Une promenade à Damas...
...ou les charmes d’une flânerie dans les rues d’une capitale volontiers associée à l’empire du mal et au terrorisme, mais où l’ordre et la sévérité n’empêchent pas les gens de prendre le thé dans les jardins publics, de conduire des voitures étranges en grillant cigarette sur cigarette, ou d’afficher dans les quartiers branchés leur appartenance à l’élite aisée.
A Damas comme autrefois à Moscou ou Bucarest, le béton est un matériau noble, il est donc normal d’en voir beaucoup, et même dans le jardin public Sibki : l’herbe ici n’est tolérée que rase et contenue à l’intérieur de petites barrières, comme si le climat local, pourtant peu propice aux grandes floraisons, allait faire croître cette herbe au-delà du raisonnable, et en quelque sorte contrarier l’ordre établi. En réalité il pleut si peu souvent que ces carrés d’herbe ne survivent que grâce à un arrosage journalier, sans lequel la poussière et les cailloux prendraient vite le dessus dans ce pays à la fois sec et sévère. Mais même bétonné, un jardin public reste un bon endroit pour observer le peuple syrien.
De temps en temps un type passe sur un vélo hors d’âge, le garde-boue encombré de bocaux et de thermos fumants. Il suffit de lui adresser un signe pour qu’il vienne servir un café, un chocolat ou un thé pour 100 ou 150 livres. Puis il repart dans sa veste élimée de cuir marron clair, les pieds tournés vers l’extérieur sur les pédales, la faute à cette mode locale qui affectionne pour les hommes les chaussures très longues à bouts relevés. Une jeune fille et un jeune homme ont marché longtemps, tous deux ont fait les cent pas dans un sens puis dans l’autre, le visage souriant et paisible, sans doute est-il inconvenant de flirter assis. Une dame vêtue de noir de la tête aux pieds est allée prier dans l’herbe, un sachet sous les genoux, sous l’œil interloqué d’un chat pourtant habitué des lieux mais qui, en se figeant subitement, a regardé longtemps cette dame, comme intrigué par une attitude incompréhensible, l’animalité face à l’humanité éprise de religion.
On roule vite à Damas, chacun semble pressé, qu’il conduise une Lexus dernier cri ou plus modestement une Saba, mélange assez curieux d’une Renault 12 et d’une Peugeot 104, produite par le pays frère (l’Iran), qui ne doit guère trouver beaucoup d’autres endroits dans le monde où exporter ce qui s’affirme effrontément comme une négation de la modernité, manière de dire, à la syrienne, que l’automobile n’a pas vocation à faire briller son propriétaire au sein de sa classe sociale. Et qui conduit ces Renault 12 orientales ? Des moustachus déterminés, type syldave, qui fument abondamment tout en prenant garde de ne pas abîmer le napperon qui recouvre délicatement le tableau de bord, ou la moumoute qui enveloppe le volant, comme on l’affectionnait dans la France pompidolienne.
Les chauffeurs de taxi syriens connaissent très peu la France, qui se résume souvent pour eux à un footballeur magique et à un ancien président davantage ami du Liban que de la Syrie, raison sans doute pour laquelle celui-là est jugé «no good». Il existe une variété particulière de taxis, très différente des Saba qui sillonnent la ville : pour aller au Liban tout proche ou en Jordanie un peu plus loin, on monte dans une énorme Dodge ou une Chevrolet toute jaune et manifestement très ancienne, capot immense, moteur rauque de gros V8, sièges plongeants. On se croirait dans un épisode de Starsky et Hutch, ce qui, vu d’ici, ne manque pas de sel.
Pour quitter la ville pour une destination intérieure, il vaut mieux préférer le bus au taxi : la gare routière Harasta, quoiqu’effrayante au premier abord par la cohue qui y règne et la rareté des inscriptions qu’un non arabophone est en mesure de comprendre, est en réalité très bien organisée, on sent que l’ordre est une chose qui compte dans ce pays. De grands tableaux affichent les destinations et les horaires et, pour peu qu’il y ait de la place, il est facile d’aller sur le champ un peu partout tant le pays est bien desservi, pour un prix extrêmement modique de surcroît. Le guichetier note scrupuleusement le nom qui figure sur votre pièce d’identité et vous remet un ticket qui sera vérifié par le chauffeur dans un premier temps, puis, à la barrière du poste de police qui ferme la gare routière, un moustachu en uniforme inspectera la listes des passagers avant de donner le feu vert pour le départ ; entre-temps, un employé vous aura remis un ticket de consigne pour votre bagage, qui vous sera rendu à l’arrivée après vérification.
