Depuis quelques mois, je prépare mon voyage, désormais parée d’un équipement d’exploratrice digne de ce nom. Devant cette prétention au statut de voyageur, l’idée d’être un touriste, mais alors seulement un parmi tant d’autres, m’est insupportable.
24 décembre : l’Etang-la-ville.
Je ne veux pas consommer, mais rencontrer. J’ai trouvé un moyen : m’octroyer le rôle de réalisatrice documentaire, justifiant naïvement cette démarche par ma volonté d’améliorer une compréhension entre des mondes différents… De quoi s’agit-il ? Focaliser mon attention sur les tensions de la rencontre entre un voyageur de passage, si loin de chez lui, et un habitant accueillant de son côté un touriste...
31 décembre : Acapulco.
La côte est bondée d’Américains prêts à dégainer leurs portefeuilles fournis devant l’offre abondante de loisirs. Dans les toilettes d’une boîte de nuit, une femme distribue du papier. Sans succès, je tente de lui expliquer la teneur de mon projet documentaire. Elle, au visage armé d’un large sourire ironique, mime son rude labeur, puis ma futilité de jeune femme capable de payer une trentaine d’euros pour passer la nuit ici.
Au fil des minutes, un fossé d’incompréhension se creuse. Les mains se parlent. L’échange se résout sur le fait que notre position réclame un don : «Cinq pesitos, de quoi faire survivre mes trois enfants sans père et ma propre mère !», clame-t-elle devant ma face hébétée.
6 janvier : Mazunte.
Les premiers pas à Mazunte me procurent l’impression d’être à Koh-Lanta. Face à un tel inconnu indescriptible, est-ce un besoin de se raccrocher coûte que coûte à des éléments antérieurement appréhendés ? Pour venir ici, nous avons emprunté des chemins de terre. La végétation englobe des habitations de tôle et de bois, d’où poules et coqs s’ébattent paisiblement. Sur la plage, la chaleur est écrasante. La recherche d’un « gringo », à la consistance différente du néo- hippie peuplant ces lieux, est un échec total. Le sens de la quête s’évanouit rapidement, devant le constat de la projection de mes préjugés, de toutes sortes infondés.
7 janvier : St Cristobal de la Casas
Pour se rendre au musée de la médecine maya, le guide de voyage indique que nous devons passer à travers des « semi bidonvilles ». Je vois autour de moi une profusion de produits occidentaux, des portraits d’hommes blancs disposés dans des échoppes de coiffure, et du Coca light… Des odeurs de déchets circulent périodiquement. Des enfants en uniforme scolaire rentrent chez eux. D’autres nous quémandent un peso. Le temps est lourd.
Après une soirée dans un centre culturel zapatiste, nous nous perdons dans la nuit. Près d’une église, un policier nous aborde. Le guide à la main, il nous demande de lui indiquer où se trouve notre posada. Peut-être est-il dangereux de lui préciser que nous logeons chez une association zapatiste. Un frisson. La suspicion s’immisce. Nous remercions poliment en jouant largement sur la figure du touriste qui ne comprend pas. Nous nous empressons de retrouver notre chemin dans l’obscurité des rues désertes.
11 janvier : de La Mesilla au Guatemala.
Installée dans un petit bus empli de touristes blanchâtres, le sentiment d’être une cible vivante pour des éventuels dépouilleurs m’envahit. Ainsi regroupés, ne serions-nous que des touristes dont l’unique vertu est un pouvoir d’achat ?
Au poste de douane de la frontière guatémaltèque, nous cultivons la différence. C’est décidé, nous ne paierons pas la taxe corruption. Le douanier demande 20 quetzales. Nous exigeons un reçu avant de payer. On nous tend un formulaire déclarant notre identité. Pourquoi le remplir ? Nous n’en savons rien. La tension monte. Au bout de quelques minutes, le douanier se saisit de notre formulaire griffonné. Irrité, il nous fait signe de nous en aller rapidement puis jette le papier dans la poubelle. Dehors, notre groupe de touristes stagne au milieu de la route. Je le maudis. À quelques pas, deux jeunes Indiennes, d’environ 8 ans, sont assises. Un regard furtif, une ébauche de sourire, et l’enfant se vêtit de son écharpe pour glisser un mot à sa compagne. Nous pensons qu’elles sont en train de dépouiller un sac… Ou de passer discrètement la frontière… Peu importe après tout, nous restons étrangers, marqués de ce qui est maintenant un stigmate : notre face blanche.
12 janvier : Panajachel.
Nous nous installons en terrasse pour le déjeuner. Grossière erreur pour celui en recherche d’une dégustation de ce moment. Une salade accompagnée de pain à l’ail est sur la table. Des enfants défilent pour nous vendre des petits objets. Leurs yeux sont insistants. Nous culpabilisons. Le fait est là : nous portons une histoire de suprématie colonisatrice qui nous dépasse. Comment assumer ce que l’on ne peut pas accepter ?
