Un parc de pierre et de mousse, peuplé de déesses, de bêtes enragées et de géants grimaçants. Balade, à une heure de Rome dans un lieu-phare de la Renaissance, magique et terrifiant.
Aux confins de l’Ombrie et du Latium, sur la vieille terre des Etrusques, c’est une énigme. Un bois mystérieux comme un recoin de l’âme mais extravagant ; un jardin secret, comme les blessures que laisse la vie lorsqu’elle s’en va, mais cuirassé de grotesque. On était prévenu. «Ceux qui visitent ce jardin pour la première fois éprouvent un sentiment de crainte, voire de répulsion. Après vient l’émerveillement», avait-on lu dans Natures mortes au Vatican, roman noir et gastronomique, sur la Rome de 1570.
Mais justement, l’évocation par l’auteure, l’historienne Michèle Barrière, de ce haut lieu du maniérisme, bâti entre 1552 et 1580, piquait la curiosité. Des statues colossales, stupéfiantes, des scènes figées dans la pierre exprimant une telle violence que le héros croit «entendre les os se briser et les chairs se déchirer», mais aussi un bois métaphore de «la douceur amère de l’amour». Alors on s’était promis d’aller voir sur place, sur pièces.
De la capitale italienne, il faut à peine une heure de route, en direction de Viterbe pour rejoindre, dans une vallée échancrée par les collines et les calanques de tuf, le village médiéval de Bomarzo. Les maisons, plantées sur un éperon rocheux, sont surplombées par le château Orsini. Il faut être attentif pour ne pas rater les panneaux indiquant, en contrebas, le «Parco dei Mostri», le parc des monstres. Discrétion ou indifférence, pour un jardin pourtant cité dans tous les livres d’histoire de l’art, oublié durant quatre siècles, redécouvert à la fin des années 30 par Dali, et depuis objet de fascination pour de nombreux artistes: Cocteau, Brassaï, Mandiargues ou Antonioni.
Philtre d’amour
L’entrée incite… à rebrousser chemin. C’est un hideux bâtiment de béton, qui abrite caisse, boutique de souvenirs kitschissimes et cafétéria type restoroute. Passé ce cap difficile, une longue allée arborée mène à un portail de pierre. Deux paisibles sphinges grecques accueillent le visiteur. Le premier sentier de ce jardin tout en terrasses longe des statues plutôt classiques, taillées grossièrement, et représentant des divinités de l’Antiquité : Hécate, Saturne, Cerbère, le chien aux trois têtes, gardien des enfers… Au bout de l’allée, changement brutal d’atmosphère : une tête géante jaillit de terre, sourcils froncés de fureur, mâchoire dentée et grande ouverte. Un orque plein de rage, taillé, comme toutes les sculptures, dans un bloc de péperin, ce tuf gris caractéristique du Latium.
Avec l’aide du petit plan remis à l’entrée, on identifie Glaucus, le pêcheur devenu divinité marine. Amoureux de la nymphe Scylla, il demande à Circé un philtre d’amour. Mais Circé en pince pour Glaucus, elle métamorphose Scylla en monstre. Que l’on connaisse ou pas ce fragment de mythologie, on est saisi par l’expressivité de la sculpture, cette stupéfaction qui perdure à travers les siècles. Un grand escalier de pierre, aux marches effritées par l’érosion, nous expose soudain à une sculpture colossale, brutale : un géant, un Hercule au visage serein, en train d’écarteler un homme, Cacus ou le mal incarné, qui ressemble déjà à un pantin. Une violence repoussante. Au sens littéral du terme. «Le geste par sa brutalité commande aux yeux de se fermer», écrivait, dans son essai sur Bomarzo, André-Pieyre de Mandiargues. Quelques marches plus bas, la scène est plus champêtre. Une gigantesque tortue, posée sur une pierre en forme de proue, porte une Victoire ailée. Sa carapace est toute verte de mousse. Mais cette candeur est trompeuse : les yeux de la tortue sont fixés sur la gueule d’un monstre marin prêt à l’engloutir…
Angelots et barbares
Plus loin, on croise une grotte moussue où se nichent trois grâces, on découvre un Neptune majestueux, puis un dragon assailli par chien, lion et loup, les crocs plantés dans ses chairs ; un éléphant enserrant de sa trompe un légionnaire ; une grande déesse nue dont la nuque est entourée d’angelots. «Un nu à la fois voluptueux et naïf, rongé par les intempéries, détérioré, couvert de taches de moisissure et de mousse», décrit la romancière néerlandaise Hella S. Haasse dans son livre sur le bois des monstres. Des statues barbares, surgissant de la terre. Une profusion de virtuosité qui donne le tournis. Comme cette petite maison penchée, bâtie toute de biais, au bout du jardin. On la dirait repoussée par la main d’un géant, assez clément pour l’épargner au bord de la chute.
Un grand banc étrusque accueille le visiteur surchargé d’émotions, d’impressions et en quête de clés.
