Aux confins de la Chine et de l'Inde, s'accroche un royaume perdu dans les nuages longtemps oublié du monde.
Tout à l'est du pays, dans une région plus isolée encore puisqu'elle ne s'est ouverte aux étrangers qu'en 2000, les Brokpas, petit peuple d'éleveurs de yaks s'extirpent doucement de leur isolement.
Peu de pays dans le monde font autant saliver que le Bhoutan. Serait-ce parce que ce pays à califourchon sur l'Himalaya s'est à peine laissé effleuré par les doigts griffus de la modernité ? Qu'on y croise plus de chiens que de voitures, moins de nouveaux riches arrogants que de lamas légers comme la cendre et que dans le regard des gens, on croit voir le beau temps ? Ou peut-être aussi que les droits de séjour parfaitement extravagants – 250 USD par jour - laissent augurer d'un pays de cocagne où coulent le lait et le miel ? En tout cas, la longue route sinueuse qui mène en quelques jours de l'aéroport de Paro tout à l'ouest, jusqu'aux terres des Brokpas tout à l'est, laisse le temps de s'imbiber doucement de petits gorgeons de bonheur : le tourbillon des vêtements traditionnels – le gho pour les hommes et la kira pour les femmes - qui, malgré un assouplissement récent du driglam namzha, le code de conduite du bon citoyen bhoutanais, sont encore très largement répandus ; la sérénité des dzongs, ces temples-forteresses accrochés on ne sait comment aux flancs d'une falaise improbable, et qui semblent prêts à basculer dans le vide à la moindre bourrasque ; les troublantes décorations ithyphalliques qui se dressent, gland impérial et bourses joufflues, sur les façades des maisons et les arrosent d'une laitance généreuse supposée apporter prospérité et large descendance aux occupants. À moins que ces verges rupestres ne soient une allusion à Drukpa Kinley, fameux lama du XVe siècle, qui plutôt gâté par la nature, chassait les démons à coups de phallus...

Sur les pas des Brokpas
Au bout de la route, il y a le pays brokpa. Le bout de la terre, le bout du bout, le bout du Bhoutan. Longtemps interdite aux étrangers en raison de l'éphémère guerre sino-indienne qui, dans les années 1960, y avait semé quelques carcasses d'obus et d'hélicoptères, la région s'est finalement entrouverte au tourisme en 2010. Les premières personnes croisées sur le sentier annoncent un peuple foncièrement différent des Drukpas qui habitent le reste du pays. Un vieux bonhomme remonte vers son village les bras et les jambes bien écartées du corps tout en marmottant une litanie de mantras. Cette démarche roulante de matelot sortant du cabaret, il la doit à son épaisse veste de laine rouge ainsi qu'à ses jambières de cuir raide qui remontent jusqu'en haut des cuisses. Et aussi parce qu'il est un Brokpa, « un homme des pâturages » et qu'après tout, il est ici chez lui. Son visage a la patine des vieux meubles. Et sur son crâne, un couvre-chef insolite, le tsipee cham, un genre de béret basque en poils de yak affublé de 5 petites cornes, lui donne un air de Méphisto des alpages. On a longtemps pensé que ces drôles de pointes effilées étaient destinées à servir de gouttières en éloignant du visage le ruissellement de la pluie. Mais la légende racontée par les manuscrits anciens précise que les Brokpas descendent de Garuda et que leur tenue rappelle l'extraordinaire plumage de l'oiseau céleste. Au-delà de leur origine aviaire, il semblerait que les 3 à 4 000 Brokpas actuels soient originaires du Tibet et plus précisément de la région de Tshona au sud de Lhassa. Les vieux textes font émerger des brumes du passé une drôle d'histoire hésitant entre le récit mythique et la fresque homérique : au XIe siècle, les malheureux vivent sous la coupe d'un roi parfaitement fêlé et dont les exigences deviennent de plus en plus farfelues. Voilà maintenant qu'il leur demande d'aplanir une montagne qui lui fait de l'ombre ! Ils font alors appel à la déesse Jomo qui leur rappelle qu'il est plus facile de faire sauter la tête d'un homme malade que celle d'une montagne saine. Forts de ce conseil divin, ils règlent son compte au tyran siphonné et décampent bien vite par peur de représailles. S'ensuit alors une longue errance sous la houlette du lama Jarepa et de la déesse Jomo qui n'est pas sans rappeler celle des Juifs conduits par Moïse. Leur terre promise se révèle au terme de quelques années, d'abord sous les traits apaisés d'une jolie plaine couverte de bambous où sera construit Sakteng, le premier village. Un groupe de Brokpas courageux trouve l'énergie nécessaire pour passer le col de Nakchung et défricher un plateau avant d'y bâtir ce qui deviendra Merak.
