En grimpant les marches du bus, un savant mélange d'effluves me saute au nez : marijuana, cannabis, alcools en tout genre, transpiration.... J'ai du me gourrer de convoi, celui là doit appartenir à des dealers de Goa qui font la tournée des clients...
Encore un trajet en bus de nuit, environ 300 kms entre GOA et HAMPI, dans l'état voisin, le KARNATAKA.
En 8 heures selon la compagnie, soit une moyenne de 40 kms.
De nuit, ça paraît cohérent, voire rapide
A l'agence où j'ai acheté le billet, ils m'ont dit d'arriver une demi-heure à l'avance, on ne sait jamais avec les bus !
Enfin, je n'en ai jamais vus en avance.
Surtout quand il s'agit de l'attendre sur le bord d'une route, comme c'est le cas ce soir.
A la limite, dans une gare routière, organisée, il peut arriver que le bus quitte le stand avec cinq minutes d'avance, quand il est plein.
Mais sur un bord de route...

Bref, me voilà comme un couillon, assis sur mes sacs, en train de scruter la nuit de la route dans l'espoir de voir arriver les deux gros yeux jaunes annonciateurs du trajet et de la nuit reposante.
Je ne suis pas seul, au croisement de ces deux routes, un couple d'Italiens poireaute depuis déjà une heure et demie pour leur bus qui doit passer aussi.
Mais on ne va pas au même endroit, on ne prend pas le même transport.
Je les envie d'être deux, le temps s'écoule plus vite.
Près de deux heures plus tard, mon bus arrive et je laisse mes italiens dans la nuit, toujours à patienter.
Le leur semble avoir encore plus de tard que le mien.
Il aura peut-être éclaté un pneu en route, pas de bol pour eux !
En montant dans le bus, l'envie de redescendre me chatouille.
C'est déglingué, sale comme j'ai rarement vu dans une compagnie privée.
Proche des marches, une banquette devant servir de lit au chauffeur quand le bus ne roule pas, abrite une demi-douzaine d'Indiens entassés les uns sur les autres sans que cela les gène.
Ramassés sur les bords de route, allant plus ou moins dans la même direction que nous, le conducteur se gratte un petit bonus sur la compagnie en les prenant en plus des places déjà vendues.
Mais ils ne prennent pas de couchette dont le bus est exclusivement composé.
Sûrement trop chères (10 €) et de toutes façons réservées par des voyageurs étrangers nantis.
C'est la première fois que je vois ça : en général je suis le seul occidental dans les bus Indiens...
Une voix intérieure me dit de ne pas m'embarquer là dedans...
Et comme tout à une raison, souvent cachée pour les profanes non Indiens que nous sommes, il y a forcément une explication à cette absence d'autochtones.
Ils connaissent la route qui relie Palolem à Hampi et donc :
1 ) Soit ils savent que payer le prix d'une couchette trois ou quatre fois le prix d'un fauteuil ne sert à rien car il est impossible de dormir sur cette portion de route,
2 ) Soit ils prennent le train qui lui, roule à vitesse constante et sans trop de heurts, donc qui s'avère un millier de fois plus confortable
Ca promet !
En grimpant les marches du bus, un savant mélange d'effluves me saute au nez : marijuana, cannabis, alcools en tout genre, transpiration....
J'ai du me gourrer de convoi, celui là il doit appartenir à des dealers de GOA qui font la tournée des clients...
Ambiance bibliobus de village.
En version un peu plus tr(h)ash !
Je distingue de vagues corps dans la pénombre : le bus arrive des plages du nord de Goa, réputées pour les fêtes.
Y a de tout, des Russes torse nu au dos entièrement tatoué, genre mafia, un troupeau de Japonais en train de se photographier, illuminés Européens déguisés en Bramahnes, se croyant détachés du monde réel, un vieux baba cool sur le retour regrettant ses voyages dans es années 70' en combi VW dans lequel on pouvait faire l'amour tout en gardant un oeil sur la route, un couple qui semble échappé de Pirates de Caraïbes, quatre jeunes Israëliens de retour de leur service militaire et qui se lamentent; la tête contre la fenêtre de leur couchette (je comprendrai mieux pourquoi un peu plus tard), des lutins bariolés en tunique verte à capuche descendant jusqu'aux fesses, bottines en feutre mauve, pantalon aux genoux à la recherche de la forêt de Sherwood et de Robin des Bois, un vieux New Age tout en blanc les pieds nus bien accrochés au sol afin de mieux sentir les vibrations de la Terre, deux copines françaises en train de siroter des bières, joint au bec, un groupe de Rock'N Roll sur le retour (de quoi ?), bandana, barbe de cinquante centimètres pour le plus chauve des trois qui compense son manque de pilosité crânienne, cheveux attachés en queue de cheval pour celui à qui il en reste, et lunettes de soleil pour les trois , en pleine nuit...
