Une flopée d'hôtels boursouflés qui font le tapin sur le boulevard en se laissant reluquer le casino. Welcome to Las Vegas !

"Non, ça n'est pas une bonne ville pour les drogues psychédéliques : la réalité elle-même y est trop déformée." Ainsi s'exprimait Hunter S. Thompson, l'auteur du roman Las Vegas Parano. La réalité qu'il faudra bien admettre, c'est qu'au bout du compte vous avez franchi un océan, traversé un continent pour voir au milieu du désert ... Une flopée d'hôtels boursouflés qui font le tapin sur le boulevard en se laissant reluquer le casino. Welcome to Las Vegas !
Des hôtels, oui mais pas n'importe lesquels ! Des hôtels frappés de mégalomanie et de mythomanie, tous alignés le long d'une seule rue, un boulevard plutôt, le Strip qui fait 6 km de long. Au royaume des loisirs, il faut encore marcher, mais au moins vous ne risquez pas de vous perdre, c'est toujours tout droit. Mais où est donc la ville, où se cachent ses habitants ? Who cares ?1 Un personnage de Scorsese dans Casino éructerait plutôt : « who gives a fuck ?2 » mais ce n'est pas votre genre. Vous portez la côte de maille, entrez plutôt à l'Excalibur dédié au moyen âge avec ses tours pointues rouge et bleu cernées de deux barres d'immeubles rectangulaires. Vous déchiffrez les hiéroglyphes, ne manquez pas le Louxor avec son sphinx et sa pyramide. Il n'y a ni l'un, ni l'autre à Louxor ? On s'en ... . Vous êtes Côte Est? Le New York - New York, qui reproduit un échantillon de Manhattan, avec en bonus la Statue de la Liberté est fait pour vous …, il n'y a que l'embarras du choix. À toujours se tirer la bourre pour être le plus grand, le plus luxueux, le plus délirant…, les hôtels de Las Vegas ne conçoivent que la démesure. Le Caesars Palace peut bomber le torse : 3300 chambres ou suites réparties dans six tours, huit piscines dont l'une, la Fortuna pool avec une table de blackjack flottante, trois villas de luxe où l'on peut passer la nuit à condition de débourser 40 000 dollars. À ce prix-là, la toge et les sandales romaines sont comprises, sans oublier le petit-déjeuner avec son caffè-latte, cadeau de l'empereur. En face, le Venetian affublé du campanile de Saint-Marc ne se dégonfle pas. Ses gondoles glissent vraiment sous le pont du Rialto ! Ils sont comme ça les hôtels de Vegas, prêts à tout pour se distinguer, raffolant du kitsch et du chiqué. Dans cet univers de faussaires, le visiteur passe de halls en lobbies, de salles de jeu en galeries commerciales. Souvent les établissements communiquent par des passerelles qui le dispensent de toucher terre. Dans ces conditions, la rencontre occasionnelle avec un mendiant assis sur un rare bout de trottoir resté espace public, survient comme un retour discordant à la réalité.

Entrée en jeu
Malgré les sonos qui concassent les oreilles, on perçoit à travers le brouhaha l'appel entêtant du casino, celui des batteries de machines à sous qui caquètent et clignotent pour appâter le chaland. Car il faut en venir à ce qui a fait la gloire et la fortune de Las Vegas : le jeu. Loin du tripot malsain aperçu parfois dans les vieux films, les salles de jeu sont étrangement aseptisées et ouvertes à tous : joueurs, badauds, jeunes femmes en route vers la piscine... Pour l'ambiance, on éclaire peu. Lumière froide des machines, lumière crue des tables éclairées d'un faisceau vertical. Le mythe nocturne est respecté, même au milieu de la journée, car le casino ne ferme jamais. Faites vos jeux : blackjack, baccara, craps, roulette ou poker dans une salle spéciale. Pourtant, la fièvre du jeu a ses heures creuses : hommage et sympathie au croupier dont on croise le regard vide alors qu'il attend le client à 8 h du matin dans un lobby désert. Un peu plus tard, les irréductibles à peine sortis du lit commencent à miser en buvant un café. Des hurlements de femmes éclatent dans l'indifférence : c'est un groupe de filles qui semble avoir gagné quelque chose en manipulant des appareils aux couleurs de la série "Sex and the City".
