Isolée au large du Chili, l’île du naufragé qui a inspiré le roman de Defoe compte désormais 600 habitants. Rebaptisée Robinson Crusoé en 1966 à des fins touristiques, elle reste sauvage et difficile d’accès.
«Ici, il n’y a ni pollution, ni délinquance. Leur absence, n’est-ce pas à notre époque le bien le plus précieux?», demande Victorio Bertullo. Comme pour s’excuser de la rudesse du décor et de la rusticité du mode de vie de son île.
Iceberg minéral, elle surgit soudain des flots froids du Pacifique. Ses vertigineuses falaises plongent à pic dans l’océan. Son sommet le plus élevé, le mont Yunque, culmine à 915 mètres. Dans sa majeure partie, elle est recouverte d’une luxuriante végétation. Son écosystème, unique au monde, lui a valu d’être classée «réserve mondiale de la biosphère» par l’Unesco. Entre faune et flore, on y recense 180 espèces spécifiques, dont un colibri qui ravit les amateurs d’oiseaux.
Avec deux autres îles, elle forme l’archipel chilien Juan Fernandez. Sauvage, venteux, pluvieux, au relief tourmenté, ce gros caillou inhospitalier de 22 kilomètres de long et 7 dans sa partie la plus large, situé à 667 kilomètres au large de Valparaiso, a été le refuge du «vrai» Robinson Crusoé.
Un incorrigible râleur
Pour écrire sa «fable protestante sur l’esprit du capitalisme naissant», Daniel Defoe s’était en effet inspiré d’un fait réel: une sordide chamaillerie entre deux flibustiers. Corsaire écossais, Alexander Selkirk était un bon barreur mais un incorrigible râleur. Il ne cessait de se quereller avec son capitaine. En septembre 1704, lors d’une escale dans cette île déserte, repaire de la flibuste, il demande à y être débarqué, convaincu qu’il ne tarderait pas à être recueilli.
Fatidique erreur: elle lui vaudra d’être réduit à la condition de naufragé pendant quatre ans et quatre mois. Quand il fut enfin soustrait à son isolement, le 1er février 1709, il ne savait plus parler. Il était famélique et vêtu de peaux de chèvre. A son retour en Grande-Bretagne, un journal publie son aventure «inhabituelle au point qu’on puisse douter qu’un autre être humain ait jamais pu la vivre».
A 60 ans, et derrière lui une vie mouvementée d’agitateur politique, Daniel Defoe y voit matière à son premier roman dans lequel il exposera sa philosophie. Pour ce faire, il prend quelques libertés avec la réalité. Il délocalise l’île dans les Caraïbes et transpose l’action un siècle auparavant. Dès sa parution, en 1719, le livre connaît un succès foudroyant qui ne se démentira plus. C’est le roman le plus traduit et vendu de l’histoire.
Caboteur quinquagénaire
Trois siècles plus tard, l’île Robinson Crusoé, comme elle a été rebaptisée en 1966 à des fins touristiques, est presque tout aussi isolée. Son accès demeure aléatoire, raison pour laquelle les visiteurs ne se pressent pas, en dépit de l’universelle et mythique notoriété du héros de Defoe.
Il n’est pas rare que le bimoteur «Dormier», qui s’efforce d’assurer un vol quotidien à partir de Santiago, rebrousse chemin, une météo capricieuse et un tarmac couvert de nids-de-poule lui interdisant l’atterrissage. L’aérodrome se résume à une piste et à une baraque en ruine. Il a été construit sur la seule partie plane de l’île, entre deux falaises, à l’extrémité d’une presqu’île sujette aux vents tourbillonnants. Dans cette lande prolifère le pavot rouge depuis quelques années. Personne ne sait expliquer sa présence. Les pigeons en raffolent.
L’autre moyen de gagner l’île est un caboteur quinquagénaire qui effectue la traversée toutes les deux ou trois semaines depuis Valparaiso. Elle dure deux jours. Les places y sont rares. Il ne dispose que de douze couchettes et priorité est donnée aux insulaires. Par chance, ce jour-là, le temps était resté stable.
