Enfant, j'aimais les livres de Jules Verne. Je les avais dans une collection aux couvertures de carton qui imitaient les reliures des éditions anciennes. Un jour, j'ai appris que Jules Verne n'avait jamais voyagé. Alors, j’ai embarqué pour Tokyo, quelques mois en réserve pour comprendre.
Des heures qui suivent mon arrivée, je n’ai qu’un souvenir imprécis, si ce n’est la chaleur moite et collante, la sueur sur le papier, un sommeil qui ne répare rien, et le jour qui se lève beaucoup trop tôt. L’étonnement des premiers pas dans un monde vierge restent, de toutes les sensations du voyage, celle que je chéris le plus, pour sa saveur éphémère sans doute, ce charme sans fondement des choses qui ne dureront pas.
Au livreur qui apporte les livres que je n’avais pas pris avec moi je donne, dans un japonais chancelant, des indications géographiques. Apprendre une langue étrangère, c'est s'exposer déjà à une multitude de malentendus, erreurs de registres et fautes grotesques... Je voudrais apprendre les langues comme cet homme dans le métro parisien qui confiait à son voisin qu'il apprenait le français en récitant de la poésie, "il faut apprendre par cœur, tout par cœur". Hurler des poèmes, voilà comment il faudrait faire connaissance avec cette étrangère lointaine et intrigante qu'est une langue que l'on ne parle pas. La mordre, la mâcher lentement, et la faire glisser au fond du palais – retrouver un état que tu as oublié, l'impuissance de l'enfant qui ne sait pas lire, replonger dans cet inquiétant monde peuplé de signes opaques, de messages impossibles à décrypter, de mots en l'air.
Tokyo n’est pas une ville qui livre facilement son âme. Plutôt, la multiplicité et l’artificialité des visages qu’elle offre désorientent l’observateur, le plonge dans la perplexité. Poussée par une forme toute géographique de curiosité, je choisis au hasard d’une vieille rue commerçante un salon de thé calme et démodé. Je commande un café noir au serveur qui n’en revient tellement pas qu’il me semble un instant qu’il va crier, ou s’enfuir. Je souris, sors mon carnet. Je me demande quelle est cette chose qui me manque atrocement, qui me fait fuir ma chambre dès que le jour disparaît et vagabonder dans le froid de l’hiver arrivé, couchée à l’aube et levée bien après le soleil. Cela n’a rien de matériel – le matériel ne pourrait concrètement manquer dans ce pays de vaine abondance. Il me semble que jamais encore je ne me suis sentie si étrangère aux préoccupations de mes semblables…
Je l’ai croisé par hasard, au cœur d’une errance cartographique. C’était au quartier nord de Ueno. Et soudain, la peinture s’effrite, plus rien ne colle au mur : il ne désire ni richesse ni reconnaissance, non, son vœu le plus cher est de visiter le plus de pays au monde. Bafouillant un anglais incertain, des étoiles dans les yeux, ce trentenaire qui a déjà raté sa vie aux yeux des autres veut tout savoir : les lieux, les coutumes, les langues, les plats. Naïveté fondamentale du regard du premier voyageur, qui habite toute cette faune éclectique de parias du monde de l’argent et de la réussite qui traînent sous les tentes du parc Ueno, habités de croyances que leur nation a depuis longtemps effacé des mémoires. Comme j’étais heureuse de le trouver, là, enfin, ce voyageur du temps, prisonnier d’une illusion que la mort des idéaux a brisée.
Ainsi, je suis tombée amoureuse, à Tokyo.
M’éveillant à quelques heures de train de mon lit, dans la banlieue de Yokohama, j’ai repensé à cet homme rencontré un soir sur la Yamanote, morceau perdu d'Afrique dans l'enchevêtrement des rails, homme du dehors (c'est ainsi qu'on appelle les étrangers ici) venu chercher de l'or sur les marches des temples japonais, et qui m’avait parlé de Sartre. L'existentialisme semble la pensée philosophique la plus incongrue possible au Japon, puisque la liberté n'y a que très peu de sens. Ce pays donne parfois une envie dévorante d'être mauvais, de désobéir. Et que faisons-nous d’autre, nous qui prenons tant de plaisir à nous enivrer dans les vapeurs interdites des bars de Nichome, ces quelques blocs au cœur de Shinjuku où l’homosexualité n’est plus taboue, ce non-lieu où il faut se rendre comme en secret, peuplé de travestis flamboyants ?
L’attraction qu’a exercé sur moi ces huit mois de vie à Tokyo durant le quartier de Nichome n’est pas étrangère au rapport particulièrement souple qu’il est permis d’y entretenir avec ses semblables. L'éducation d'un jeune occidental consiste pour partie à apprendre à toucher avec les yeux, à réfréner cette pulsion tactile si puissante, la croyance que le contact avec la chose va nous livrer sa vérité toute entière. Mais ici, frôler la peau de son voisin fait tressaillir de peur. Les amants ne se tiennent pas la main, les amis ne s'embrassent pas. Il n'est pas besoin de mots pour comprendre qu'il existe une distance à respecter, un vide à laisser entre les êtres. Chaque corps à sa place, ni trop près, ni trop loin. Tous ces mots que je ne te dirai jamais dans une langue que je ne connais plus…
Il m'a demandé ce que je ramènerai de ce voyage, mon butin de pirate immatériel. J’ai au fond de ma valise un film imaginaire, un peu comme celui du cinéaste de Sans Soleil, un film à l'état d'idées, des fragments d'images. Sans doute le plus précieux des diamants que j'aurais volé à ce pays reste le sentiment incroyablement envoûtant de la démultiplication des possibles... Oui, je peux aller partout et ce sera encore l'humanité, et je n'aurai pas besoin de partager des mots ou des coutumes pour voir.
Pourtant, au moment de le quitter, je reste comme paralysée par cette brûlante question. Que peut-on imaginer partager quand on ne partage d'abord rien ? Nous partageons la même expérience de confrontation au réel, cependant cette nécessité commune ne nous rapproche pas. Je le regarde parler de son enfance, et je me murmure : il m'est impossible de comprendre son récit, je tends l'oreille mais tout ce que je vois sont des images tirées de mes propres souvenirs, je n'ai aucun moyen d'accéder à l'authenticité de ses paroles. Puis m’est revenue à l’esprit la lanterne magique de Nicolas Bouvier, et peut-être avait-il raison, ce qui se noue entre les êtres ne se trouve pas dans les pauvres discours que nous construisons pour faire semblant de se parler, mais dans ce qui se passe entre les interstices, les toutes petites vérités des choses partagées en secret de soi-même – et, en ce sens, j'avais bien compris son malheur, et je l’aimais...
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Commentaires
Fatima
08H17 21 FEVRIER 2013
Votre texte est d'une grande beauté et me rappelle mon arrivée au Japon, il y a fort longtemps, suivi d'un long séjour qui m'a marquée à jamais. Merci.
Visiteur
11H12 20 FEVRIER 2013
"Un jour, j'ai appris que Jules Verne n'avait jamais voyagé." COMPLÈTEMENT FAUX !
Par exemple :
Voyage de juin à août 1878 en bateau (Lisbonne, Écosse, Irlande ...)
1881 croisière (Mer du Nord ...)
1884 croisière (Méditerranée ...)