Sympa !!!
Ma place, la 18 selon mon billet, a l'air aussi claire que cette petite troupe.
Rien qu'en jetant un oeil à cette arche babylonesque, je sais que mon billet a perdu toute légitimité dans cette jungle ahurie.
A gauche, vers le milieu, me dit le second du chauffeur (le mécanicien-placeur qui parle un peu anglais et semble complètement dépassé par ses hôtes)
Je le suis, lâche mon gros sac à dos sous une couchette moins encombrée que les autres, et entend un couinement.
J'ai du écraser un lutin.
Mon guide dans ce transport loufoque vire une épave endormie d'un lit, à droite, à l'arrière et me dit de m'y installer !
C'est sur, je ne pouvais pas trouver tout seul, si le milieu à gauche se transforme en fond à droite!!!
Tout le monde semble avoir perdu l'aiguille là-dedans.
Alors je vais pas les emmerder avec un numéro de place en plus !
C'est une double ma couchette, or je suis seul : va-t-il m'envoyer de la compagnie au cours de la nuit ?
Dans un râle qui fait trembler toutes les tôles qui tiennent encore, le bus se lance pour arriver très vite à sa vitesse de pointe, 30 km/h.
Le trajet risque d'être un peu plus long que mes prévisions.
La nuit est là et le froid s'engouffre par mes fenêtres désespérément bloquées en position ouvertes, pas moyen de les faire glisser...
Mais c'est aussi bien car chaque fois que l'Arche ralentit, que le vent cesse, une âcre odeur de vieux vomi rance envahit l'habitacle.
Bon, je suis au fond.
Du trou ?
Rez de chaussée de la Tour de Babel infernale.
Et au dessus des roues du véhicule.
Je les sens bien, les roues.
Les matelas, fins comme des tapis de sol, sautent sur les planches de contre-plaqué servant de sommier, à chacune des imperfections de la route.
Et je n'ai jamais vu, en Inde, une route aussi défoncée, malgré les milliers de kms que j'ai parcouru ici.
Petite route départementale ne desservant aucune grande ville, l'état, pas plus que la région, ne semble s'en préoccuper.
Au dessus de moi, dans un trou du sommier de la couchette supérieure, j'ai accroché mon sac photo-ordinateur (8kg) pour faire de la place, car si j'ai acheté une place couchette simple, je suis installé sur une double.
Et connaissant la propension des Indiens à mettre dix personnes là où on ne peut matériellement en rentrer que deux, je suis à peu près sûr de devoir, en cours de route, à un prochain arrêt, accueillir un compagnon d'infortune nocturne.
La couchette ne faisant pas plus de 1,60 m de long, je suis obligé de me mettre de biais, en diagonale.
Donc je ne dors pas car quand mon collègue de chambrée va vouloir s'installer, il me réveillera afin que je me pousse.
Et je déteste qu'on me réveille.
Donc je ne dors pas, ça m'évite d'être réveillé !!!!
De toutes façons, entre les secousses et le froid qui me glace, il est impossible de dormir.
Mes compagnons d'infortune boivent, fument et discutent pour passer le temps de cette nuit interminable; moi j'écoute de la musique à fond pour couvrir le bruit de la route et du moteur.
Je saute à chaque obstacle que le chauffeur prend a plus de 20 km/H (tous les cent mètres à peu près) et dois me recoincer sous les fesses les bords du châle dans lequel je me suis emmitouflé afin de limiter les effets du vent frais.
Minuit...qu'est-ce que je vais bien pouvoir écouter encore ?
Un Pink Floyd, époque The Wall, bien déjanté, serait assez en adéquation...
Ou Zappa ? Led Zepp ? Janis Joplin ?

Heures du matin, je n'en peux plus, transi de froid, je m'extrais de ma couchette, enjambe quelques cadavres de bouteilles, un Russe qui cherche sous les banquettes sa bouteille de vokda, des sacs et au moins une centaine de tongs, sandales, bottines de lutin, chaussures diverses, on se croirait devant un temple tant il y a de godasses.
Et je sors de mon sac à dos le duvet que j'avais la flemme d'aller chercher depuis des heures.
Et hop ! c'est le bonheur, je n'ai plus que le nez et les yeux qui en sortent, le froid cesse.
Reste juste la lumière aveuglante des réverbères lorsque l'on traverse un village, légèrement masquée par mon sac photo qui se balance au grè des secousses, au dessus de mon visage.
Avec ces flashs récurrents, va y avoir des descentes schysophrèniques parmi mes co buseurs.
