Pèlerinage au sanctuaire de Notre-Dame-du-Laus, où une bergère fut visitée par la Vierge en l’an de grâce 1664.
Ami(e) mécréant(e), il est ici question d’élever ton âme, s’il t’en reste une. Pour cela, prends-la sous ton bras et suis la lumière vers Notre-Dame-du-Laus. Toi qui n’as foi qu’en la raison, 1664 ne t’évoque qu’une marque de bière. Etanche ta soif de sacré et écoute bien: c’est en l’an de grâce 1664 que «Dame Marie», dite la Vierge, s’est montrée moult fois à Benoîte, 17 ans, modeste bergère, soit deux siècles avant sa collègue Bernadette à Lourdes.
Découvre ce sanctuaire posé à 900 mètres d’altitude dans les Hautes-Alpes. Ici, quelques roses tiennent dans un pot de Ricoré; là, quelques pèlerins avisés ont glissé des messages griffonnés dans la pogne d’un Jésus en statue. En cette vallée de l’Avance, croise d’abord la chapelle du Précieux-Sang. Cinq fois, Benoîte y vit le Christ crucifié. Deux frères de Tours ont offert en 1862 ce petit lieu de culte, «pour que leurs péchés soient effacés». On ne sait s’ils obtinrent grâce, mais ça ne coûte rien de tenter, comme toi, ami(e) impie, qui prends maintenant d’un pas vif le chemin de Pindreau. Où une sculpture t’attend, en trois morceaux: la Vierge, Benoîte et sa chèvre. La chèvre a servi à la bergère pour traverser la rivière, le 29 août 1664, quand elle a vu cette étrange lumière: Dame Marie. Poursuis jusqu’à Notre-Dame-des-Sept-Douleurs, un monticule appelé calvaire. Parmi les vaches et les chardons, ton mollet crapahute vers son salut, mais tu marches depuis près de deux heures et ton estomac demande grâce. Sache que Benoîte jeûnait avec plaisir pendant des semaines, alors il te fera honneur d’attendre un peu. Pénètre d’abord dans la basilique construite de 1666 à 1669, «à la demande de la Vierge». Ici, conversions et guérisons miraculeuses vont bon train, dit-on.
Fouettée aux orties.
Un groupe de pèlerins italiens prie à l’endroit où repose Benoîte, comme l’indique le panneau au sol: «Le tombeau de la sœur Benoîte morte en odeur de sainteté» en 1718. Dans cette chapelle de Bon-Rencontre, trempe ton doigt dans l’huile d’une bougie rouge, sur le côté du tabernacle. Cette huile guérit, demande donc au notaire Pierre Rougier. «Estant venu en dévotion», en 1667, il repartit avec une fiolette. Selon le rapport d’un religieux, «s’estant retiré en sa maison, il mit dudict huile sur un œil d’une sienne petite fille âgée seulement de deux ans et demy, auquel œil elle avait une tache fort grande que la petite vérole luy avait laissée depuis plus de six semaines et qui l’empêschait d’y voire; et que du lendemain, elle se trouva entièrement guérie et la dicte tache ne parut plus». Cette huile est expédiée dans le monde entier. Tu peux en faire la demande par e-mail, car Benoîte est moderne. Tu fais l’offrande que tu veux, car Benoîte est bonne. Ainsi huilé, te voilà paré pour ton tour au réfectoire. A midi quinze, la porte s’ouvre sur une salade de betteraves céleste et une aile de raie. Quand on te dira que le vin s’y sert à volonté, tu courras y trouver le repos de ta panse, pour la modique somme de onze euros. Mais pas de surcharge: le plus dur –et le plus beau– reste à gravir, le col de l’Ange.
Quinze croix rythment le chemin, comme les virages de l’Alpe d’Huez. Tu sens bien là que le corps est la pesanteur de l’âme. La grimpette est courte, mais vigoureuse, comme l’ange qui, de là-haut, éclaira la vallée pour Benoîte assaillie par le démon. Te voilà plus près du ciel, et ce petit vent n’est-il pas le bruit que font les anges avec leurs ailes? Ici, l’homme, muet, écoute le silence. La vue est magnifique.