Objet de maintes recherches historiques depuis sa redécouverte, minutieusement ausculté par l’Institut d’histoire de l’architecture de Rome, le bois sacré (au sens de magique) de Bomarzo, si différent des jardins géométriques de la Renaissance italienne, reste une énigme. Personne encore n’a tranché sur le sens de cette collection de statues ou du parcours labyrinthique que dessine le bois. La plupart des chercheurs s’accordent sur la personnalité du concepteur, le maître de Bomarzo, le duc Vicino Orsini. Né en 1523, dans une prestigieuse famille romaine, au service des Etats pontificaux, l’homme était un fin érudit, qui se faisait envoyer de Rome les livres les plus récents. A 37 ans, las des campagnes militaires, de la cour et des villes, il se retire à Bomarzo pour savourer enfin la vie familiale et rurale. Mais son épouse adorée, Giulia Farnèse, meurt. En proie à la mélancolie, le duc se fait «citoyen des bois» et s’emploie jusqu’à sa mort, qu’on situe en 1586, à parfaire sa résidence, pour «épancher son âme», comme l’indique une inscription sur l’une des sculptures. Voilà une version.
Mais la diversité des genres des sculptures indique, pour certains chercheurs, une construction en trois grandes étapes, chacune bénéficiant de modes artistiques successives. Au désir du duc de combler l’absence de l’aimée, on ajoute la quête intellectuelle et artistique d’un homme féru d’alchimie et de littérature chevaleresque. C’est à Pirro Ligorio, le grand architecte, passionné d’antiquité et star du maniérisme, créateur des jeux d’eau de la Villa d’Este – dont on dit qu’il aurait achevé la basilique Saint-Pierre de Rome après la mort de Michel-Ange – qu’on attribue le dessin du parc. Mais qui étaient les sculpteurs ?
Ogre des enfers
Belles n’est pas l’adjectif qui convient pour ces créatures minérales qui ne cherchent d’ailleurs pas à l’être. Ce sont des «merveilles» au sens où l’entendaient les maniéristes, eux qui cherchaient à s’affranchir des normes, des règles de l’anatomie comme de la réalité : par l’extravagance, le monstrueux ou l’exotique, ils voulaient éblouir, étonner, et susciter ainsi le questionnement, la réflexion philosophique sur nos peurs d’humains. Ainsi, la sculpture devenue l’emblème de Bomarzo, qu’on retrouve sur les livres, cartes postales ou tasses vendus à la boutique de l’entrée, est une énorme tête à la bouche béante d’épouvante. De cette épouvante qui nous étreint face à la mort, et nous fait hurler de douleur. Et pourtant, l’ogre des enfers est aussi une attraction : entre dents et lèvres, les visiteurs s’amusent à entrer dans la caverne et s’y assoient sur des bancs de pierre. Le bois de Bomarzo tire peut-être son étrange charme de cette plasticité, cette aptitude à se prêter à tant d’interprétations que chacun, à son heure, peut s’y reconnaître.
Pratique
Y aller
Bomarzo se situe dans la province de Viterbe, à 66 km au nord de Rome, à 27 km au sud d’Orvieto. De Rome, prendre l’autoroute du Soleil (A 1), sortie Attigliano. De là, comptez 6 km pour rejoindrele Parco dei Mostri à Bomarzo.
Ouvert tous les jours, de 8 h 30 au coucher du soleil. Entrée : 9 euros.
Tél. : 0039 0761 924 029.
Visiter
Pas de visites organisées par le parc mais vous pouvez vous adresser à Cesaretta Ovidi, une guide francophone et spécialiste de la région.
Tél. : 0039 3389 432 710. Ou : 0039 0761 799 044. cesaretta@gmail.com www.bolsena-guida.it
Manger
Plats typiques et ambiance familiale à la Trattoria da Alfiero à Chia, village voisin de Bomarzo, Via Vittorio Emanuele III.
Tél. : 0039 0761 743 005.
Dormir
Pour le calme et la superbe vue sur Bomarzo et son château, hôtel le Querce. Trois corps de bâtiments dans la campagne, chambres confortables mais sans charme. Piscine et restaurant pizzeria
Via Pontone Lucia 31.
Tél. et fax : 0039 0761 924 299. Portable : 0039 3381 643 220. info@lequercebomarzo.it www.lequercebomarzo.it
Lire
Les Jardins de Bomarzo,
Hella S. Haasse, Seuil, 2000.
Natures mortes au Vatican, Michèle Barrière, éditions Agnès Viénot.
Le Maniérisme. Une avant-garde au XVIe siècle, Patricia Falguières, Gallimard Découvertes.
Le Jardin de Bomarzo. Une énigme de la Renaissance, Jessie Sheeler, Actes Sud.
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Commentaires
Visiteur
17H38 30 AOUT 2009
J'en reviens. Ce "bois" est tout simplement magique. Il s'en dégage une quiétude absolue et une magnificence étrange. Pas d'entretien maniaque ici, et les siècles ont effectivement errodé les statues souvent couvertes de mousse ; celles-ci s'en trouvent encore plus "vraies" et nous donnent réellement l'impression que l'on n'est pas dans un truc à touriste. Le parc était d'ailleurs presque vide en cette fin du mois d'août... quelques "initiés" ça et là dans les allées... tous silencieux en comparaison des hordes bruyantes que l'on croise dans les musées du Vatican, au Panthéon, ou même dans la Chapelle Sixtine. Si vous allez dans les parages de Rome et que vous voulez voir quelque chose de "différent", allez à Bomarzo...
PS : la cafétéria à l'entrée est pire que ce qui est décrit dans l'article. On se croirait presque dans une cantine soviétique...
MGD
11H44 01 SEPTEMBRE 2008
On peut aussi et surtout lire "Bomarzo", fascinant roman de Manuel MUJICA-LAINEZ