Comment s’y prendre pour écrire un film documentaire ? Ouverture aux autres, rencontres, observation, implication, prendre le temps pour pouvoir ensuite le retranscrire…
Savoir aussi être attentif aux télescopages spontanés entre les souvenirs, les idées, les sentiments et les sensations et peut-être trouver une impression de cohérence dans tout cet embrouillamini. C’est également tout cela que je recherche dans les voyages. Comment s’écrit un film de voyage ? En voyageant. Je me rends ainsi pour la première fois en Syrie, pays que je ne choisis pas par hasard…
Au commencement de ce voyage se trouve ma curiosité pour un grand-père que je n’ai pas connu, et ma rencontre avec un livre et des négatifs photographiques anciens. Mon grand-père (1903-1978), décédé bien avant ma naissance et dont j’ai toujours entendu parler sous le nom d’Abuna – littéralement en arabe “Notre père” - est une sorte de mythe familial que je ne suis pas le dernier à cultiver. Il a été officier supérieur décoré de l’armée française, bien qu’il ait toujours critiqué l’armée et son esprit avec virulence et qu’il aspirât à une autre vie. La carrière militaire a été pour ce jeune passionné de littérature un moyen de financer ses études de lettres et de droit et la seule occasion qu’il a trouvée pour pouvoir voyager. Résistant extérieur de l’armée régulière pendant la Seconde Guerre Mondiale, débarqué en Sicile puis en Provence, acteur de la Campagne de Rhin et Danube qui a permis la jonction entre l’Armée alliée du débarquement de Normandie et l’Armée rouge, il a ensuite intégré les forces d’Occupation en Allemagne, où il a notamment été observateur au Tribunal de Nuremberg.
Ce grand-père apparaît à mes yeux, moi qui suis diplômé d’histoire et aspirant cinéaste documentariste, comme surgissant de l’histoire au fil de ma découverte de celle-ci et des réminiscences fragmentaires de mon père et de ses frères et sœur.
Mais cet homme a surtout été un spécialiste du Moyen-Orient, sympathisant de la pensée panarabe, arabophile et arabophone. Prenant fermement position contre les guerres coloniales en Indochine et en Algérie au détriment de son avancement militaire, il a pourtant fait partie de fait des colonisateurs durant l’entre-deux-guerres. Il a en effet été Djamalié, méhariste au sein de la compagnie de Palmyre, c’est-à-dire un militaire qui utilisait le méhari, un dromadaire domestique, comme monture et dont la mission, donnée par l’Etat syrien sous le Mandat français, était de servir d’arbitre entre les différentes tribus de guerriers-pasteurs bédouins qui se livraient fréquemment la guerre, et d’empêcher les razzias dans les campements et les villages oasiens.
De 1928 à 1931, il a ainsi partagé le quotidien des Bédouins du désert central syrien de la Palmyrène. Plus tard, l’officier Vernier deviendra gaulliste, anticolonialiste, pro-arabe, puis sympathisant communiste. Cette expérience de trois ans, passée dans cette vaste étendue désertique aux côtés de chameliers nomades, délaissant le confort de sa culture familière et s’initiant au mode de vie et aux règles de cet « autre » dont il avait tout à apprendre, représente pour moi une expérience humaine singulière et inspirante.
En 1938, quelques années après sa confrontation au désert et à l’ailleurs, il a publié ses carnets de méhariste sous le titre de Qédar. Mon intérêt grandissant pour la vie de mon grand-père, cet inconnu familier, m’a récemment conduit à ce livre plein d’humanisme et de poésie, entre récit de voyage, journal et essai à caractère anthropologique, qui met en mot la vie du désert et se fait également le relais direct d’histoires, de traditions et de contes Bédouins. Outre les informations précises et précieuses qu’ils comportent, ces carnets n’ont étrangement pas pour sujet la mission d’un militaire sous le Mandat colonial français en Syrie [1], mais constituent le recueil des sensations et des pensées d’un homme qui, à la fin des années 1920, est parti à la rencontre de l’ « autre ». Ce dialogue interculturel approfondi lui a aussi permis de se rencontrer soi-même, au cœur du désert : là était sa vision de son expérience dans l’armée coloniale et non l’action de « pacification » et d’extension de l’influence française, dont les militaires étaient investis. Cette expérience a nourri toute son existence ; l’orientation de sa vie, atypique pour un militaire, a pris naissance dans le désert, dont il gardera toujours la nostalgie. «J’ai habité avec ceux de Qédar. Mon âme a longtemps séjourné parmi eux (Ps. CIXIX, 5)», écrit-il en introduction de ses carnets.