Yéti y es-tu ?
Le sentier pour accéder à ce village de vaillants s'extirpe des rhododendrons, roule sur des alpages dévotement broutés par des essaims de moutons blanc cassé avant de replonger dans le vert d'une plaine striée de torrents glacés. Au loin, du côté de l'Arunachal Pradesh, des montagnes saupoudrées de blanc montrent leurs crocs. Quand on demande à Kelsang, le guide, où se trouve le campement du soir, il répond en désignant du menton une théorie de reliefs lointains « Là-bas, juste sous le ciel ! ». Quel dommage de ne pouvoir maîtriser le lunggom, «la marche dans les airs», cette lévitation obtenue après de longues années de méditation par des moines vivant sans doute de cailloux et d'eau fraîche ! Personne n'a encore pu photographier ces extases aériennes, qui n'ont pourtant rien d'extraordinaire pour le Bhoutanais moyen. Pas plus que le furtif yéti dont la présence est avérée dans la région par des centaines de témoignages. Kelsang raconte qu'en 2004, il a rencontré dans la montagne une jeune gardienne de yaks complètement affolée. « Elle a vu un de ses yaks se comporter bizarrement et s'est approchée. Mais ce qu'elle prenait pour des cornes était des touffes de poils, et la bête s'est mise à marcher comme un homme. C'était le deadbu comme on dit en brokpa. La fille s'est enfuie, mais elle est tombée. Le yéti est venu ensuite inspecter l'endroit où elle était tombée. Elle devait avoir 16 ans et était vraiment secouée ! » Kelsang est parti voir le lieu de « l'attaque » et a vu lui-même les traces. Comment étaient-elles ? « À peu près grandes comme ça » répond-il avec l'impassibilité d'un menuisier donnant la cote d'un tabouret. Et de montrer son bras, du coude aux doigts tendus. Une bonne pointure 70 ! Notre pauvre yéti n'est pas près de trouver chaussure à son pied... Il fait tellement partie de la vie quotidienne que les Brokpas distinguent plusieurs espèces, le zuchen, celui qui se laisse voir et le zugme, celui qu'on ne peut qu'entendre, aussi insaisissable qu'un fantôme.

Au village sans prétention ?
L'homme des neiges, loin d'être abominable, se révèle parfait gentleman et laisse notre petit groupe parvenir au village de Merak sans dommages ni égorgements intempestifs. Tandis que les darchok, ces longues bannières fixées à des mâts, frétillent dans le vent, un corbeau volubile nous souhaite la bienvenue en bouleversantes vocalises. Ses cousins, les craves à bec rouge, font les 400 coups sur les bardeaux des toitures. Mieux vaut regarder où l'on met les pieds : une boue épaisse poisse les ruelles saturées par les fumées des feux de cuisine. Derrière les hautes palissades, la vie quotidienne s'échappe par bribes des petites cours rouillées par le froid humide : le va-et-vient régulier d'un métier à tisser, le chantonnement retenu d'une femme à l'ouvrage, le bruit sourd de la bûche qui tombe du billot après le coup de hache fatidique... Des gosses aux joues colorées, au velouté frais comme celui des fruits que personne n'a jamais tripoté, découvrent des dentitions parfaites qui brillent comme des lames de couteau dans la grisaille. Ici les enfants s'inclinent avec déférence devant l'étranger et lui décoche un très révérencieux « Good morning Sir » qui sent bon son armée des Indes. Voilà enfin des jeunes gens bien élevés qui ne mettent pas leur casquette à l'envers. Nadine Morano serait folle de joie à Merak. Autour du village s'étend un billard de pelouse semé de genévriers où chaque accident de terrain, chaque rocher semblent avoir été marqué par les stigmates d'un passé mythique et donne lieu à de vertes légendes, graveleuses à souhait : voici sur cette pierre, l'empreinte vulvaire de la déesse Jomo qui s'y est assise ; plus loin une roche rougie par les oxydes de fer a été le témoin des menstruations fort abondantes de la divinité ; et là, cette profonde rainure dans le prolongement de cette cavité, ne seraient-ce pas les traces du phallus et du testicule de Tashi Woeber à qui Jomo a demandé de s'entraîner sur le granit avant de se laisser séduire ? Dans ce pays, les pierres parlent et les histoires qu'elles racontent ne sont pas bonnes à entendre par toutes les oreilles...
