Mes premiers pas en Inde seront donc ici, à Varanasi, ville sainte (appelée aussi Bénarès), centre du monde hindouiste où l’on vient pour mourir et mettre fin au cycle des réincarnations. A peine le pied posé hors de l’aéroport, dernier bastion aseptisé et climatisé de notre périple, la chaleur s’abat sur nous, écrasante, presque liquide.
Lors du trajet vers la vieille ville, le nez collé à la vitre de la voiture, nous absorbons, l’air un peu hagard, le choc de notre première rencontre avec l’Inde. Au cœur d’une circulation chaotique, dans un vacarme de klaxons où les vaches sacrées, les voitures, les scooters et les cyclo-pousses se disputent la priorité, nous entrapercevons les échoppes déglinguées du bord de route, les gamins en uniforme scolaire qui rentrent sagement, se tenant par la main, les vendeurs de fruits poussant de lourdes charrettes de bois emplies à ras-bord… Arrivés près de la vieille ville, nous devons continuer à pied dans les ruelles sombres et étroites. La nuit tombe sur Varanasi, lourdement, et des tintements métalliques mêlés aux chants sourds des prêtres s’élèvent déjà des ghâts, ces escaliers de pierre s’enfonçant dans le Gange, où ont lieu les pujas (cérémonies religieuses). Des centaines de petites bougies flottent, légères et invitant à la rêverie, sur l’eau boueuse du fleuve, slalomant entre les détritus et les offrandes de fleurs déposées par les fidèles.
Ce matin, levés aux aurores, nous louons une barque, comme tant d’autres touristes, pour contempler le lever du soleil sur le fleuve. Nous remontons le courant, à l’affût des activités matinales sur les différents ghâts -ablutions rituelles, banales lessives, étirements yogiques- et une crémation. Deux femmes pleurent leur mort, discrètement, dans la lumière dorée du petit matin. Instant de malaise qui traverse notre petit groupe comme un frisson. Nous demandons au batelier de nous éloigner.
Images de vie et de mort, grouillantes et désordonnées. Le dépaysement est total voire brutal, mais n’est-ce pas justement ce que nous espérions ? Nous déambulons, hélés fréquemment par les innombrables vendeurs à la sauvette. Je me sens en ces premières heures un peu spectatrice, enfermée dans une bulle. J’observe ces mille scénettes parfois absurdes, avec une sensation d’irréalité grandissante. Je me hasarde à prendre quelques clichés, ici et là, avec mon téléphone portable, un peu timidement au début. Peut-être pour essayer de mieux comprendre ce qui s’offre à mes yeux. Nous suivons des hommes qui portent des corps enveloppés dans des saris chatoyants, sur des civières ornées de fleurs. Sur le ghât, une jeune femme et un vieil homme viennent d’être immergés dans le Gange, en attendant d’être incinérés.
Fin d’après-midi, je flâne sur la terrasse de la guest-house. D’ici on peut voir le fleuve, gris et tranquille, indifférent. Des bâtiments aux toits plats, imbriqués les uns dans les autres, en état d’érosion avancée. Des familles de singes turbulents vivent à deux pas de là, sur les toits voisins, en nous jaugeant du coin de l’œil, bien au-dessus des ruelles labyrinthiques de Varanasi.
Le lendemain, nous nous aventurons à nouveau dans le dédale des ruelles crasseuses de la vieille ville. Direction le Golden Temple, dont l’entrée est indiquée par deux matons patibulaires et un attroupement d’Indiens attendant de pouvoir franchir le seuil de ce haut lieu de recueillement. Ici la foi n’est pas silencieuse ni disciplinée, et nous pénétrons dans le temple, bousculés, emportés en deux temps trois mouvements dans ce tourbillon intense. Là, des marchands vous fourrent dans les bras, d’office, le nécessaire pour accomplir les rites, guirlandes de fleurs et offrandes, que nous nous empressons de déposer devant une statue de Shiva. Un prêtre vient nous bénir d’un trait d’argile orange entre les yeux et nous indique d’un geste la suite du circuit. Nous sommes happés par ce mouvement frénétique, guidés par nos condisciples d’un jour. Je suis étonnée, perturbée de la façon dont les rites sont partagés avec les non-hindouistes, de cette acceptation nonchalante qui tranche avec l’excitation ambiante. Je ressens un bref instant l’exaltation de ce que ce doit être d’appartenir à une communauté d’idées et de croyances comme celle-ci. Sensation grisante et effrayante à la fois.
Nous nous rendons le soir-même chez un couple d’amis indiens pour partager un dîner de fête, mitonné avec soin. Assis en tailleur sur le lit conjugal qui fait aussi office de table, ou perchés sur des tabourets, dans l'une des deux pièces de leur appartement propret, nous engloutissons des chapatis baignés de sauce. Nathan, légèrement bedonnant, la moustache virile et bien entretenue comme tout Indien respectable, plaisante continuellement, mais met un point d’honneur à ne jamais sourire sur les photos. Cheela, tout en douces rondeurs maternelles, nous apprend, à nous les filles, à nous protéger des inopportuns en revêtant le bindi, ce fameux point rouge que portent les femmes mariées entre les yeux. L’atmosphère est joyeuse, Nathan fait le pitre, les rires fusent.
Difficile pourtant cette nuit-là d’apprivoiser le sommeil, envahi par des images, parfois empruntes de violence, de cette ville hystérique et résignée à la fois. Quelques jours seront nécessaires pour trouver un chemin et apprécier finalement les odeurs âcres des fruits trop mûrs et du lait caillé mêlées à la senteur suave de l’encens, apprivoiser cette religion qui imprègne tous les gestes de la vie quotidienne, se délecter des couleurs plus vives que nature alors que le ciel reste obstinément blanc, recouvrant d’un voile perpétuel nos photographies, écouter ces tintements de clochettes et appels à la prière qui rythment les journées, observer les pages de nos livres se faner heure par heure sous l’effet de l’humidité. Accepter que le corps malade ou mort ne soit pas dissimulé. Se fondre dans la chaleur et accepter l’invitation de Varanasi, vivre dans son insouciante fatalité pour quelques jours, ici, au centre du monde.
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Commentaires
sanjok
11H17 10 AVRIL 2013
Il est fréquent d'entendre des touristes affirmer
que le Tilak ou Bindi est porté par les épouses ce
qui est faux car les hommes et femmes jeunes non
mariées ainsi que les enfants des deux sexes peuvent
également l'arborer comme signe de leur Hindouisme.
Le seul signe déclaratif pour un statut de femme mariée
est le vermillon dans les cheveux dans la ligne médiane
les séparant au dessus du front. Les Hindous ne sont
pas forcément les meilleurs informateurs sur leurs
rituels ou traditions j'en ai même rencontrés qui ne
connaissaient pas la signification du Yoni et du Lingam...