J’arrive donc à Damas, deux générations plus tard, caméra en main, livre de mon grand-père en tête et photos anciennes en poche. En Syrie, je poursuis une petite quête mémorielle. En voyageant à partir de photographies prises par mon grand-père, j’essaye de retrouver les lieux qui y figurent, mais surtout les descendants des personnes que mon grand-père a rencontrées, militaires syriens de la 1ère Compagnie de méharistes et membres de familles bédouines. Il faut dire qu’il a nommé, décrit et a situé l’inscription territoriale de quelques personnes dans ses carnets – certaines étaient de véritable amis. Il s’agit principalement de chefs d’anciennes et grandes familles bédouines du Nedjed sud-Arabique et de la Badia syirenne, tribus pour ainsi dire dynastiques, qui portent les noms de Hadidiyn, de Sba’a, de Beni Khaled, de Rouala ou encore de Turki Ces sortes de familles seigneuriales que mon grand-père a côtoyées ont eu des descendants et se sont ramifiées. Pour certaines d’entre elles, je connaissais les prénoms de quelques petits-enfants qui – pour ceux qui sont encore vivants - sont aujourd’hui des personnes âgées. Une chose est cependant certaine, ces noms ne sont pas perdus, et sont même encore connus de beaucoup de Syriens que la puissance, le mode de vie libre et l’attachement à des valeurs ancestrales comme celles de l’honneur et de la terre, fascinent.
Mais que sont devenus ceux qui aujourd’hui les portent ? Bon nombre de descendants des grands nomades évoqués dans Qédar se sont sédentarisés, comme mon grand-père le constatait déjà avec un mélange de curiosité et d’amertume. Certains ont été assimilés au mode de vie moderne promu par l’Etat-nation syrien ; avec bonheur, enrichis par exemple par l’exploitation agricole de la terre du désert ; ou bien ont contribué à former la main d’œuvre agricole saisonnière ou cette population urbaine pauvre, survivant dans les faubourgs des villes et vivant de l’économie informelle ? Une minorité profite aussi de la nouvelle manne touristique, en jouant le rôle de « Real Bedouins », proposant de folkloriques balades à chameau aux touristes, à travers les ruines antiques de Palmyre… Pour ce qui est des chefs, les Cheicks, ils vivent aujourd’hui pour la plupart entre l’Arabie Saoudite, où le roi Ibn Séoud a fait en sorte de les rassembler contre de nombreux avantages en nature, argent et la nationalité d’un Etat puissant dans le Monde Arabe. Cela dit, un certain nombre de familles continuent de vivre du semi-nomadisme et de l’élevage camélidé et ovin sur les territoires qui les ont toujours accueillis. Seules différences avec leur ancien mode de vie : elles ne traversent plus, en de grandes caravanes, les étendues du désert central syrien, qui sont désormais coupées par les frontières entre la Jordanie, l’Irak et la Syrie. Leurs domaines sont aujourd’hui plus restreints, leur nomadisme est limité et leurs activités se sont se motorisées (elles se motorisaient déjà chez les plus prospères des familles bédouines, à l’époque où mon grand-père vivait en Syrie : le Cheicks Hadidiyn Naouaf-Saleh avait par exemple une Buick…).
