Je pourrais juste dire qu’elle était grande, entre vocifération et murmure, insaisissable. Trois adjectifs que je griffonnerais sur un carnet pour décrire un voyage à São Paulo, ville incohérente où je me suis perdue.
Pourtant, j’ai choisi d’explorer cette hydre urbaine qui semblait m’avaler et me digérer lentement. Fascinée par la mythologie de la ville et les têtes de ce monstre qui se tournaient vers moi, j’ai décidé de rencontrer son âme. Je ne voudrais pas écrire un récit. Je voudrais rédiger le portrait d’une ville vivante, São Paulo, animée par le mouvement de ses habitants, par la danse du temps, une ville changeante où l’on se reconnaît tous, ville paradoxale, ville monstrueuse, ville fascinante, ville des contrastes, portrait d’une alchimie urbaine, d’une magie. Hymne à une poésie née de la diversité.
Grande
Avant la découverte, la rencontre. Je prends terre. Il pleut. Un taxi est là pour m’accueillir. Le chauffeur ne parle pas l’anglais. Je ne parle pas le portugais. Nous nous comprenons. Nous roulons. Nous passons les prisons, posées là, en gardes terrifiants, à côté de l’aéroport, des géants de pierre, les Cerbères de la ville. Je vois un monstre, un monstre de ville. Nous roulons encore. Du béton et encore du béton, des routes bien polies, des immeubles. Des gens font une course sous la pluie. Elle est leur compagne.
Vivre à São Paulo impose la signature d’un pacte avec la pluie. Elle arrive, toujours sournoise. Il faut accepter son humeur, et, en échange, elle offre son odeur de terre, ce fantôme des temps anciens où São Paulo n’était qu’une colonie, une terre vierge où l’on plantait du café. Sentir l’odeur de la pluie est un voyage. Il existe une poésie, un rythme. La Garoa, telle que la nomment les habitants de la ville, est à elle seule un opéra. Le froid l’annonce, prélude à son entrée sur l’immense scène paulistana. Elle arrive, fine, très fine, puis, de plus en plus battante, les piétons sortent leur parapluie pour la calmer mais ce ballet est inutile, il n’arrête pas le chant de la pluie qui s’achève avec les grondements de la tempête. Puis, le calme, bref silence qui annonce le retour des voix mécaniques des voitures et ce cortège de phares qui éclairent la ville encore sombre.
Dans le taxi, j’aperçois des arbres mouillés de pluie qui pointent sous le froid des immeubles. Un ton de vert dans ce paysage gris harmonique. Les routes s’étendent à perte de vue. São Paulo est faite de hauts et de bas qui font son mystère. On monte, on descend mais quel visage va donc nous accueillir au sommet de la pente : sera-t-il bienveillant ou triste ?
J’arrive, enfin. Rua Monte Alegre. Deux Brésiliennes m’offrent leur toit, deux accompagnatrices qui vont m’enseigner la langue magique de São Paulo. Au début, seule dans le bus, j’ai une feuille de papier avec une phrase. Toujours la même. «Pouvez-vous me prévenir quand on arrive à l’avenue Faria Lima ?». Le bus n’a pas d’arrêts. Il a un itinéraire. Il faut connaître le chemin pour pouvoir se déplacer dans cet engin aux allures de monstre fougueux lancé à toute vitesse sur les bras de la ville.
A travers les vitres du bus, je vois les marchés, un tableau impressionniste. J’aperçois les gens s’animer, les femmes avec leur grand panier et toutes ces gammes de couleurs et de visages. Qui sont ces gens ? Leur origine n’a pas d’importance. São Paulo est grande parce qu’elle abrite tous les continents. Elle est terre des Portugais, des Italiens, des Africains… Chaque migration a nourri sa palette. Le Musée de l’art nègre se dresse dans le parc d’Iberapuera. Une mémoire de la présence africaine. Dans le musée, une exposition de photos. Walter Firmo photographie le Brésil en noir et blanc. On y voit le chanteur de samba Cartola, ou une prêtresse du Condamblé, transe divinatoire de Bahia, droite, aux airs de statue avec sa longue jupe blanche, la peau noire et le regard perçant. Nous sommes partis en voyage sur les terres d’Afrique, émus par la poésie du regard photographique, hantés par les esprits et les voix de cet ailleurs noir.