Une fois à terre, le voyageur n’est pas pour autant arrivé à bon port. Il doit gagner à pied le bas de la falaise où l’attend une chaloupe qui longera la côte nord de l’île avant de débarquer, une heure plus tard, dans l’unique village, San Juan Bautista. L’île ne dispose d’aucune route. Elle n’est parcourue que par quelques rares sentiers très escarpés, réservés aux bons randonneurs.
Hors du temps
San Juan Bautista, où vivent les 600 habitants de l’île, se niche dans la baie de Cumberland, le seul endroit où les corsaires pouvaient mouiller. Le village ne possède que deux rues, non asphaltées. L’une dévale le flanc de la montagne, l’autre épouse la courbe du rivage. A l’une de ses extrémités se trouve le cimetière. Sur les tombes se répètent à l’envi les mêmes noms de famille.
Jamais Victorio Bertullo n’avait soupçonné qu’il y passerait le reste de sa vie quand, à 29 ans, jeune marié, il y débarqua, le mardi 5 avril 1964, avec son épouse, pour devenir le seul instituteur de l’unique école. A la retraite, le couple déménage à Valparaiso. Six mois après, il est de retour. Il ne s’était pas adapté à «l’agitation du continent après quarante ans de quiétude, voire de doux ennui».
Depuis, l’ancien instit’ s’est mué en conservateur du modeste musée, en chroniqueur de l’unique radio et en historien de l’île. «Les débuts ont été difficiles, raconte-t-il. Mais nous avons fini par nous faire à cette vie austère, puis par nous y attacher. Quand nous sommes arrivés, il n’y avait pas de voitures, pas de rue proprement dite et, surtout, pas de magasins d’alimentation. Ce sont les parents des élèves qui nous ont approvisionnés jusqu’à ce qu’on constitue nos propres réserves. Pas davantage de journaux, de radio ou de téléphone: notre seul lien avec le continent était le bateau qui venait une fois par mois et un émetteur de radio marine, en cas d’extrême urgence.»
Pendant toutes ces années, il a été le témoin de la lente évolution de l’île, qui n’a pas perdu pour autant son caractère de lieu hors du temps et de bout du monde. Les premières voitures, plutôt quelques vieilles guimbardes qui servent essentiellement au transport de charges, sont apparues à la fin des années 70. Leur circulation se limite, par la force des choses, au village.
La télévision est arrivée en 1986; le téléphone satellitaire est en service depuis le milieu de la décennie passée; des épiceries, aux étals chichement fournis, se sont ouvertes; un hôtel et quelques auberges ont vu le jour; le cargo mixte s’efforce d’accroître ses navettes. Et la petite compagnie aérienne Lassa s’acharne à maintenir sa ligne.
L’île au trésor
L’île n’est habitée en permanence que depuis 1877. Un comte suisse, Alfred von Rodt, qui en avait obtenu la concession, y débarqua cette année-là avec trente-sept colons dont sept enfants et dix femmes, surtout pour pêcher la langouste, qui demeure la principale ressource de ses actuels habitants. Mais les prises diminuent d’année en année. La manne s’épuise et l’inquiétude gagne.
Faute d’infrastructures, le tourisme n’est pas en mesure de prendre le relais. Du reste, l’île a peu à offrir au visiteur en dehors d’une nature exceptionnelle, un dépaysement garanti, et le culte de Selkirk. Le mirador auquel on accède par un sentier pentu, d’où il scrutait l’horizon dans l’espoir d’apercevoir enfin une voile, et la grotte qui lui servait d’abri, à une demi-heure de bateau, sont les deux seules curiosités qui rappellent son souvenir.
Mais bientôt, l’île de Robinson pourrait se muer en île au trésor. Un milliardaire américain, Bernard Keiser, la cinquantaine, consacre sa fortune à chercher un trésor de la couronne espagnole. Depuis 1998, il mène des fouilles, pour l’instant vaines. «Si j’ai vendu mon usine textile qui fournissait à la Nasa le tissu des combinaisons des astronautes, explique-t-il, c’est que je sais que le trésor est ici et je le trouverai.» La rumeur affirme qu’il aurait déjà englouti dans cette quête 2 millions de dollars.
Paru le 14 mai 2005.