Arrivée à Delhi de nuit. Une nuit orange, étouffante, où seuls les appels des conducteurs de rickshaw brisent le silence. Soudain, quelques silhouettes surgissent. Des vaches, immobiles, reposent à même le sol : énormes tas posés les uns à côté des autres. Je les évite, impressionnée. Jamais je ne les ai vues d'aussi près. Et les chiens, si nombreux, m'entourent, me reniflent. Leurs aboiements résonnent en moi. Je me sens visée, intimidée.
C'est ainsi que je fais connaissance avec cette autre vie qui palpite, parallèle au flux humain tourbillonnant. Première rencontre avec ces animaux des fermes ou des forêts qui s'épanouissent dans ces ruelles étroites, bien loin de leurs territoires d'origine.
Les vaches et les chiens y déambulent les plus nombreux. Mais le derrière blanc des chèvres fait aussi partie du paysage, cavalant entre les marchands las de les chasser. A Varanasi, les boucs adorent se mesurer aux hommes. Certains Indiens se prennent volontiers au jeu, transformant la rue en une frénésie générale. Fidèles au poste aussi, les poules, coqs et autres gallinacés ravis de leur rôle de nettoyeurs des rues. Les endroits les plus reculés accueillent les cochons, impurs et interdits, noirs et poilus, que les enfants s'amusent à effrayer. Par troupeaux entiers les bufflonnes descendent les rues vers un endroit précis: un coin d'eau où elles pourront se faire masser et toiletter. Un aussi bon lait mérite attention ! Tous vont et viennent au fil de la nourriture qu'ils reniflent. Hormis les chiens, chacun a un propriétaire. Comment se reconnaissent-ils ? Mystère de la rue !
Les singes gèrent les hauteurs de la ville en impitoyables guerriers. Ému en voyant pour la première fois ces peluches, on est vite remis à sa place. Gare aux canines monstrueuses ! On remet alors le singe, lui aussi, à sa place : animal sauvage avant tout, dont on apprend vite à fuir le regard noir et menaçant. Ses ruades sur les tôles retentissent comme le grondement du tonnerre. Ses cris aigus nous donnent la chair de poule. Là ou l'Indien brandit son bâton et gronde, le touriste prend son air effrayé et recule. Le singe connait son pouvoir face à lui. Il sait qu'il lui est facile de se procurer des fruits lorsqu'il en a envie ! Ainsi en rentrant du marché, très heureux d'avoir pu négocier trois bananes et deux oranges, on entend à peine le léger crissement de tôle et le son lourd derrière soi. Avant d'avoir compris quelque chose le singe a déjà attrapé le sac, et fait son habituel numéro des dents en avant. Mais il est tellement efficace ! A quoi bon riposter... L'air terrifié que l'on affiche lui donne une victoire immédiate. Toujours aussi tremblant face à lui, on ne s'habitue pas à ses méthodes. Sur les toits, il est chez lui, et nous le fait comprendre...
Parmi tous ces acteurs la vache est celle pour qui l'on craque. On a du mal à ne pas la suivre du regard, l'admirer du coin de l'œil. On est captivé par la bête si stoïque dans ce remue-ménage. Ici elle est reine. Pour elle on se déplace, on s'entasse, on s'embouteille. Dans les ruelles aussi larges qu'elle, il faut s'armer de patience si elle nous précède : jamais la belle ne posera un pied plus rapidement devant l'autre. Son rythme nonchalant contraste avec le fourmillement qui l'entoure. Imperturbable, elle va et vient devant les hommes sans jamais les voir. Doucement mais sûrement elle part en quête de nourriture, sa distraction préférée. Par chance, les rues indiennes sont riches en trésors gustatifs. Poubelles et offrandes sont des sources de ravitaillements inépuisables. Toutefois il faut être vache avertie pour partir en chasse de ces mets délicieux... Les poubelles peuvent être dangereuses pour celles qui ne savent pas avaler le sac avec toutes les précautions nécessaires. Plusieurs d'entre elles n'ont pas survécu à un bout de plastique coincé dans l'œsophage. Les premiers jours, face à de telles pratiques, on se révolte, on s'insurge. Comment les Indiens peuvent-ils laisser un animal sacré manger leur pourriture ? Et sans évoquer son titre, comment peut-on laisser une vache errer dans les poubelles ? Il est vrai qu'ici les champs sont des rizières, et que la vache depuis qu'elle a été sacrée par un prophète, il y a des millénaires, vit en ville. Si les habitudes des gens ont changé, la vache est restée libre dans les rues. On remarque avec amusement qu'elle tire profit de la modernité qui l'entoure : après avoir bien mangé, quel endroit paisible où ruminer? Avec flegme, elle choisit une rue surchargée d'engins bruyants, et se fait une petite place là où aucun être vivant raisonnable n'oserait s'aventurer bien longtemps. C'est ici, en plein tourbillon de folie, qu'elle peut s'allonger et fermer les yeux sereinement - ici que la mouche, son seul ennemi, la laissera en paix. Impossible pour la mouche de faire sa place, mais pour une vache?...
