«Il neigeait. On était vaincu par sa conquête. Pour la première fois, l’aigle baissait la tête. Sombre jour ! L’Empereur revenait lentement.» Retour au bord de la rivière biélorusse où s’enlisa l’armée de Napoléon.
Pour beaucoup, la Bérézina n’est plus qu’une expression usuelle, synonyme de terrible échec. Les collégiens se souviennent sans doute que c’est la bataille qui mit un terme à l’épopée russe de Napoléon. Peu savent que c’est une rivière. Encore moins qu’elle ne se trouve pas en Russie, mais en Biélorussie. Pour être précis, la Bérézina est un affluent du Dniepr, un fleuve qui se jette dans la mer Noire. Situé à 80 kilomètres au nord de Minsk, près de Borisov, ce lieu mythique de la mémoire française attire aujourd’hui les amoureux d’histoire. Au niveau local, il recueille les suffrages des amateurs de calme, de balades en vélo et de pêche à la ligne. Promenade historico-bucolique.
A Studenka, le village où se tint la bataille, pas moins d’une demi-douzaine de monuments, construits à diverses époques, ont été érigés pour la commémorer. Les lieux sont plus tristes que grandioses, la rivière paraît bien fluette. Rien qui ne semble si difficile à franchir, même pour une armée en retraite. «Le paysage a bien changé, explique Ana Vassilievna, une retraitée qui s’improvise guide pour parler de son terroir aux étrangers. Le village se trouvait plusieurs dizaines de mètres en arrière, tant les eaux étaient hautes. Mais on dit qu’il y eut tant de morts, tant de débris, tant de cadavres d’hommes et de chevaux que le cours de la rivière en a été modifié.»
Dégel soudain.
C’est en octobre 1812 que les soldats de l’Empire sont forcés de fuir Moscou que les Russes ont sacrifié aux flammes. Rattrapées par l’hiver, traquées par l’armée de Koutouzov, harcelées par les Cosaques, les troupes emmenées par l’Empereur arrivent le 26 novembre devant la rivière Bérézina qu’elles doivent franchir pour échapper à l’encerclement et gagner les régions plus chaudes. Un soudain dégel les empêche de passer à pied. La rivière charrie d’immenses glaçons. Alors que les Russes pensent que l’armée française empruntera les ponts de Borisov, Napoléon choisit de traverser 15 kilomètres plus bas, à Studenka, en faisant fabriquer des ponts mobiles.
Dans Il neigeait (1), récit dont le titre est inspiré d’un célèbre poème de Victor Hugo, l’écrivain Patrick Rambaud fait un récit minutieux de ce choix : «Il planta une épingle sur la carte. “Faites le nécessaire, démolissez le village planche par planche, amassez les matériaux pour construire au moins deux ponts, que les pontonniers et les sapeurs soient demain à l’œuvre, là où la profondeur est moindre.” […] Une fois seul, Napoléon mit le nez sur la carte et épela le nom du fameux village : Studenka.» C’est ainsi qu’il ne resta rien du Studenka de l’époque. Mais les isbas colorées, assurent les habitants, étaient pratiquement les mêmes qu’aujourd’hui. Et comme aujourd’hui, d’immenses nids de cigognes trônaient sur les toits ou les cheminées.
Le stratagème de l’Empereur réussit. Les Russes se fourvoient à Borisov. Les pontonniers construisent en quelques heures les deux ouvrages qui permettent, pendant trois jours, au reste de la Grande Armée de franchir le fleuve. Ils y mettent ensuite le feu et des milliers de traînards périssent ou sont capturés. Toujours dans Il neigeait, Patrick Rambaud raconte cette fin tragique : «Les Cosaques se montrent sur les collines et l’artillerie de Koutouzov se dispose à tirer. […] Les boulets s’écrasent, les ponts s’affaissent. Lorsque les soldats de la rive droite mettent le feu, le choix devient simple : brûler ou se noyer. Les plus proches se précipitent à travers les flammes qui prennent aux bagages abandonnés, aux madriers, aux charrettes déglinguées, aux tabliers de bois. […] Des groupes se lancent sur les pièces de glace, d’autres nagent quelques mètres avant de disparaître dans les eaux troubles…» Le «Général Hiver» a décimé la Grande Armée. Sur les 600 000 soldats partis en juin 1812, seuls 100 000 reverront leur patrie.
Reconstitutions costumées.
