La lumière qui traverse la bulle du toit me tire de mon sommeil. Il doit être environ 6h30. Derrière les murs inclinés en bois, j’imagine déjà le soleil qui s’attèle à réchauffer les collines refroidies par la nuit. Une nouvelle journée commence en Australie. Je m’appelle Delphine et je vis dans une yourte.
Goulburn, petite ville de 28 000 habitants à 200 km à l’ouest de Sydney. Elle revendique avec fierté son statut de première cité construite loin des côtes australiennes, il y a presque 200 ans. Et comme beaucoup de villes terriennes dans le pays, elle a fait de l’élevage ovin son cheval de bataille. Une histoire qu’elle clame haut et fort avec le grand Merino, un mouton de trois étages placé à l’entrée de Goulburn à l’attention des touristes.
Moi, c’est en qualité de wwoofer que j’ai débarqué ici. Pour quelques heures de labeur par jour dans une ferme biologique, on me fournit le gîte et le couvert. Un bon moyen de voyager pas cher et de s’immerger dans la culture locale. A la lecture de mon livre de wwoofing, carnet d’adresses de tous les lieux d’accueil potentiels en Australie, j’ai tout de suite été intriguée par la Yurtfarm — traduisez «la ferme des yourtes».
Située à une vingtaine de kilomètres de Goulburn, celle-ci s’étend sur 588 hectares et compte plus de kangourous que d’animaux domestiques. Malgré tout, les chevaux, vaches et moutons règnent en maîtres sur ses collines, où prairies assoiffées et eucalyptus s’imposent à perte de vue. Depuis la fin du XIXe siècle, le nom sur la boîte aux lettres n’a pas changé : Shepherd.
Le premier d’entre eux, James, était un convict britannique condamné en 1813 pour vol de chevaux et envoyé dans les geôles australiennes de l’époque. Une fois sa peine purgée, il a travaillé pendant cinq ans pour le pouvoir colonial, avant d’obtenir en contrepartie un morceau des terres sauvages à l’ouest de Sydney. Comme beaucoup, il se consacre alors à l’élevage ovin. Après plusieurs générations de Shepherd, c’est aujourd’hui son descendant, Mike, qui occupe la propriété. Mais son activité est bien différente de celle de James : il fabrique des yourtes.
Camps de fortune
«Dans les années 60, la laine de mouton a perdu beaucoup de valeur, se souvient Mike Shepherd. Pour vivre, j’ai dû vendre mon cheptel et trouver du travail en ville. Après dix ans passés à faire des statistiques à Canberra pour le ministère de l’agriculture, j’ai eu droit à une année sabbatique.» Mike prend alors un vol pour la Californie. Un voyage qui va changer sa vie.
Là-bas, il rencontre un constructeur de yourtes. Contrairement à sa cousine mongole, la version américaine est conçue pour un usage sédentaire. Les murs en peau d’animaux ont été remplacés par des planches, tandis que le poids de la structure du toit, également en bois, est soutenu par un câble d’acier. Un chapeau au sommet du toit sert quant à lui de puits de lumière. Shepherd travaille à l’assemblage des yourtes pendant plusieurs mois et, à son départ, il obtient des mains de son employeur les plans de ces maisons-champignons.
A son retour en Australie en 1982, il rouvre sa ferme et la transforme en fabrique de yourtes. «Les premiers temps, les gens n’avaient pas confiance en ce concept, très éloigné des logements traditionnels australiens», confie-t-il. «Mais les banquiers ne patientent pas et j’ai failli perdre ma ferme.» Pour éviter la catastrophe et trouver un peu d’argent, Mike a alors l’idée d’accueillir des camps sur ses terres. Avec des matériaux de récupération, il érige pour presque rien une yourte près d’un étang de sa ferme. Les vacanciers en quête de nouveauté se succèdent et Mike peut alors souffler. Chaque année, une nouvelle yourte viendra agrandir son «hameau».