J’ai donc eu besoin de marcher dans le sillage de mon grand-père, avec un œil neuf, façonné par une autre époque, de m’abandonner à un autre monde, de partager à mon tour la rencontre avec ce peuple, son territoire et sa culture, et essayer de comprendre cet épisode de l’Histoire syrienne sous l’occupation française. Par l’adaptation cinématographique des carnets de mon grand-père et la construction de mes propres carnets filmés, mon intention est de réaliser un film, récit croisés de deux voyages, qui dressera en filigrane le portrait d’un homme, devenu militaire par défaut, dont la vocation d’anthropologue et de politologue spécialiste du Moyen-Orient se dévoile dans cet étrange cadre qu’est l’armée coloniale française mandataire en Syrie.
À vrai dire, lorsque j’écris ces lignes, je suis déjà revenu d’un premier séjour d’un mois et demi en Syrie. Mon expérience serait difficile à décrire en quelques lignes, tant elle a été humainement riche et qu’il me faudra du temps avant que tout décante et puisse être raconté. D’autant que le medium, le moyen d’expression que j’ai choisi pour écrire cette histoire n’est pas l’écrit, mais le documentaire de création.
J’ai voyagé à travers la Syrie et sa Badia, au rythme de mes vieilles photos, me servant d’elles comme lien social… La plupart ont été prises dans le désert, qui couvre la majeure partie de la Syrie, quelques-unes dans d’autres endroits du pays, sans doute à l’occasion de permissions. Les montrer provoquait les rencontres, amusait les gens, qui parfois se faisaient un devoir d’identifier les lieux, de dénicher pour moi des informations dans l’image même ou autre part. Ce jeu donnait partout lieu à des situations passionnantes me révélant par petites touches un aspect de la Syrie d’aujourd’hui et me faisant progresser dans ma quête du passé, au fil des rencontres, de la mémoire et du téléphone arabe… J’ai déjà pu retrouver quatre familles qui ont reconnu l’image de leurs pères, deux familles bédouines et deux Palmyréniennes. Je sais aussi où en trouver quelques autres… Je me souviens avoir lu quelque part que pour un film documentaire, la scénarisation précède la captation, mais c’est finalement la réalité qui réalise le scénario. Je suis à présent conscient que l’on ne peut anticiper le réel que jusqu’à un certain point.
À la fin du mois d’août, j’arrive par exemple à l’improviste dans une maison de Palmyre qu’on m’indique comme étant celle d’Ahmed Ibn Debel, un homme qui était l’ordonnance de mon grand-père lorsqu’il était en Syrie, avec qui il avait lié une profonde amitié et dont le nom revient plus de quinze fois dans son livre. J’interromps une réunion de famille au grand complet, hommes, femmes et enfants. Comme partout en Syrie, l’hospitalité se déploie lorsqu’un étranger se présente à la porte d’une maison. On me reçoit. Peut-être était-on au courant de ma présence à Palmyre-Tadmor, petite ville oasienne du désert où tout fini par se savoir ? Je me présente, sors progressivement mes précieuses archives… Une photo, puis deux… Soudain la cour centrale s’anime, la maisonnée se met en branle, les photos passent de main en main, des groupes se forment et se défont au rythme du défilé des images. Les jeunes ont un soupçon, pensent reconnaître le grand-père, qu’ils ne connaissent que d’anecdotes mais dont un portrait trône au centre d’un mur du salon, consultent les anciens… Ceux-ci hochent la tête, non, ce n’est pas lui… D’autres photos atterrissent entre leurs mains. Puis les paupières se plissent et les yeux se mettent à sourire, serait-ce lui ? On décroche le portrait du salon. Une fille va chercher dans une autre pièce une carte d’identité et l’ancienne carte de l’armée syrienne du Sergent Debel… Matière à comparer les visages figés dans le temps. Oui, sur cette photo, celle-ci et celle-là, les trois fils et les deux filles Debel sont unanimes, leur père est bien là, en uniforme de Djamalié… Le fils aîné, un vieil homme, se souvient de Jourah, la Slougia, ce lévrier du désert, qui après le départ de mon grand-père est resté avec son père…