L’événement a été célébré différemment selon les époques. Il a cimenté le nationalisme russe au XIXe siècle. Une des premières stèles érigées en l’honneur de Koutouzov par la Russie proclame d’ailleurs : «Que vive éternellement le souvenir des exploits des peuples de la Russie pour la défense de l’honneur et l’indépendance du pays.» Aujourd’hui, l’accent est plutôt mis sur le drame humain. Les restes de 223 soldats napoléoniens, retrouvés lors de travaux de terrassement en novembre 2007, ont été inhumés dans un carré qui leur est consacré au cimetière de Studenka. Les cercueils avaient été portés en terre par des hommes en uniformes et casques à plume d’époque. Depuis 1987, des reconstitutions costumées se tiennent régulièrement sur le plateau boisé de Brila, sur la rive opposée à Studenka. Divers monuments, que visitent les écoliers, y ont été érigés. On doit le dernier, qui date de 1995, à Ferdinand-Emile Beaucour, un historien qui s’était fait fort d’expliquer au monde que la Bérézina n’est pas une défaite mais une victoire de Napoléon, puisque ce dernier échappa finalement à Koutouzov dont l’intention était de le capturer.
En ce jour d’hiver, des jeunes de Borisov viennent faire leurs photos de mariage au pied des stèles, comme il est de coutume en Biélorussie et en Russie. Alors, victoire ou défaite ? Les habitants de la région sont indécis. Tellement décimée par la Seconde Guerre mondiale qu’elle en a oublié les batailles menées par deux empereurs un siècle et demi plus tôt, la contrée aux paysages embrumés ne rêve que d’apaisement. «On devrait les enterrer ensemble», soupire un ouvrier de Brila. Ce plat pays n’est pas seulement un lieu de mémoire et d’histoire. Il est aussi un hymne à la nature, sauvage et généreuse. Ce sont ces richesses que viennent chercher les retraités toujours plus nombreux à occuper les datchas abandonnées par les paysans et reprises par ces nouveaux «campagnards».
A proximité des lieux où s’affrontèrent grognards et soldats du tsar, se trouve la zone protégée de Bérézinsky : 120 000 hectares de forêts, de lacs, et de tourbières qui ont été proclamés réserve de biosphère par l’Unesco en 1979. La partie centrale, formée de marécages et de rivières, est interdite à l’homme. Elle abrite, par contre, de nombreux animaux sauvages que l’on ne voit guère plus en Europe, comme l’ours, le lynx et le bison. Le favori incontesté de la région reste le castor, un des premiers animaux protégés dans la région. A côté de la réserve, se trouve un domaine de chasse ouvert aux touristes qui viennent tirer élans et sangliers. Ce territoire est aussi le paradis des oiseaux. On y dénombre quelque 270 espèces.
Celtes et Goths.
Les forêts de la réserve de Bérézinsky sont denses mais jeunes, bon nombre de bois ayant été emportés dans la tourmente du second conflit mondial. Pour trouver des lieux vierges, il faut aller plus à l’est, dans une zone frontalière de la Pologne, au nord de Brest-Litovsk. A cheval sur la frontière se trouve l’un des derniers vestiges européens de la forêt primaire que connurent les Celtes et les Goths ; une forêt qui n’a jamais été façonnée par la sylviculture. La forêt de Belojeva ( Beloveskaïa Pouchtcha, en langue biélorusse et forêt de Bialoweza, en polonais), a échappé à tous les défrichements. Classée réserve naturelle depuis plus de soixante-dix ans, on y a réintroduit des bisons.
Mais le lieu n’échappe pas à l’histoire. C’est là que le 8 décembre 1991, le président russe Boris Eltsine, son homologue biélorusse Stanislav Chouchkevitch et leur collègue ukrainien Leonide Kravtchouk ont signé la dissolution de l’Union des républiques socialistes soviétiques (URSS). Décidément, cette terre porte malheur aux empires.
(1) Il neigeait, de Patrick Rambaud, éditions Le Livre de Poche, 282 pp., avril 2002.
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Commentaires
Chris
09H51 07 FEVRIER 2009
Ce n est ni l hiver ni les russes qui ont décimé la Grande Armée , mais simplement les désertions pendant la marche vers la Russie , manque d eau et de soins . La Grande Armée comptait moins de 100 000 hommes à son arrivée en Russie.
Pas facile le visa pour la Biélorussie ,prenez y vous à l avance , évitez absolument l hiver , profitez en pour voir Minsk et terminer le voyage à Kiev en Ukraine.
otto lilienthal
08H59 07 FEVRIER 2009
le passage de la Bérézina est effectivement une victoire militaire de Napoléon, les armées russes y ont été détruites.
Les images de l'hiver russe ont profondément marqués les esprits, et aujourd'hui ce mot est synonyme de défaite. Les pertes humaines sont un résultat de la mauvaise santé des
grognards (qui souffraient déjà au départ de plusieurs maux), du
climat et du ravitaillement insuffisant. Koutouzov a soigneusement évité l'affrontement, sa plus grande réussite à été de forcer Napoléon à reprendre au retour la même route qu'à l'aller, donc de traverser des zones déjà pillées.