A 4 Heures, je pense à CANON et à leur honnêteté dans leur argument de vente sur la robustesse de leur matériel photo.
Non sans raison.
Si ce n'est que quand on ne dort pas, on pense toujours à des trucs sans queue ni tête.
Et puis, faut dire aussi, que dans un dernier hoquet de notre guimbarde sans amortisseurs, je me suis envolé de ma couche, alors que, simultanément, mon sac photo se decrochait du plafond, rompant ses amarres et me tombant sur l'arrête du nez.
On s'est croisés en vol tous les deux.
J'ai très bien senti le boitier de l'appareil, à travers le sac : aucun doute, c'est en effet du titane.
C'est solide le titane, comme annoncé dans la fiche descriptive.
Plus qu'un nez apparemment.
En plus des flashs je vois maintenant des étoiles autour de moi.
A cette heure, je n'attends plus d'invité dans ma couche, je pense, et prends donc la liberté de poser le sac près de moi.
A 5 Heures, commence à flotter dans l'air une sorte de tension électrique, les patiences à bout de devoir subir cette route infernale, chacun se laisse de plus en plus aller, craquant son vernis social pour laisser parler la Bête.
Le vieux Baba s'est calé au milieu du couloir, jambes écartées, un pied sur la couchette du bas à droite, l'autre sur celle de gauche, la tête touchant le plafond.
Et, répétant à la cantonnade "Je suis l'Aigle de la route, je suis l'Aigle de la route", façon remake déjanté de Mad Max, il plonge à chaque cahot, en battant des ailes.
Des bras !
Les "Pirates des Caraïbes" déchirent leurs draps et tressent des cordes, des bouts, afin de pouvoir quitter, par un hublot, le navire en perdition.
Les Japonais, les yeux comme des billes héberluées, font le tour des couchettes à la recherche desepérée d'un couteau, un sabre, une paire de ciseaux, une lime à ongle... n'importe quel objet tranchant pour mener à bien leur Hara-Kiri collectif.
Les lutins courrent dans tous les sens, en couinant, à la recherche d'un arbre protecteur.
Le New Age ne sentant pas assez bien les vibrations de la Mère-Terre, s'est suspendu, par la fenêtre ouverte, pied dans le bus, tête dehors, vers le bas, et arrache les herbes qui lui passent à portée de main dès que l'on frôle un talus...
Les deux Françaises, marinées à la bière et fumées au hash, nous font un récital de chansons françaises.
Accompagnées par les trois rockeurs qui ont sorti de je ne sais où une guitare sèche, deux baguettes de batterie et un tambourin.
Et, non, apparemment, "Rien de rien, elles ne regrettent rien..."
Ca en fait au moins cinq !
Je crois qu'on tient le bon bout...!!!
Jésus, Bouddha, qui que soit, enfin, la voie de la délivrance et de l'illumination ne peuvent plus être loin.
A 6 Heures, c'est la pause pipi du chauffeur.
Et une vraie délivrance.
Pas que pour lui ou pour moi qui le suis.
Pas tant de faire un petit pipi sur le bord de route.
Mais de quitter un instant cet enfer roulant.
Cassé, hagard, j'ai l'impression d'avoir fait la route sur un de ces chars à boeufs que l'on croise par ici.
Pas moins rapides que nous d'ailleurs car on devrait être déjà arrivés.
Or, si l'on s'arrête faire une pause, c'est que le terminus est encore loin.
Seul à boire un chaï à la guinguette en bois, posée de guinguois sur le talus, mes co voyageurs du Babelbus me regardent d'un air suspicieux, guettant le premier signe de mon empoisonnement : je crois qu'ils ne savent pas ce que c'est qu'un chaï.
Habitués aux soirées de Goa, au whisky-coca -Red Bull ou à la caféïne, ils n'ont pas eu l'occasion de se familariser avec l'Inde qu'ils n'ont d'ailleurs pas vue.
Et on remonte.
La nuit est passée, la pause a calmé les esprits, le soleil sort et réchauffe un peu l'atmosphère, je reptilise de nouveau, dans l'autre sens, vers mon sac à dos, à l'avant, afin de ranger mon duvet.
Mais dans un arrêt inopiné et brutal, je pars m'emplâtrer dans la travée centrale sur la femme d'un mafieux Russe, en bikini et Chapka sur la tête.
Elle se met à hurler comme si j'avais heurté sa vertu, alors que, vraiment, si j'avais mis les mains en avant, ce n'était sans aucune autre intention que de me protéger de la chute provoquée par l'arrêt d'urgence.
On vient de crever un pneu !
Et au vu des mimiques faussement outragées de la Russe qui a perdu son haut dans notre collision et des regards assassins de son protecteur, je sens que je vais rejoindre le pneu éclaté dans le fossé si je ne m'excuse pas illico !