Il est temps de te parler de Benoîte. Son nom vient du latin benedicta, qui n’est pas une marque de mayonnaise mais le signe des esprits saints: il signifie bénie. D’ailleurs, comment s’appelle le pape aujourd’hui? Benoît. Il n’y a pas de hasard, il n’y a que des destins, et celui de Benoîte mérite qu’un producteur hollywoodien s’y penche, ou que Robert Bresson revienne nous le conter. Voyante, mystique, persécutée, Benoîte Rencurel aligne cinquante-quatre ans (de 1664 à 1718) de phénomènes surnaturels, qui dit mieux (1)? Pour l’écrivain Jean Guitton, elle a été «l’un des ressorts les plus cachés et les plus puissants de l’histoire de l’Europe». Elle est née pauvre, en 1647, dans un paysage de schiste, où l’on transformait le gypse en plâtre, et où l’on produisait un peu de chanvre. Ses visions seraient-elles dues à la Dame Marie-Jeanne? Nul ne veut le croire.
Dès l’âge de 5 ans, elle est fouettée aux orties, et y prend goût, s’infligeant des flagellations et des ascèses très dures. Orpheline de père à 7 ans, elle reste illettrée. En 1664, un vieillard à longue barbe, Maurice, lui conseille d’aller au Vallon, où la Vierge l’attend. Incrédule, Benoîte répond: «Hélas Monsieur, elle est au ciel!» Mais non, Benoîte, regarde bien. Benoîte demande: «Belle dame, que faites-vous là-haut? Voulez-vous acheter du plâtre?» Plus tard, la voyant flotter en l’air, la bergère s’inquiétera: «Bonne mère, comment pouvez-vous tenir là-haut? N’avez-vous pas peur?»
Pour certains, elle est «une simple» et ses visions «une rêverie de son cerveau vide». Pendant vingt ans, elle fait face à ceux qui la pensent victime de crises d’épilepsie ou d’hallucinations. «Une malade doublée d’une imbécile», rapporte de Muizon. Si bien que, «pour faire taire ces calomnies, la Vierge annonce à Benoîte qu’elle ne bénéficiera plus d’apparitions». Si elles s’arrêtent, c’est bien la preuve qu’elles existaient, non?
«Jarretières de fer».
Un dénommé André Gérard confirme: «Le doigt de Dieu est ici.» Et pas dans l’œil de Benoîte. Elle lit dans les consciences, sait tout de celui qui s’approche, au point de lui raconter sa vie. Elle entre en contact avec les morts. Parfois, elle tombe raide comme une barre de fer, en crucifixion mystique (du jeudi 16 heures au samedi 9 heures). Mais les démons la harcèlent, la transportant par les airs, deux à trois fois par semaine, «comme un sac de sable», à travers la vallée. Elle se blesse souvent à l’atterrissage.
Les anges la vouvoient, les démons la tutoient et lui infligent des désirs sexuels. Elle revêt «des jarretières de fer de quatre doigts de large», un ceinturon hérissé de pointes, «un corset en forme de râpe à l’intérieur», une chaîne autour des reins. Elle sait que «la discipline», joli mot pour flagellation, permet de combattre les désirs sexuels. Quand elle meurt en 1718, les prêtres venus à ses côtés réclament sa bénédiction. En 1775, quand on rouvre son tombeau, on ne trouve «aucune trace de décomposition». Une pierre égratigne alors par mégarde sa joue: «un sang vermeil» en sort.
Bienheureuse.
Ebloui par son histoire, finis ton voyage à la chapelle des Roses, où, le 15 mars 1669, la Dame remplit de roses son tablier. Des roses en mars? Eh oui. Sera-ce suffisant pour que Benoîte soit proclamée «Bienheureuse»? Le dossier de béatification est en cours. Première étape: le décret de reconnaissance, officialisant pour l’Eglise le caractère surnaturel des apparitions, a été prononcé le 4 mai par l’évêque de Gap, Mgr Di Falco, lors d’une cérémonie à laquelle assistèrent deux élus de la République et de l’UMP, Hubert Falco et Jean-Claude Gaudin, ainsi qu’un grand prêtre de la religion cathodique, Jean-Pierre Foucault.
Depuis, Notre-Dame-du-Laus est élevée au même rang que Lourdes. Même s’il n’y a pas photo: plus de six millions de pèlerins à Lourdes, 120000 à 150000 à Notre-Dame-de-Laus. Pour la béatification, il faut encore une guérison «médicalement attestée». «Je suis sur le dossier d’un enfant, une guérison qui date de septembre 2007», indique Bertrand Gournay, le recteur du sanctuaire. Il espère la béatification d’ici 2011.
(1) La Vie merveilleuse de Benoîte Rencurel, de François de Muizon.
Editions Nouvelle Cité, 2004. 255 pages, 18 euros.
Pratique
Y aller
Situé sur la commune
de Saint-Etienne-du-Laus (Hautes-Alpes), le sanctuaire
se trouve à 180 km de Marseille et 20 km de Gap.