Nouvelle donne
Depuis 1931, la légalisation du jeu d'argent dans l'État du Nevada a fait jaillir les dollars en plein désert à défaut du pétrole. En 2010, les casinos du Strip ont rapporté 5, 6 milliards de recettes à la région qui ne veut surtout pas voir le gisement s'épuiser et s'inquiète de l'ascension de nouvelles places telles que Singapour ou Macao. Pour remplir ses 148 000 chambres, Las Vegas, sans trop le dire, se réinvente en misant (on ne se refait pas) sur un public plus jeune, attiré par le bien-être et la fête. Son quarté qu'elle espère gagnant : piscines, boîtes, spas et restaurants branchés. Entre-temps, les hôtels nouvelle génération se détournent du pastiche pour revendiquer une modernité architecturale dans le goût international. Le Wynn, du nom de son propriétaire et créateur, fait figure de précurseur. Construit en 2005, il s'est doublé d'un jumeau Encore en 2008. Depuis, leurs deux lames cuivrées et ondulées resplendissent sous le soleil de l'Ouest américain. Suivant le mouvement, MGM a édifié en 2009 le CityCenter en faisant appel à de prestigieux architectes : trois hôtels, deux tours résidentielles, un centre commercial de grand luxe, un musée d'art contemporain … et un petit métro. Tout impressionne, mais ce qui est vraiment révolutionnaire, c'est l'absence de casino dans deux hôtels. À la place, il y a des spas de la taille d'un hypermarché.
Et sur le Strip, la bataille fait rage entre les boites de nuit branchées qui louent à prix d'or les prestations des vedettes internationales de la techno. Céline Dion brame encore, mais elle affronte maintenant la concurrence de Tiësto ou David Guetta.
Escapade dans l'azur
Pour ne pas les entendre, mieux vaut prendre de la hauteur, un bol d'air et de soleil. Et pour ça, l'excursion en hélicoptère est un must. À l'héliport, la société Maverick expose les portraits de ses pilotes. Les filles s'y attardent. Ce sont de beaux garçons dans le goût américain, élevés au base-ball et ayant vu et revu Top Gun, du moins on l'imagine. Pour la balade, il y a moins de choix : tout le monde veut aller voir le Grand Canyon. 45 minutes de vol et vues grandioses garanties. On survole le barrage Hoover et le lac Mead qu'il a engendré : c'est le réservoir d'eau, la source de vie de Las Vegas. Tout autour, le désert. Le pilote se fait guide touristique, décrit les lieux avant de déposer son chargement sur une terrasse au dessus du fleuve Colorado, bientôt suivi par trois autres hélicoptères qui papillonnent un instant à quelques mètres du sol. Curieusement, les petits groupes de touristes en quête de grands espaces ne s'éloignent guère de leur appareil. Le temps manque, il faut dire. Le programme prévoit avant le retour une collation express. Sur des tables en bois protégées par des parasols, on débouche le champagne local... Un toast pour le Grand Canyon !
Dans la nuit noire, parfaite, du désert, les promenades aériennes sont encore plus confondantes. On y découvre au loin des banlieues plates et immenses. Ils étaient donc repoussés là, les habitants de Vegas ! Et au centre des illuminations, le Strip qui brille telle une roche en fusion, trop belle, un peu fictive. Les rotors vrombissent, on flotte dans une débauche de lumière dorée. Dans la nuit éclairée, les bâtiments perdent leur fonction, ce ne sont plus que blocs cernés par l'agitation imprécise des phares de voiture et des néons clignotants.
1) On s'en fiche
2) On s'en branle

