Voilà bientôt trois mois que je suis arrivée au Bénin, à Parakou plus exactement. Depuis trois semaines environ, j’aime ma vie ici.
Antoine Sossou, le professeur et metteur en scène avec qui j’ai travaillé sur un projet de création théâtrale pour les enfants d’Albarika, y est pour beaucoup. C’est grâce à notre relation de confiance que j’ai accepté de parler, toujours, sans aménager ce que l’on pense par peur de perturber l’autre. Non, tu es toi et tes mots sont tiens. Sinon, pas de dialogue, pas de communication et la solitude s’abat, lourde et immense.
Le dialogue interreligieux que j’observe ici, entre Musulmans, Catholiques et Evangéliques est assez exemplaire du point de vue de la confrontation abrupte, sans détours, mais pacifique des idées, des fois, des doctrines. Il semble que l’on peut tout questionner. Tout sauf l’existence de Dieu.
«Là, c’est grave», me répète-t-on quand on me demande si je crois et que je réponds : «Je ne sais pas mais ce n’est pas une question essentielle à ma vie».
«Là, c’est grave.» Alors prenons la messe évangélique de la paroisse d’Antoine, «l’église évangélique de la souveraineté de Dieu», à laquelle j’ai assisté dimanche dernier. Rien à voir avec les cérémonies fastes et festives de beaucoup d’autres évangélistes. Non, la case, les chants, les regards sont lugubres, austères. La seule étincelle qui me chatouille l’œil, c’est l’immense coiffe de la tantie assise face à moi ; ce genre de coiffe qui dessine un énorme chou sur la tête et qui dit avec éloquence «J’ai l’argent. Attendez voir le 4x4 qui m’attends à la sortie.» L’austérité, Antoine m’avait prévenu, ils l’appellent «le sérieux» et c’est pour véritablement pénétrer et incorporer le message de l’Evangile. Il ne faut pas, grand dieu, s’agiter, crier, danser, chanter, si l’on veut être sincère et entier dans l’expression de sa foi et dans la réception de la Bonne Nouvelle.
Une fois passé cette première impression, il me faut écouter la prédication, et le commentaire du passage du Nouveau Testament que le pasteur avait choisi pour ce jour. L’arrivée de Paul à Athènes… Ce fut le début d’un discours aux mille tendances, aux mille confusions, aux mille amalgames et raccourcis, dans lesquels le pasteur aimait passer et repasser parce qu’il avait bien vu l’Européenne au fond de la salle, cette Athénienne des temps modernes. L’Athénien, il en fut décidé ainsi était un fou. Pourquoi ? Parce qu’il préfère se saborder dans la théorie philosophique ou scientifique plutôt que d’œuvrer à l’essentiel : la gloire de Dieu. Parce qu’il vénère de multiples dieux et que, comble des combles, il les vénère par l’entremise de statues muettes, d’icônes, et ce dans des maisons toute humaines, ces
temples-là dont tout le monde se vante de par la cité. Pauvre Athénien, pauvre fou que tu es. Tu agis comme l’enfant qui parle à sa poupée en pensant qu’elle va lui répondre. Pauvre intellectuel, tu es fou et je pourrai te voir demain discuter férocement avec la branche d’un arbre.
Que d’hérésie. Oui Paul a été irrité face au polythéisme et à l’idolâtrie de ces gens qui, cultivant leur esprit, loupaient nonchalamment le cœur de la vie humaine : la foi en Dieu, notre Dieu unique et bon, le seigneur jésus Christ, notre Sauveur.
Alors évidemment le parallèle géographique et historique est rapidement fait, mais à la pelle et à la pioche, sans détails, en évitant soigneusement les graines de nuances et d’informations exactes. Le parallèle géographique: la folie athénienne est identique à la folie béninoise, vaudou, cette ampleur de sottise qui ose oublier Dieu pour s’occuper de vulgaires fétiches, de gros cailloux et du sang des poulets. «Mes frères, oeuvrons ensemble comme Paul l’a fait à Athènes pour remettre ses égarés sur la route de la raison et de la foi.»
C’est dans ce genre de prédication que l’on voit en quoi l’œuvre missionnaire et «colonisatrice» de l’Occident se perpétue d’elle-même par des Africains qui rient de mépris face aux mystiques ancestrales de leur terre, le même mépris, la même vantardise que les premiers missionnaires ont affiché face à ces gentils Noirs, gentils,
oui, mais bêtes et dans l’Erreur ! C’est dans ce genre de prédication que le «viol des imaginaires» se réactualise car sous bon chrétien il n’y a pas d’autre image que le Blanc, exemplaire, et sous l’Athénien, l’hérétique, le Barbare, il n’y a rien d’autre que le Noir, villageois.
«Mes frêres, chassons le Noir qui est en nous et demandons à Dieu notre Père de rendre nos cœurs et nos esprits blancs, à défaut de nos peaux.» Voilà qui ne sortira jamais de la bouche de ce pasteur mais qui s’est logé sous chacune de ses phrases sentencieuses.
Parce que le parallele historique était gentil. «Regardez aujourd‘hui la technologie, les moyens de divertissement, l’argent et toutes ces choses que nous ont apportées les Blancs. Mais croyez-vous qu’ils soient plus heureux ce président-ci, ce PDG là, ce millionnaire-ci, ce savant-là s’ils n’ont pas la foi de Dieu ? Le monde aujourd’hui se perd sous des tonnes de théorie mais oublie la matière concrète de la foi en Dieu, la seule chose essentielle au monde.»
Donc oui, le Blanc a amené des choses bien superficielles, oui nous envions souvent ces choses-ci mais pourtant, nous sommes les plus heureux du monde car Dieu est avec nous. Et Oui, c’est le Blanc qui nous a évangélisé, c’est donc lui qui nous a sauvé et c’est la voie qu’il nous a montrée que nous devons suivre.
Ce qui est bon dans tout ça, c’est que le lendemain soir, j’ai pu discuter de tout cela avec Antoine et lui, évangéliste fervent, ami personnel du pasteur de la veille, est capable d’entendre mes critiques parfois violentes et est capable de questionner. Nous parlons et parlerons de ces choses encore et encore car ça ne tarit pas. Mais comme cela m’apaise de voir que cette personne qui assiste chaque dimanche à un prêche intolérant et mystificateur et qui a pour mission de prêcher de même à autrui… comme cela m’apaise de fréquenter cette personne si intelligente, juste et ouverte. Le viol des imaginaires sera peut-être battu en brêche par les plus
incongrus des personnages.
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