Un vieil homme au sourire édenté nous demande quelques quetzals. Les expériences précédentes de mendicité m’avaient fait penser qu’un détournement du regard était un moyen d’empêcher cette insistance dérangeante. Cette fois, l’homme nous insulte et nous ne pouvons que lui accorder raison : «C’est facile pour toi, ici !» Il s’en va. On le rattrape et lui donne un quetzal. Quelques secondes après, il rit. Sa technique marche, confie-t-il à un enfant mendiant.
21 janvier : sur la route de Florès.
Aux abords de Florès, un homme grimpe dans notre camionnette touristique : une porte qui s’ouvre violemment, un inconnu qui s’installe à l’intérieur. L’immixtion dans ce que l’on croyait réservé à soi est fréquente. Après l’assaut d’un enfant vendeur de croustilles à la banane, la surprise s’évanouit. Cette fois, la rhétorique du présumé guide se réduit à «why you have to come with me, together, at the sunrise, to avoid the touristic crowd around the ruins !» Les touristes en question résistent. La plupart décident dans l’instant de prendre des bus locaux pour se rendre à Tikal. Quelques-uns maudissent ouvertement le vendeur de circuits, lequel reste planté là comme s’il ne comprenait plus l’anglais. Pourtant, à la sortie, tout le monde accompagne l’homme pour visiter les hôtels qu’il recommande. Restée seule assise, je déclare au conducteur que le «guide» m’a exténuée par son vomissement de paroles machinales. Lui me répond qu’il est heureux que l’Israélien installé à l’avant du véhicule soit parti, à ses yeux trop bruyant et agressif. Certes, nous communiquons, nous nous rapprochons en nous confiant nos états d’âmes respectifs, mais pourquoi ? Juger un nouvel Autre ?
23 janvier : Tikal.
Installée sur des marches humides d’un temple en bordure de jungle, j’écris ces lignes. Un bruissement de feuilles, des singes passent. Je me précipite sur ma caméra. À cet instant fatidique, je crois être une privilégiée, l’unique détentrice de ce moment magique. Depuis maintenant quarante minutes, des touristes ne cessent de passer en ligne devant moi. Sur fond des bruits de la jungle, leurs voix familières m’irritent. Je tends l’oreille. La confusion s’empare de moi ; je ne sais pas quelle histoire fascinante portent ces pierres sur lesquelles je m’appuie. Une jeune Française arrête son parcours à quelques pas de mon siège. En m’apercevant, elle sursaute. Elle attend «qu’il n’y ait personne pour prendre la photo».
25 janvier : aux abords de la Frontera Corozal.
Les rumeurs se font de plus en plus insistantes : au Guatemala, les tueries de conducteurs se multiplient pour dérober ceux qu’ils transportent. Nous le savons, rien n’est «securidad» dans ces espaces, mais je n’ai plus peur. Arrivera ce qui arrivera. Cette étrange sensation de vivre à l’instant dans un risque permanent de mourir est presque sublime.
26 janvier : entre Miso-ha et Aqua Azul.
À St Cristobal, nous entendons pour la première fois parler d’un manifeste zapatiste intitulé «No visitas las cascadas d’Agua Azul». Sur la route des cascades turquoise, tronçon lisse au milieu d’un débordement vert, le doute s’immisce quant à la lucidité de ma persévérance à rechercher du conflit. Soudain, un panneau indique la Junta de Buen Gobierno. Une lueur d’espoir. Le conducteur confirme avec timidité ma vision. Je crois comprendre que ce dernier a des contacts. L’incertitude règne. Toutes les cinq minutes, un signe : viva EZLN !
De fil en aiguille, on nous donne des indications pour rentrer à Roberto Barrios, mais on nous prévient : on risque fort de revenir sans caméra, plongées dans un monde «indigène» qui combat la force de notre présence. Apparaît dès lors ce que le touriste ne veut pas éprouver : l’insoluble pauvreté, le déchirement, la morbidité des corps décharnés.
11 janvier : le retour…
Revenir dans son univers familier est en soi une épreuve. Et s’il n’y avait pas de chez soi, de retour au pays ?
Il ne reste plus qu’à feuilleter le carnet de bord, l’agrémenter de couleurs et de notes… Par satisfaction du parcours effectué ? Par goût du souvenir à faire partager avec fierté ? Du moins, d’un coup, on est un être rempli par l’expérience… On est devenu un Autre.
Plus d'informations sur la région avec Easyvoyage.
Commentaires
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15H57 19 JUILLET 2009
Les photos sont de Rafaëlle Robelin.
Cendrine