfoncent au cœur des étangs, évitent les roubines, ces canaux creusés par l’homme, et leurs martelières qui permettent de libérer les eaux, récréant à l’envie les caprices d’un fleuve assagi depuis qu’il est endigué. L’été, les touristes se pressent pour prendre un bain de mer ou monter à cheval. L’hiver, la Camargue s’abandonne aux seuls Camarguais. Vient le temps des sagneurs, ces coupeurs de roseaux secs, avec leur faucille d’artisan ou leur moissonneuse de pros, qui vendront leurs fagots parfois jusqu’au Danemark où ils iront couvrir les toits des maisons.
L’hiver, c’est aussi l’heure de la taille dans les vignes ensablées du domaine de Jarras, fleuron des vins de Listel. Là, au pied des marais salants et des remparts d’Aigues-Mortes, on a aussi dû s’adapter aux contraintes de l’environnement. Dans le sable, sous les ceps qui donneront un rosé que l’on nommera gris, on fait pousser de l’herbe pour ne pas que le vent érige des dunes. On compte sur la pluie pour laver le sol de son trop plein de sel. On élève des chevaux, bien sûr, puisqu’on est Camarguais. Et l’on chasse le lièvre, entre les pieds de vignes. L’environnement, on s’y adapte comme on s’en sert. Planté dans le sable, le vignoble ne craint pas le phylloxéra.
Bien sûr, la cohabitation peut toujours déraper. Hormis les voitures, le ragondin rongeur de digues, introduit jadis d’Amérique du Sud pour sa fourrure, n’a plus guère de prédateurs à l’heure de la bande à Bardot. La tortue de Floride éclipse la cistude, la régionale de l’étape. «Elle est bien plus active, c’est une Américaine», sourit Serge Colombaud, animateur au centre de découverte de l’étang du Scamandre. Mais ces quelques accidents de parcours n’ont jamais dérouté des lieux les milliers de hérons, ibis, chasses blanches et autres butors. Des taureaux à la pêche à l’anguille, «toutes les activités humaines liées traditionnellement à ces espaces sont des garde-fous, insiste l’animateur. Elles permettent de maintenir un écosystème où l’homme est intégré. Il vaut mieux ça que de la planche à voile.»
Certains ont poussé la logique jusqu’à vouloir s’établir au cœur des étangs camarguais, loin des villes et des routes goudronnées. De bric et de broc, les cabanes de Beauduc – parfois plutôt des bus ou des wagons de train aménagés – ont longtemps résisté contre vents et marais. «Il y avait même un resto où l’on mangeait du poisson grillé» , se souvient une habituée. Mais la communauté n’a pas pu s’imposer face aux pelleteuses des arrêtés préfectoraux. Les cabanes, aujourd’hui, il n’en resterait qu’une poignée. Où ? «Là-bas, il faut suivre la plage», indique un cafetier des Saintes-Maries-de-la-Mer, village de bout du monde blanchi à la chaux, lieu de pèlerinage de milliers de gitans qui déferlent fin mai pour rendre hommage à Sara, la Vierge noire.
«Là-bas», ça commence après la place de la mairie, où les irréductibles parlent fort et font s’entrechoquer les boules. «Là-bas», c’est loin. Des kilomètres durant, une étroite langue de sable coupe l’immense étang de la grande bleue. C’est le pays des sansouires, ces marais jamais inondés où le sel stagne en surface, où poussent les saladelles et la salicorne, où prolifèrent les insectes et les oiseaux qui aiment les becqueter. C’est le pays des flamants, encore eux, là où aucun canon ne viendra les chasser. Alors, chemin faisant, on ose s’écarter de l’étroite piste ensablée. Loin des hommes, bercé par les seuls cris des oiseaux, on s’aventure, les pieds dans la boue, pour admirer au plus près les fameux volatiles qui, sournoisement, reculent. On s’avance encore, jusqu’à ce que soudain, tous, ils s’envolent. Sans doute est-on trop près.
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Commentaires
Françoise Mosse
09H23 02 MARS 2009
Je trouve dommage que le reportage - dans une très belle prose, il est vrai ! - reprenne ce qui est toujours dit sur la Camargue, et ne fasse pas preuve d'actualité ; ne fasse pas référence notamment à ce site de plus en plus connu pour son caractère exceptionnel, car d'une très forte biodiversité sur eau douce et eau salée : je veux parler des Marais du Vigueirat, site écotouristique en cours de labelisation en réserve naturelle, coeur de la réserve de biosphère, couvert depuis 2008 par de nombreux prix décernés par RNF (Réserves Naturelles de France) et la région PACA pour la qualité de son écotourisme durable, et l'effort fait pour la diminution de son empreinte écologique, ainsi que celle du territoire alentour.