Sur l'île nicaraguayenne d'Ometepe, les volcans et les lacs naissent d'un chagrin d'amour, les guêpes triomphent des mygales, les cacahuètes font avorter et la magie tropicale opère.
«Il était une fois un homme très grand, si grand que tout le monde le surnommait “Chico largo”, “le long garçon”. Francisco Rodríguez terrorisait les habitants du village de San José del Sur au sud de l’île nicaraguayenne d’Ometepe. Il y pratiquait la magie noire et pouvait transformer les êtres humains en animaux. Lui-même se métamorphosait parfois en cerf pour se promener à sa guise dans la forêt et s’y nourrir sans dépenser un peso. Un soir, alors qu’il se mettait en quête de quelques mets sauvages, il fut surpris par des chasseurs. Gravement blessé, Chico Largo réussit à échapper à ses assaillants et se réfugia au petit matin chez sa mère. Les potions et incantations qu’elle lui prodigua ne suffirent pas à lui redonner forme humaine. Il mourut de ses blessures. Souhaitant dissimuler le décès de son fils, Mamà Bucha l’enterra secrètement au bord du lagon Chaco Verde. Quelques jours plus tard, des voisins étonnés par l’absence de Francisco la forcèrent à avouer la vérité et à exhumer le corps du sorcier pour lui donner une sépulture chrétienne. Quelle ne fut pas leur surprise lorsqu’ils ne découvrirent dans la tombe que des vêtements maculés de sang…»
Aujourd’hui, certains villageois sont persuadés que Chico largo hante toujours les alentours du lac Chaco Verde. Un hôtel lui est d’ailleurs dédié. Ceux qui y travaillent sont accusés d’avoir pactisé avec le diable.
Lorsqu’Harald Tijerino termine son récit, je souris. Pourtant, mon esprit est ailleurs. Éliot, mon compagnon de voyage, gît dans un lit d’hôpital à un kilomètre de là. Au centre de soins de Moyogalpa, la principale ville de l’île d’Ometepe, les conditions sont spartiates. Quelques lits collés les uns aux autres. Pas de papier toilette. Pas de moustiquaires. Sur les murs, la peinture verte s’écaille. Le sol est sale. Mais mon interlocuteur me rassure : «Le médecin est habitué à ce genre de cas.»
Quelques heures plus tôt…
Nous louons une moto tout-terrain et partons explorer Ometepe, étendue de terre en forme de huit considérée comme la plus grande île au monde entourée d’eau douce. Ici, peu de routes sont goudronnées. Les autochtones se déplacent en cyclomoteur, en pick-up, en bus, à cheval ou à dos de zébu. Nous longeons la côte. Palmiers, cèdres, hibiscus, bougainvilliers nous offrent un spectacle coloré. De petites vagues déferlent sur les plages de sable blanc, gris, noir. On se croirait en bord de mer. Au large, quelques barques de pêcheurs. Peut-être rêvent-ils d’attraper les derniers requins d’eau douce qui survivent dans les profondeurs du lac Nicaragua ? Nous nous aventurons dans les terres. Il fait chaud, très chaud, une trentaine de degrés à l’ombre. Des chiens faméliques, des chevaux, des poules errent sur le bord des routes. Des plantations de bananes, de plantains et de sésame s’étendent à perte de vue. Au loin, à 1 610 mètres d’altitude, des fumerolles s’échappent du volcan Concepción. Nous croisons peu de gens, seulement quelques éleveurs de bétail, machette à la main, qui mènent leurs bêtes aux champs. Tous nous saluent, nous sourient. Rares sont les touristes qui se hasardent sur ces chemins de terre poussiéreux jonchés de pierres et de cailloux de lave.
Saveur empoisonnée…
Le soleil se couche sur la pointe de Jésus María. Cette péninsule s’est formée par l’accumulation de cendres et de poussières du volcan Concepción. «Lorsqu’on avance sur ce banc de sable, on a l’impression de marcher sur l’eau», vantent les guides touristiques. Nous n’avons pas cette chance. Les fortes pluies du mois précédent ont presque tout recouvert. La vue n’en reste pas moins magique et rassasie nos sens avides d’images et d’impressions exotiques. Mais, cela ne suffit pas à nous faire oublier la faim qui nous gagne. Depuis plusieurs heures, nous n’avons rien mangé. Nos ventres gargouillent. Éliot trouve sur le sol quelques graines de la taille d’une pièce de deux euros. Il les décortique et en croque une. Elle a un goût de cacahuète. Je l’avertis du danger éventuel, mais son appétit l’emporte sur la raison. Lui a grandi à Tahiti et en Guyane. Passionné par la faune et la flore tropicales, il travaille dans une réserve naturelle du Costa Rica. Il connaît les risques, me rassure-t-il : «Lorsqu’elles ont bon goût, les graines sont rarement toxiques.»