Je m'exécute donc avant qu'Ivan le Terrible ne sorte un flingue et ne le fasse.
C'est bête un pneu crevé, mais moins grave qu'un incident.
Diplomatique ou routier.
Et puis j'ai déjà le nez en compote, on va pas remettre ça !
Bon, on a failli arriver presqu'à l'heure !
Et deux heures de liberté pour changer la roue, reprendre un thé, refaire pipi, reprendre un thé, refaire pipi...
8 Heures du matin, on repart; le mécanicien a rafistolé le pneu mais pas le machin cylindrique qui pend sous le moteur, tenu par une durite et qu'on va sûrement perdre en route.
Je l'ai bien observé ce membre disloqué de notre carcasse déglinguée, mais je me suis tu parce que je n'y connais rien en mécanique.
C'est sûrement normal, on ne va pas se tracasser pour si peu.
Combien en ai-je croisé en Inde rafistolés à grands coups de scotch, de fil de fer ?
Tant que ça ne tombe pas, c'est que c'est bon !
En traversant un village que j'arrive à situer sur la carte, je constate qu'il ne reste plus que 80 kilomètres.
3 heures de route, quoi.
Mais, on a fait quoi cette nuit ?
On a roulé dans le sens inverse ?
L'Arche a vogué à contre-courant ?
Le bus n'est autre que la Machine à remonter le temps ?
J'étais dans une rupture spacio-temporelle, tout s'explique !
A Goa, en prenant le billet de bus, j'avais innocemment demandé la durée du trajet. 8 heures, m'avait-on répondu.
Et ça m'embétait parce qu'en partant à 20H30, nous arrivions à 4H30 du matin à Hampi, vraiment trop tôt pour aller frapper à la porte des hôtels, des guest-house afin de trouver une chambre !
Mais on aura juste mis 6H30 de plus que prévu.
Et 11 heures du matin, ce n'est pas si tôt que ça, les hôtels sont ouverts.
Super !!!!
J'ai vraiment du bol !!!!
Elle est pas belle et bien organisée, la vie, en Inde ?!!!!
Commentaires
Xavier HUBERT
08H36 26 MARS 2010
Salut Xavier
Encore une tres belle aventure, tes recits sont interessants mais pour connaitre le fond de l'inde comme te le fais il faut egalement des galeres.
Bon courage pour la suite du periple et continue a faire de très belles photos.
Xavier HUBERT
A+
Visiteur
06H56 26 MARS 2010
J'adore....
Lola
11H36 25 MARS 2010
Pour le reportage de Xavier Viala. Ai souri tout le long et ai aussi ri de bon coeur. Description détaillée, haute en couleurs, pleine d'humour et de savoir faire quant à la mise en scène et au rythme. Ai vécu des "enfers similaires" et retrouve ce cauchemar conjugué au présent qui devient plus tard un souvenir qu'on regrette et considère avec tendresse parce qu'on s'y sentait incommode donc vivant et en contact étroit avec la réalité. Un quotidien tissé de miracles puisque sans ressources, sans moyens modernes, à la vas-que-j'-te pousse comme ce bus indien. Merci et bravo.
Visiteur
10H54 25 MARS 2010
Encore, svp, encore.
Je suis plié de rire, j'ai l'impression d'y être.
Merci
Visiteur
23H44 24 MARS 2010
Merci!
C'est très bien écrit, très agréable à lire. Une vraie immersion pour le lecteur.
Parfait avec le petit bédo du soir!
Je crois que je vais lire les autres billets avec délectation...
bretzel
20H47 24 MARS 2010
bravo! je reviens juste d'inde et j'ai vécu des mésaventures similaires... pas aussi dramatiques certes.
je me suis retrouvé passager clandestin d'un train bondé entre agra et varanasi au moment du nouvel an ... et le train a mis 25h au lieu de 12.
Ou dans un trajet qui m'a fait changer de bus 4 fois entre tanjore et pondichéry... et à chaque changement on m'assurait qu'il n'y en n'aurait pas d'autre... inutile de préciser que ceci se passait entre 21h30 et 4heures du matin. Et bien entendu j'ai débarqué au milieu de la nuit à pondi... et ce n'étaient pas des autocars privés mais de vraies bus épaves croulantes du tamil nadu
Je voulais comme toi relier Hampi à Goa (l'autre sens) ... mais une grève (plusieurs bus ont brulé) l'a empêché. Et heuereusement car une tourista foudroyante qui s'est déclarée juste après le départ prévu, m'aurait tué si j'étais monté. Comme quoi à chaque chose malheur est bon.
quelques anecdotes entre autres... je vais en faire un blog aussi.
Bon courage à toi!