Listes et tickets, rien n’est informatisé mais tout est dûment consigné, à l’ancienne mais de façon tout aussi efficace et impitoyable qu’un fichier électronique. Une fois partis, un employé de la compagnie de bus, installé à l’avant à côté du chauffeur, veillera durant tout le trajet à servir régulièrement des verres d’eau aux passagers et branchera même une télévision qui diffusera, le jour où je suis parti, un film de cape et d’épée au cours duquel il m’a semblé comprendre que les Croisés prenaient une sacrée rouste.
Chalan est l’un des quartiers branchés du centre-ville, et, le soir venu, comme dans tant d’autres villes du monde, on roule au pas l’un derrière l’autre, vitres ouvertes pour laisser s’échapper la pop libanaise triomphante, ensemble cacophonique qui semble affronter collectivement l’ordre établi. La jeunesse qui flâne dans Chalan affiche une santé financière insolente, blouson de cuir à larges épaules pour les jeunes hommes, tenue sexy en diable pour les jeunes femmes ; une partie de celles qui se couvrent les cheveux compensent cette part de féminité bridée par un maquillage extraverti. Des magasins de vêtements de luxe, des restaurants, des banques, des bars branchés où l’on fume un narguilé à la pomme ou à la fraise devant des écrans géants qui diffusent des clips en continu : la Syrie a vécu récemment une époque ouvertement pro-soviétique, mais désormais, du moins à Chalan, des cadres pressés poussent la porte du Ted Lapidus tout en conversant dans un Samsung dernier cri.
Pas très loin de Chalan se trouve le quartier Malki, où sont placées quelques ambassades mais aussi et surtout les maisons de hauts dignitaires du régime. Le piéton comme l’automobiliste de passage ne traversent donc pas impunément ce quartier : des hommes en costume noir, tous équipés des mêmes accessoires (calepin dans la main, oreillette et sans aucun doute flingue dans une poche intérieure), figés sur le bout de trottoir qui leur est imparti, notent scrupuleusement les numéros des plaques minéralogiques, voire interdisent le passage dans certaines rues manifestement réservées aux résidents. A mesure que l’on s’approche des maisons des plus grands, l’espace entre les hommes en noir se réduit tant qu’ils peuvent se voir et se faire des signes. Que deviennent les numéros de voiture notés sur les calepins ? Et que diable peuvent donc bien raconter ces hommes à leurs épouses le soir ?
La nuit tombe sur Damas alors que je sors du jardin Arsouzi, où deux jeunes enfants téméraires viennent de déguerpir après s’être fait rabrouer par le gardien pour avoir tapé dans une balle. Privilège de l’insouciance enfantine, cette admonestation sans conséquence ne sera vraisemblablement pas consignée par les moustachus à la mine sombre, ceux-là mêmes qui, la nuit, rêvent aux papillons qui survolent le mont Qassioun.
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Photo : http://www.flickr.com/photos/200000/166246416/
Commentaires
Visiteur
16H49 16 JUILLET 2009
Le prix du Cafe, The chocolat est entre 15 et 25 livres, vous avez mal negocie, parce 150 livre c est presque 2.5 euros.
je suis aussi d accord avec le commentaire precedent.
Visiteur
16H07 16 JUILLET 2009
bonjour
je ne suis pas syrienne et pourtant
suite à la lecture de ce papier sur Damas , je constate qu'à aucun moment vous avez fait manifesté un quelconque intérêt pour cette ville et ses habitants, préoccupé sans doute à montrer que vous êtes très critique et qu'il ne faut pas vous en conter....
si je n'y étais pas allée, vous ne m'en donneriez pas l'envie c'est sûr y compris par le choix de la photo.
alors pourquoi faire ce que vous faites ? Quel en est l'intérêt , à qui cela "est avantageux"?
LA Syrie monsieur c'est bien plus que cela, pour celui ou celle qui accepte de regarder , d'écouter,qui laisse de côter les pratiques et les enveloppes sociales de sa vie courante, d'avoir un peu d'empathie en somme.
mais cela c'est sans doute trop demander!