Arriver place du Grand Socco mʼa toujours donné faim. Il faut dʼabord sʼabandonner sur les chaises années 50 de la Cinémathèque Rif pour comprendre ce qui, désormais, fera le sel des jours prochains : rien. Positivement rien.
Il ne faudra pas chercher à habiter le vide, mais bien veiller à sʼy perdre. Ralentir, pour mieux oublier ce qui deux heures plus tôt, dans les couloirs de Roissy faisait sens. Car si Tanger sʼapprivoise, cʼest avant tout par lʼennui. Tanger est lasse. Désenchantée. Modeste, elle s’excuserait presque de sa victoire, de son magnétisme. Ici, une seule prétention, l'ivresse de la lumière. Celle qui inonde, arrondit les angles, révèle.
Il fait doux, presque frais. Comme si lʼair gardait toujours un peu lʼempreinte de la pluie, secrètement convaincu de lʼimminence dʼune nouvelle ondée. Un premier thé à la menthe. Le sucre anesthésie la pensée. Et puis ce bruit sourd des gens qui sʼaffairent à de mystérieuses occupations, avec cette régularité aveugle propre au rituel. Lʼeffervescence alentour nʼentame en rien la langueur caractéristique de ce temps nouveau, celui de lʼailleurs. Beaucoup dʼhommes. Plutôt minces, avec cette sorte de gravité fuyante sur le visage. Et les femmes, certaines modernes. Très vite, on ressent ce décalage, la fracture maladroite entre passé et présent. Le futur hésitant.
Avec un fatalisme résigné, jʼobserve les autres touristes autour de moi. Pas plus de cinq. Obéissant à dʼobscures conventions, nous nous retrouvons invariablement dans les mêmes lieux à heure fixe. Une petite quinzaine dʼadresses composent ainsi notre itinéraire balisé, actant chaque jour un peu plus lʼimpossibilité de se fondre dans la masse. Peu importe, le tout est dʼen avoir conscience. Il y a le café du matin au Grand Café de Paris, avant les promesses de trouvailles aux puces de Casa Barata, le bruit des métiers à tisser du Fondouk Chejra, bien vite étouffés par les menus uniques de Saveurs Poissons en haut de lʼescalier Waller, ou de Darna, la maison associative des femmes. Lʼaprès-midi, il y a les déambulations entre la librairie des Colonnes et celle des Insolites, la parfumerie Madini, le vendeur de nougat de la rue Es-siaghine, le ravissement des yeux chez Laure Welfing ou à la Boutique Majid, les projections à la Cinémathèque. Pour les plus aventureux, les escapades au Cap Spartel ou Malabata, à Asilah ou à la grotte dʼHercule, voire même pour les parfaits inconscients, les marches dans les montagnes du Rif. Toujours, les dîners à Casa d’Italia ou au Salon Bleu. Et puis les nuits au Dar Nour. La nuit de Tanger, l’autre, je la sais interlope, hantée par des fantômes de légende. Je ne la connais pas, je lui tourne le dos.
Six fois par jour, cʼest lʼappel à la prière. Six fois par jour, j'écoute les professions d'une foi qui n'est pas la mienne. Six fois par jour, je me surprends à trouver cette complainte envoûtante, succombant malgré moi à la banalité la plus totale. Six fois par jour, j'adopte un mutisme respectueux, avec la fierté non dissimulée de participer, moi aussi, à ce silence énorme. La langue, à la fois violente et mélodieuse, semble à mon oreille porter peut-être plus qu'une autre le poids de son histoire. Elle me dit qu'il est trop tard pour l'apprendre, qu'il serait vain de s'y risquer. J'abdique, non sans jalouser ces voix qui resteront pour moi à jamais impénétrables.
Dire aussi lʼodeur entêtante et indéfinissable qui court, insouciante, dans toute la ville, à l'heure de lʼAïd. Une charogne. Lʼécoeurement nʼest jamais très loin. Il faut croire qu'alors, Tanger se mérite. Des chats sauvages se disputent les restes d'un trophée, indifférents à notre passage. Tout comme les bouchers d'un jour, fendant la foule armés de longues lames acérées, comme investis d'un devoir impérieux, perpétrant à la demande les sacrifices à domicile. Une joie barbare.
En empruntant les rues sinueuses qui mènent à la Kasbah, je me rends compte que je marche. Tout ici est essentiel. Je mange, je me nourris. La pente, raide, m’entraîne vers la forteresse et ses remparts, les reliques d’un passé dont le faste clame encore son nom. Il y a une noblesse dans ces ruines, un port de tête. Le patio à ciel ouvert de la rue Riad Sultan ménage la surprise de la place déserte du Méchoir, sobre manifeste d’une grandeur dont on se laisserait bien conter l’histoire. Dans le silence de la nuit, les yeux abolis devinent la mémoire des murs.
Mais cʼest au nord de la Kasbah, dans le quartier Marshan, quʼil faut se rendre pour mieux comprendre ce qui assure à la ville sa légende. A deux pas des tombeaux de la nécropole phénicienne, le Café Hafa, surplombant la baie depuis 1921, aurait de quoi faire le fier. Un belvédère. Et pourtant là encore, rien. Lʼaustérité de la pierre. Un silence turquoise. Les hommes, probablement attablés ici depuis lʼouverture, me regardent, imperturbables. On se demanderait presque ce que Paul Bowles et William Burroughs ont bien pu lui trouver. Pourtant cʼest bien dans lʼhumilité de cette vue imprenable sur la Méditerranée et les côtes espagnoles quʼil faut chercher lʼâme de la ville. Peu lui importe d’agiter sous nos yeux voraces de mythes les cendres de son passé canaille, elle n’a pas de morale. Tanger sʼen fout. Elle ne vient pas vous chercher.
Plus tard, cʼest en suivant la rue de la Marine que lʼon se souvient que Tanger est un port. Une économie. L’espoir du trafic en patrimoine génétique, du kif à la crevette. Une plage inutile écorchée par de monstrueuses constructions immobilières dont la vacuité suspecte dit bien les pièges d’une modernité capricieuse. Une laideur absurde finalement assez cinématographique. Un drame italien. Ces chantiers orgueilleux semblent répondre aux ruines, impatients dʼen finir avec la question de la trace.
Tanger est presque belle. Elle a les yeux clairs et les lèvres serrées. Tanger est résolument brune. On dit souvent quʼelle fait plus vieille que son âge.
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Commentaires
cmchl
11H10 15 AVRIL 2013
Donc à Tanger il y aurait six prières par jour?
Ce doit etre une spécificité Tangéroise car dans le reste du Maroc (et dans les pays musulmans) les prières sont au nombre de cinq.
C'est sans doute l'abus du thé à la menthe (le whisky marocain) qui est à l'origine de ce mauvais calcul.