Pourtant, de retour à l’hôtel, son estomac, sa gorge le brûlent. Allongé sur son lit, il perle de sueur. Je pars immédiatement chercher de l’aide. À cette heure-ci, la pharmacie est déjà fermée. Je tambourine quand même sur la porte. Un vieil homme, les cheveux ébouriffés, m’ouvre. Lui ne peut rien faire pour moi, mais il y a un dispensaire pas très loin d’ici. Où ? Je questionne les rares passants et rencontre par chance un jeune Français qui travaille dans un restaurant de Moyogalpa. Il me présente Harald. Comme beaucoup d’autochtones, cet homme d’une quarantaine d’années est de petite taille et a le teint cuivré. Il est guide touristique sur l’île. Je peux lui faire confiance, m’assure mon compatriote. Et il a raison. Harald porte Éliot jusqu’au centre de soins, aide le médecin à donner un nom à la cacahuète empoisonnée. C’est une graine de Javillo. À l’époque, les insulaires l’utilisaient pour faire avorter les femmes enceintes d’une liaison défendue. Rien de très rassurant !
Il est maintenant 21 heures. Je suis assise au comptoir d’un bar en compagnie de notre bienfaiteur. Soucieux de me changer les idées, il ouvre sa boîte à histoires… «Dix mille ans avant Jésus-Christ, l’île d’Ometepe n’existait pas. Deux tribus vivaient en paix sur les terres sud du Nicaragua, mais la règle voulait que les deux peuples ne se mélangent pas. Un jour, un indien Tiaguanaco s’éprit d‘une beauté de l’ethnie Chibchas. Les deux amants consommèrent leur amour en secret jusqu’au jour où le père de la demoiselle découvrit la relation interdite. Pris de fureur, il tua le bien-aimé de sa fille. La jeune femme pleura toutes les larmes de son corps qui donnèrent naissance au lac Nicaragua. Puis, elle se donna la mort. La légende dit que sa poitrine engendra les deux volcans qui dominent aujourd’hui l’île.» Ce récit shakespearien en tête, je pars me coucher. Dans la nuit, je rêve de graines géantes, de potions magiques et de volcans qui s’embrasent… Éliot se réveille de son cauchemar et souhaite au plus vite changer de décor. Pour lui faire oublier cette mésaventure, Harald renfile son costume de «sauveur» et nous emmène à la découverte du volcan Maderas. L’excursion dure près de huit heures. Nous empruntons un chemin boueux et sinueux au milieu de la forêt tropicale. Ce n’est pas ma première expérience dans cet environnement hostile, mais mon cœur bat très vite. Dans les bois de Bretagne, ma région d’origine, les rencontres indésirables sont rares. Mais ici, derrière les arbres, se cachent guépards, boas et araignées venimeuses.
La jungle des sens
Les singes hurleurs s’égosillent et me donnent l’impression d’être entourée d’une horde de chiens sauvages. La végétation dense dégage un parfum envoûtant, indescriptible, inconnu. Seuls les tête-à-tête insolites avec les perroquets verts, les urracas, les pies aux ailes bleues et les singes capucins me font oublier les risques de cet écosystème extraordinaire. Tout à coup, un énorme insecte noir surgit de derrière un buisson. Il faut courir, s’éloigner au plus vite. C’est une guêpe pepsi. Encore haletant, notre guide nous explique que cette créature monstrueuse peut terrasser une mygale. Elle la pique, la paralyse, puis pond sur l’arachnide impuissant. L’œuf deviendra une larve qui dévorera le corps de l’araignée sans défense pour grandir.
A l’approche du sommet, nous pénétrons dans un univers nébuleux. Bientôt, on ne voit plus rien à deux mètres. Un gros nuage est accroché au cratère et cache la lagune qui s’y niche. On raconte souvent aux enfants qu’il est interdit d’y pêcher. Au fond de cette petite étendue d’eau se trouverait une sorte de bouchon. Si un hameçon venait à l’attraper, le lagon se viderait comme un lavabo géant !
Dans mon carnet de voyage, je griffonne, esquisse, note dans les moindres détails mes impressions, les récits de notre conteur : les paysages magiques, mon ami imprudent, le dispensaire, la genèse de l’île, la jungle, la guêpe guerrière, le lavabo géant, le sorcier… Voilà une semaine que nous vivons isolés du monde, dans un univers onirique, dans un conte «ometepien». Si Harald venait à le raconter, il commencerait certainement par : «Il était une fois une petite graine empoisonnée…»
Commentaires
Chloé
11H50 27 JUILLET 2009
BRAVO Séverine!!! C'est malin, on a tous envie de partir maintenant! :-)))
Tropicalisé
16H30 25 JUILLET 2009
Un bien beau voyage ! Merci !
Javier
02H30 25 JUILLET 2009
Enhorabuena por el artículo!! bonita historia para un viaje y emocionante a la vez, te hace sentir como parte de la aventura.