Entre vocifération et murmure
D’autres voix résonnent entre les murs de São Paulo, et d’autres ailleurs. Les voix des marchands de Liberdade. Le Japon des années 1960 a trouvé refuge à São Paulo, Brésil. Des lampions se balancent sur la longue avenue. Un jardin japonais et des boutiques. Des porcelaines, des sabres et tous ces sons. Les marchands appellent les clients. Les gens rient et parlent fort. D’autres murmurent des airs de samba dans la rue japonaise de la ville. São Paulo est une Babel qui vocifère.
Je contribue moi-même à ce brouhaha. Je suis professeur de français dans un institut de langues. J’enseigne ma culture. J’entends aussi la petite musique de ma langue jouée sur une partition brésilienne. Une élève me chante La Mer de Charles Trenet, le regard rivé sur la grande vitre où brillent les immeubles de l’avenue Paulista, la plus grande de São Paulo. Où est donc la mer ? Elle est dans sa voix. J’entends les flots. Puis elle s’arrête et elle me parle de sa ville. «Il n’y a pas la mer à São Paulo». Elle me dit qu’elle a une maison sur la plage. «Mais j’aime la ville parce que je ne la connais pas», confie-t-elle. Personne ne connaît São Paulo. Tout le monde la devine.
Certains l’approchent dans le chant. Une amie m’a invitée à un concert de samba. Un homme, tout noir, occupe la scène mais son nom évoque la blancheur de la neige : Winston das Neves. Je ne le connais pas. Il entre, serein. Un vieil homme au complet droit et gris, éclairé par une faible lumière, un homme comme tous les autres. Vient la musique, puis sa voix, un écho de Dieu. Ce soir là, les klaxons des voitures n’entrent pas dans la salle. Une autre musique résonne dans São Paulo. Une musique magique qui fait disparaître son masque de monstre froid pour prendre celui, plus confortable, de la chaleur d’un pluriel uni. L’hydre n’est donc pas si dangereuse. Chacun peut y greffer sa propre tête et se laisser emporter dans le tourbillon de la ville. São Paulo est donc un univers à elle seule mais, parce qu’elle est univers, elle est insaisissable.
Insaisissable
La ville est intemporelle. Un manuscrit où chacun écrit son histoire. Des Indigènes, elle ne garde la trace que dans les noms de rue. Tous les jours, je prends la rue Caiubi qui me conduit à l’arrêt de bus et je sais que, dans le temps, d’autres pieds ont foulé ce sol. Les plantations de café ont disparu. Seule la cloche de la première église jésuite règne en témoin sur la place du Pátio do Colégio où fut fondée la ville. Dans les rues, on peut voir les fantômes du temps. Certaines bâtisses coloniales restent là, à côté de l’immeuble moderne. Elles ne s’effondrent pas. Elles résistent contre l’oubli.
Je me suis donc lancée dans une quête vaine. Il est impossible de peindre le portrait de São Paulo, elle est changeante, un carnaval permanent. Elle est la femme ornée de bijoux qui sort de sa voiture blindée. Elle est la mendiante, pieds nus, assise à l’arrêt de bus, le regard sombre comme la crasse sur sa peau. Elle est le clown qui exhibe sa tristesse sur un banc du parc Trianon, un bouquet de ballons à la main. Elle est cet homme qui se balade dans les rues avec son chariot. Dans le chariot, une cage. Dans la cage, un perroquet. Le perroquet picore un bout de papier et le tend à l’homme. Il suffit de payer deux reis et l’homme lit le papier. Un mot de bon augure. Un perroquet prédit l’avenir à São Paulo et son propriétaire, cet homme simple et rieur restera pour moi un éternel errant traînant son chariot dans les rues de la cité.
Enfin, le dernier masque de la ville : le chauffeur de taxi qui me reconduit à l’aéroport. Il se prénomme Israël. Je rencontre enfin le marionnettiste de l’hydre, celui qui l’articule, l’artisan de sa danse permanente, un voyageur infatigable qui la parcourt nuit et jour. Dans la voiture, un air de samba, le dernier. Nous arrivons à l’aéroport sans écouter la fin. Je pars donc sur une chanson inachevée, la chanson d’une ville qui résonne encore dans ma tête, pour toujours.
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Photo : http://www.flickr.com/photos/pontodeak/3460143181/in/set-72157604027273413/
Commentaires
Carolina
22H03 22 JUILLET 2009
Étant une paulistana qui aime sa ville je suis vraiment ravie de voir une belle description de São Paulo, sans préjugés. Je remarquerais seulement l'ortographe de quelques mots comme Ibirapuera et pas "Iberapuera", candomblé et pas "condamblé", reais et pas "reis".
=)