Les chiens, plus discrets, sont partout. Ils vivent, entassés sur les pavés. A l'image des ruelles poussiéreuses, ils trainent, jaunes et décrépis. Les premiers temps, ils effraient. On n'ose les toucher. On se méfie du chien affamé, on s'éloigne du chien crasseux et teigneux. L'obsession «bactérienne» abandonne petit à petit le touriste et bientôt ses mains aussi sales que leurs poils viennent flatter leurs flancs abimés. On s'éprend rapidement de leurs yeux doux et de leur côté souillon. Ainsi, j'apprends à connaître les chiens du quartier : le grand chien blanc, posté en face du marchand de tissus. Si blanc et si fier... fier d'être unique ? Ni jaune ni pouilleux ?... A côté du vendeur de noix de coco, il y a la petite famille qui se bat contre la mort, voyant disparaitre petit à petit tous ses chiots. Il n'en reste qu'un, gras et fort comme un roc, seul sous le regard attentif de ses parents. Face au magasin de saris, il y a la vieille chienne, fatiguée par toute ses grossesses, qui traîne ses mamelles touchant le sol. Le petit qui repose à côté d'elle a le dos tout pelé. Encore digne, il impose sa loi autour de lui. Et tous les autres... plus ou moins abimés, plus ou moins en forme... toujours à la même place, gardiens de leur surface de poussière. Lorsqu'un chien ose s'aventurer dans un quartier qui n'est pas le sien, tous sortent de leur léthargie diurne. Un territoire, aussi petit soit-il, reste un territoire...
Les chiens vivent près des hommes en maintenant toutefois une certaine distance. Une cohabitation trop rapprochée peut être dangereuse. Dans la journée on les voit trainasser, ici et là, paresseusement, fouinant sans entrain, finissant toujours par s'allonger nonchalamment. L'activité journalière? La sieste. Il y a la sieste du petit matin, lorsque les rues sont endormies, et que le sol est frais sous le poil. Puis, la sieste du midi, brûlante, exténuante. A l'heure où le soleil cingle ils se réfugient à l'ombre, creusant le sol pour se faire un abri. La sieste de fin de journée est agitée. Tous attendent le crépuscule qui entraine les hommes dans leur foyer. Entre les siestes, c'est l'épouillage, le grattage, le léchage... Les parasites sont les pires ennemis du chien. En s'infiltrant partout ils rendent la pauvre bête impuissante face à leur appétit vorace. Il faut stopper leur avancée fulgurante, sinon c'est l'invasion. Et la mort à petit feu.
La nuit tombe. Le chien se réveille. Celui qu'on voyait amorphe, qu'on trouvait mal en point, s'étire, s'ébroue, plein d'une énergie nocturne. Son ventre vide gargouille. A l'heure où les rues sont vides, les poubelles pleines et le vent doux et calme sur son poil électrique, il est temps pour lui de partir vadrouiller. Commence alors une agitation folle, un concours d'aboiements mystérieux, résonnant à travers les rues silencieuses. Lorsque l'homme cherche le sommeil, la vie des chiens prend toute son ampleur, à l'abri des menaces quotidiennes. Leurs grondements retentissent toute la nuit. Où que l'on soit, on les entend vibrer, exister. On prend alors conscience qu'ils ne redeviennent eux-mêmes que lorsque la nuit est tombée, que le chien galeux est à nouveau un animal fier, arpentant les rues le dos droit, sa vie de chien en main.
Se partageant les rues, vaches et chiens doivent cohabiter. De drôles de scènes ont parfois lieu : une poubelle abondante qu'ils se disputent, un coin de trottoir à l'ombre convoité et une course-poursuite commence. Souvent, la bataille est brève, et la vache victorieuse. Il lui suffit d'agiter ses cornes pour faire fuir le chien. De belles relations naissent aussi parfois. Je me souviens de cette vache en mal de maternité qui avait adopté des chiots. Passant des heures à les lécher elle empêchait toute personne de les approcher. Ou encore ce tandem improbable, ce chiot et ce veau inséparables, qu'on voyait arpenter les rues, fiers de leur amitié réciproque...
Tant d'histoires émouvantes, tant de situations insolites que je me remémore, là, chez nous, en approchant la vache holstein dans les prés devant nos chiens, tenus en laisse...
Commentaires
Sege Bangkok
21H50 20 JUILLET 2009
Superbe texte.
Tres bien ecrit et qui retranscrit parfaitement l Inde.
J ai beaucoup aimes le fait de ne pas justement s appitoyes sur tous ces animaux d'Inde.
C est un pays tellement unique et vivant.
J ai adores et ca me donne tellement envie d y retournes.
glamouille
18H00 20 JUILLET 2009
Mais quelle horreur ! Ces pauvres animaux sans défense, sans SPA, laissés à leur malheur et qui se reproduisent sans limite comme les humains autour d'eux !
Lixon Jean-Francois
17H07 20 JUILLET 2009
Texte bien mignon. On dirait un peu une redaction d'ecolier. Je suis en ce moment meme en Inde et je vous assue qu'on peut, meme avec un appareil-photo jetable faire de meilleures photos... Comment choisissez-vous les auteurs de ces textes et de ces photos ?
Je vous propose les miennes, toutes prises a Benares/Varanasi....
http://www.facebook.com/album.php?aid=27502&id=1040528649&l=f6f194f231
http://www.facebook.com/album.php?aid=26338&id=1040528649&l=e21a8b5bd8
Amicalement
JFL