Quelques jours plus tôt, quelqu’un m’avait bien raconté à Palmyre qu’un jour, un officier français était revenu à Palmyre à une époque où la Syrie ne recevait pas de touristes et avait demandé à voir un homme du nom d’Ibn Debel… On l’avait conduit à lui, et le Français avait trouvé un homme sur son lit de mort… Après l’avoir embrassé, il avait dit à la famille qu’Ahmed Debel allait mourir le lendemain. Le lendemain, l’homme était mort… J’avais écouté l’histoire comme on écoute une légende; le ton s’y prêtait. Deux autres personnes me l’avaient ensuite racontée, avec légères variantes… Cette histoire s’était apparemment passée dans les années 70, ou peut-être pas, on ne sait plus très bien, elle concernait tantôt «un Général» ou un «journaliste» français, ami d’Ahmed Debel, qui écrivait un livre sur la Syrie. Ce ne pouvait pas être mon grand-père, qui n’était ni Général ni journaliste et n’écrivait pas de livre sur la Syrie dans les années 1970. J’oubliais cette histoire. Les jours passent, et lors de ma rencontre avec les Debel, on me la raconte à nouveau : «Un jour, ton grand-père est venu rendre visite à notre père… C’était en 1967». Cette fois, légende, affabulations et souvenirs se confondent en une petite réalité qui me concerne. Le décès d’Ahmed Debel a bien eu lieu très peu de temps après la visite de son ami, mais pas le lendemain… Est-ce réellement mon grand-père le fameux visiteur, personnage de cette histoire? C’est possible car il était assez discret avec sa famille, se rendait parfois au Moyen-Orient et préparait à cette époque un travail sur le Liban. De plus, il aurait notamment eu affaire avec la Syrie en 1967…. Enfin, il serait étonnant qu’il n’ait pas profité d’un passage en Syrie ou au Liban (quelques heures seulement de bus) pour revoir Palmyre, le désert, ses habitants et son ami Debel. Non, trop de signes concordent. Je me plais à croire cette histoire qui sonne juste et souhaite vivre pleinement cette rencontre. La fille et le fils aînés se souviennent de mon grand-père, de sa venue, ils le reconnaissent sur les photos, me pointent du doigt l’endroit de la maison où la scène s’est déroulée, pièce à laquelle est maintenant accolée un grand mur de parpaing récent d’une construction voisine. «Oui, le Français qui a embrassé Ahmed Debel sur son lit de mort, c’est bien ton grand-père. Voilà d’ailleurs une des assiettes «fabriquée en France, maison Etoile» d’un service de table qu’il nous avait offert en cadeau de visite… » On me la donne, à ramener en France, comme preuve… En Syrie, loin de chez moi, à Palmyre, oasis au milieu du désert, j’entends parler de mon grand-père que je n’ai pas connu. Je reviendrai le lendemain pour le fatour, pour partager avec cette famille, vieille amie de la mienne, ce repas qui brise le jeûne du ramadan à l’heure du maghrib, la quatrième prière, celle de la venue de la nuit. J’ai filmé ce moment, et d’autres encore… D’ici quelques mois, je repars, revoir ces gens, leur lire les extraits de Qédar qui parlent de leurs parents, retrouver la trace d’autres personnes, écouter, partager. Tout cela, à partir de quelques images. Je sais maintenant que le film commencera par deux départs, deux voyages parallèles bien que séparés de 80 ans : départ d’un militaire mandataire syrien et le mien. Le cinéaste en voyage regarde les voyageurs : en voyageant, je regarde mon grand-père, voyageur en Syrie sous le Mandat français.
Commentaires
Maud
15H43 30 SEPTEMBRE 2009
Très interessant, merci de nous faire partager ce qu'etait une partie de la vie et de l'histoire de notre grand pere...
A tres vite cousin!
Michel Tran
23H34 29 SEPTEMBRE 2009
Bonjour,
Emouvant témoignage sur un livre que je vais lire après avoir passé trois ans en Syrie et y avoir vécu mille petites aventures et rencontres qui font tout le charme de ce pays et de la générosité de ses habitants, ci-joint un site bourré de photos. Je reviens pour la période de Noël à Damas, peut-être y serez vous?
Etes-vous le fils de Gérard Vernier qui m'a le premier, parlé de cet ouvrage?
En tout cas Ahlan wa sahlan et tous mes voeux pour tourner votre documentaire.
MT