Des yaks et des téléphones
Nous quittons Merak sous un ciel couleur d'huître. Le temps s'est voilé de gris avec un air d'hiver. Une écharpe de brume laineuse s'effiloche sur les pointes des sapins. Avec l'altitude, la forêt se farde de blanc et puis finit par jeter l'éponge pour céder le terrain aux tapis de rhododendrons peu avant le col de Nakchung à 4050 m. Sakteng n'est plus qu'à 2 h de marche. Bientôt un tintinnabulement de clarines annonce l'arrivée d'une caravane de yaks ou plus exactement de dzos, des hybrides de yaks et de vaches domestiques (Cf. encadré). Tashi Phuntsok qui vient de Sakteng, marche en queue de cortège. Malgré son air de misère insouciante et sa bouche qui connaît plus de trous que de dents, cet éleveur, avec 40 yaks, 30 dzos et 7 chevaux, est un gros propriétaire. Il explique que l'hiver, les yaks peuvent rester en altitude, autour de 3 500 - 4 000 m, tandis que les dzos doivent redescendre dans la vallée à moins de 2 500 m vers Shingkar Lauri à 5 jours de marche d'ici. Chaque année, toute la famille -sauf les bambins et les vieillards – accompagne cette transhumance. Les dzos commencent à descendre le neuvième mois du calendrier lunaire – en novembre – et ne remontent que 6 ou 7 mois plus tard, en mai ou en juin. De vieilles relations commerciales et amicales se sont instaurées entre familles brokpa et familles des basses vallées. Le netsang par exemple, est toujours en usage : en été, les Brokpas apportent du beurre de yak, un produit fort réputé pour son goût et sa qualité, et se font payer en nature - sacs d'orge ou de riz – seulement en hiver. Tashi interrompt ses explications pour répondre à un appel sur son portable. Oui, son portable. Car c'est la magie du pays brokpa : les gens sont habillés comme l'étaient leurs aïeux voici 800 ans, l'eau courante n'est connue que des torrents, une poignée de générateurs cacochymes fournissent une électricité douteuse, mais depuis 4 ou 5 ans n'importe quel gardien de yak est à même de passer un coup de fil à sa bonne amie quelque soit le coin de montagne déshéritée où il se trouve...
En route vers le futur
En apercevant le village de Sakteng, qui prend ses aises le long de la rivière Gamri Chu, on ne peut manquer de s'interroger sur la fin prochaine de l'isolement de la région, un isolement qui malgré toutes les contraintes et difficultés qu'il impose au quotidien, a permis de préserver les Brokpas et leurs traditions dans leur jus. Les toits de bardeaux ont été remplacés par de la tôle ondulée moins fragile et plus pérenne, voici 4 ans. Il suffit de remonter la rivière pendant 6 heures pour trouver l'Inde et son milliard d'habitants. Une piste carrossable est en train d'être construite jusqu'à Thakti non loin de Sakteng. Une autre depuis Khardung jusqu'à 1 heure de marche de Merak. Et Sakteng s'apprête à accueillir la fée électricité dès cette année. Les fils sont déjà posés et des transformateurs sont dressés, telles de modernes idoles, au-dessus des maisons de bois. L'image la plus frappante est sans doute cet équipage sorti tout droit d'un péplum antique, croisé sur le sentier bourbeux qui nous ramène vers Djoenkar et sa route bitumée. 16 hommes, attelés à une énorme structure de bambou, acheminent vers Sakteng, à la force de leurs bras et de leurs reins, un transformateur de 500 kg. Les mâchoires crispées, les yeux roulant dans les orbites, poussant à chaque pas des « han ! » à tordre les tripes, manquant de glisser dans l'abîme tous les 20 m, ces forçats d'un autre âge étaient le parfait symbole d'un Bhoutan moyenâgeux rattrapé soudain par la folle course du monde. On n'arrête pas le progrès...
Allez-y si
Vous rêvez de découvrir un pays encore à peu près dans son jus, vous voulez rencontrer des gens sympas qui sont contents quand on les prend en photo, vous avez envie de passer des coups de fil en pleine montagne, vous avez la nostalgie du Tibet avant les Chinois, vous en avez les moyens (le montant des frais de séjour est quand même exorbitant !).
Évitez si
Vous pensez ne trouver que des paysages de hautes montagnes himalayennes (la plupart des montagnes sont boisées et dépourvues de neige), vous croyez vous rendre dans un pays moyenâgeux où ne circulent que des charrettes tirées par des bœufs, vous n'aimez pas les chiens (en bons bouddhistes, les Bhoutanais ne les tuent pas et les laissent proliférer dans les rues).


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Commentaires
Xylophene
11H13 12 MARS 2012
Mieux vaut être bouddhiste dans ce pays qui est loin d'être si tolérant que cela.
On en voit d'un pays que ce que l'on veut y voir.