Aujourd’hui, le bouche à oreille fonctionne bien pour la fabrique de yourtes et, en 27 ans, Shepherd en a vendu plus de sept cents dans tout l’Etat de la Nouvelle-Galles du Sud. La production s’accélérant, il a dû déplacer son atelier au centre de Goulburn. Pour autant, la ferme n’est pas restée inactive… Chaque année, des dizaines de familles, de classes vertes et de camps scouts investissent les lieux. Avec ses vingt-six yourtes, le hameau est désormais devenu un vrai village, où chaque petite habitation a une utilité et un caractère propre. Des utiles yourtes «cuisine», «salle de bain» et «toilettes» en passant par la pragmatique yourte «des professeurs», le village compte aussi des espaces créatifs, colorés et aménagés, qui servent d’ateliers aux enfants.
Ecolo-yourte
Mais Mike n’a pas simplement construit un village de yourtes : il a en même temps créé un monde à l’écart de la société de consommation. Amoureux des choses simples, il ne cesse de lancer à qui veut bien l’entendre son expression favorite : «retour à l’essentiel» (en anglais, «back to basics»). C’est cela qu’il tente de transmettre lors des camps à la Yurtfarm. «Les enfants aujourd’hui n’ont plus rien à conquérir : ils ont déjà tout, souligne-t-il. Ils pensent qu’ils ne peuvent pas vivre sans ordinateur, console de jeux ou télévision. Moi, je cherche à leur prouver qu’ils ont tort. Les enfants qui viennent ici, vivent à Sydney, Canberra ou sur la côte. La plupart ne sait pas que le lait sort des vaches et beaucoup n’ont même jamais approché ces animaux…» La première expérience lors d’un camp est souvent la même: cuisiner des pancakes. Cependant, il ne s’agit pas là d’ajouter le lait d’une bouteille à un paquet de poudre toute prête… Mike leur montre plutôt comment traire la vache pour obtenir du lait, aller chercher l’œuf sous la poule, moudre les grains de blé afin de produire de la farine et, bien sûr, allumer un feu pour cuire le tout… «C’est cela, un retour à l’essentiel !», confie-t-il dans un sourire.
Ce n’est pas que l’homme soit contre la modernité, mais il regrette simplement que celle-ci «transforme les nouvelles générations en assistés». Grand enfant dans l’âme, il a alors réinventé pour elles le «pays imaginaire» de Peter Pan, où des pantins de bois et de chiffons lisent dans les arbres et où des monstres-troncs d’eucalyptus se tapissent dans les hautes herbes. «A mon sens, rien n’est plus important que l’imagination des enfants, et il faut à tout prix la stimuler.»
Ce monde loufoque est pourtant loin d’être dénué de bon sens et évolue en autosuffisance. Ainsi, un jardin biologique entretenu par Judith, la femme de Mike, permet d’approvisionner les camps en légumes et fruits. Les yourtes, quant à elles, sont indépendantes énergétiquement : leurs toits accueillent des panneaux solaires et, récemment, deux d’entre elles ont été raccordées à une éolienne miniature. Enfin, des réservoirs, installés à des points stratégiques de la ferme, récoltent les eaux de pluie. Celles-ci servent dans toutes les tâches quotidiennes, de l’irrigation à la consommation. «Nous vivons au plus près de la nature, explique Judith. Nous savons en tirer partie, mais connaissons aussi sa valeur et à quel point nous dépendons d’elle. Par exemple, une bonne pluie d’automne, en irrigant la terre, peut nous faire économiser l’hiver jusqu’à 5 000 dollars en foin pour les animaux.»
Le soleil se couche sur la Yurtfarm. Au village, je sais que quelques enfants se laissent emporter par un sommeil plein d’aventures. La journée a été longue pour eux, riche en découvertes et en expériences. Peut-être que certains y ont entrevu de nouvelles priorités. En tout cas, la Yurtfarm a bouleversé les miennes.